Si vous avez appris la photographie avec une chambre grand format, vous êtes sans doute déjà familier des termes "bascule" et "décentrement". Ce sont effectivement ses principaux atouts. Pour les autres, ces notions ne sont pas forcément évidentes. Découverte et exemples pratiques.

Si nous avons abordé ce tutoriel par la chambre photographique, c’est parce qu’il s’agit du seul type d'appareil photo sur lequel le corps arrière, où se trouve le film ou le capteur numérique, et le corps avant, sur lequel se trouve l’objectif, peuvent être déplacés indépendamment l’un de l’autre. C’est donc le seul type d'appareil qui permet de réaliser des mouvements de bascule et de décentrement à la fois sur le plan optique et sur le plan de l'image.

Objectif PC Nikkor 19mm f/4 ED.

Dans le cas d’un appareil plus classique — reflex ou hybride —, ces deux éléments sont fixes, parallèles l’un à l’autre. Ce qui n’empêche pas de réaliser des mouvements en utilisant des objectifs à bascule et décentrement, ou objectifs "tilt-shift" en anglais. Ils sont utilisés en architecture, par exemple, pour corriger les perspectives d’un sujet, ou en packshot, pour gérer la direction du plan de netteté et par conséquent l’apparence de la profondeur de champ.

Les perspectives

Pour mieux cerner l’intérêt du décentrement sur un objectif de reflex, il convient de comprendre quelques règles d’optique : pour que deux lignes parallèles d’un sujet soient retranscrites de manière parallèle sur l’image, il faut que le plan du capteur ou du film soit parallèle à celui formé par ces deux lignes. Autrement dit, si vous photographiez un bâtiment dont la façade est verticale, il vous faut opter pour un point de vue frontal. Si vous réalisez une contre-plongée, placé au pied du bâtiment, le bas de la façade vous semblera plus large que le haut et les bords parallèles apparaîtront fuyants, telles deux lignes qui se rejoignent vers le ciel. Inversement, si vous photographiez en contre-plongée — c’est plus rare pour un bâtiment, mais c'est courant pour un petit objet, comme une brique de jus de fruit —, le haut de votre objet apparaîtra plus large que le bas et les lignes verticales sembleront se rejoindre dans le bas de votre image.

bascule et décentrement

Avec une chambre photographique, vous pouvez orienter le corps arrière comme bon vous semble, en effectuant un mouvement de rotation ou de translation. La solution la plus simple pour redresser les perspectives d’une image, lorsqu’on se trouve en plongée ou en contre-plongée, consiste alors à effectuer une bascule du corps arrière de manière à le placer dans un plan parallèle à celui du sujet. Sur un reflex ou un hybride, cette manipulation est impossible. On va donc placer son appareil de manière à adopter un point de vue frontal, pour que le plan du capteur soit parallèle au plan du sujet, et utiliser le mécanisme de décentrement de l’objectif pour le déplacer dans un même plan, afin de cadrer notre sujet dans sa globalité.

Prise de vue en contre-plongée avec réglage à zéro de l'objectif.
Prise de vue frontale : on voit essentiellement le sol.
Décentrement vertical de l'objectif

Si l’on reprend l’exemple d’un bâtiment, comme dans les images présentées ci-dessus, un point de vue frontal fait apparaître beaucoup de sol et coupe le bâtiment dans sa hauteur. Pour cadrer correctement notre bâtiment, nous avons donc effectué un décentrement vers le haut.

Pour que cette manipulation puisse être réalisée lorsque l’on photographie au format paysage aussi bien qu’en portrait, les objectifs sont généralement pourvus d’un mécanisme de rotation. On va ainsi pouvoir pivoter l’objectif de 90° pour que le décentrement soit réalisé sur la longueur ou la largeur de l’image.

Rotation de l'objectif pour changer le sens de la bascule ou du décentrement.

Pour réaliser ce tutoriel, nous avons emprunté l’objectif Nikon PC Nikkor 19 mm f/4 ED annoncé en fin d’année dernière. Outre son angle de champ large de 97°, il présente l’intérêt d’offrir une large plage de décentrement avec un décalage de 12 mm dans chaque sens, sans que nous ayons constaté de vignetage, malgré l’usage d’un appareil à capteur 24x36. Car c’est bien une limitation de ce type de réglage : les mouvements sont limités par le champ de couverture de l’objectif.

décentrement

Ainsi, lorsque nous avons eu l’occasion de tester l’objectif Laowa 15 mm f/4 macro, nous avons constaté que son réglage de décentrement était inexploitable en 24x36 et très limité avec un capteur APS-C, tant le vignetage se faisait rapidement envahissant.

Le plan de netteté

Pour comprendre l’effet d’une bascule sur l’objectif, il est nécessaire de connaître une autre règle optique, selon laquelle le plan du film (ou du capteur), le plan optique (qui est perpendiculaire à l’axe optique) et le plan de netteté se coupent en une même droite. Si vous avez toujours photographié avec un reflex, un hybride ou un compact, vous n’aurez que peu constaté les effets de cette règle : le plan du capteur étant lui-même perpendiculaire à l’axe optique, tous les plans se retrouvent alors parallèles. Mais tous les photographes qui ont déjà utilisé une chambre y ont déjà eu recours, notamment lorsqu’ils appliquent la règle de Scheimpflug pour compenser la faible profondeur de champ des systèmes grand format. Elle consiste à orienter le plan de netteté de manière à ce qu’il coupe le sujet dans sa plus petite épaisseur : c’est la technique employée pour qu’un objet apparaisse entièrement net malgré une profondeur de champ limitée.

scheimplug Bascule de l'objectif.

Sur les objectifs à bascule et décentrement, la bascule s’effectue sur le plan de l’objectif. Elle va donc permettre d’orienter le plan de netteté, de manière soit à obtenir un objet entièrement net, soit au contraire à minimiser les zones de netteté de l’image. C’est la technique souvent nommée "anti-Scheimpflug" et simulée par les effets "miniature" ou "maquette" de nombreux appareils grand public.

Réglages à zéro de l'objectif.
Bascule verticale.
Même en fermant à f/11, on conserve une faible profondeur de champ, en raison du plan de netteté incliné.

Comme précédemment, nous avons fait l’essai avec le PC Nikkor 19 mm f/4 ED. Cet objectif possède un mécanisme de rotation sur 2 niveaux ; on peut donc utiliser à la fois le mouvement de décentrement pour corriger les perspectives dans un sens, et le mouvement de bascule dans un autre sens. Cette rotation peut être réalisée sur 90° avec des crans d’arrêt à 30° et 60°.

L’intérêt des objectifs à bascule et décentrement

S’il est toujours intéressant de comprendre les effets optiques des systèmes photographiques, le tarif prohibitif des objectifs à bascules et décentrement et les progrès réalisés par les logiciels conduisent inévitablement à s’interroger sur leur utilité. Depuis longtemps, les objectifs permettent de réaliser des corrections de perspectives en opérant une torsion des images. Depuis sa version 5, Lightroom propose même une correction automatique de ces perspectives avec l’outil Upright, qui s’est enrichi l’année dernière de guides pour plus de précision. L’équivalent existe depuis un moment avec ViewPoint de DxO.

Alors, les objectifs à bascule et décentrement conservent-ils un avantage ? Il ne nous a pas fallu beaucoup d’essais pour être en mesure de répondre par l’affirmative. Tout d’abord, parce que les effets optiques sont de bien meilleure qualité que les calculs logiciels, qui procèdent à une interpolation plus ou moins heureuse des pixels. Ensuite, comme vous pouvez le voir sur ces exemples, redresser les perspectives d’une image en postproduction engendre irrémédiablement une perte d’information dans certaines zones. Il faut alors soit reconstruire des zones perdues, soit procéder à un recadrage, au risque souvent de devoir couper une partie du sujet.

Le traitement logiciel a ses limites.

Concernant les bascules, nous avons parlé des effets "miniature" ou "maquette" appliqués par certains filtres et appareils. Ces derniers vont flouter plus ou moins proprement l’image, mais ne vont surtout pas tenir compte de la distance des différents éléments de votre sujet. Ainsi, vous ne pourrez jamais obtenir le même effet. Concernant la technique de Scheimpflug pour augmenter la netteté du sujet, elle tend à être remplacée par le focus stacking sur lequel nous vous avons d'ailleurs proposé un Exercice photo au mois de janvier.

Enfin, sachez que si vous souhaitez vous essayer aux bascules sans quête de qualité absolue, vous pourrez sans doute vous amuser avec les objectifs de la marque Lensbaby, vendus une centaine d’euros et permettant d’expérimenter ces mouvements de manière manuelle et assez aléatoire !

Photo réalisée avec un Lensbaby Spark.

Pascale Brites

Journaliste technique, elle renforce l'équipe de rédaction en publiant des actualités et des articles pratiques. Ses publications 

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