Aujourd’hui en France, 86 % des iconographes sont des femmes et 2/3 des effectifs dans les écoles de photographie sont des étudiantes. Nonobstant, seulement 12 % des photos publiées dans la presse quotidienne sont signées par des femmes, les photographes masculins raflent systématiquement les 2/3 des prix photo et, sur les 10 dernières années, occupent 78 % des expositions organisées par les grandes institutions françaises (MEP, Jeu de Paume, Centre Pompidou…). Last but not least; les photographes dames gagnent en moyenne 29 % de moins que leurs homologues masculins (source : FisheEye Magazine). Que faut-il penser de ce sombre tableau ?

Ces chiffres, nous les devons en grande partie à une femme à la fois artiste, photographe et activiste : Marie Docher. En 2014, elle ouvre sous pseudo masculin (Vincent David) un blog intitulé Atlantes et Cariatides. Sa première publication rapporte ses échanges avec le directeur de la Maison européenne de la photographie (MEP). Interpellé, chiffres à l’appui, par ce Vincent David, Jean-Luc Monterosso réagit.

Parallèlement, à l’occasion des expositions Qui a peur des femmes photographes ? (en deux parties, au Musée d’Orsay et à l’Orangerie), elle organise une rencontre à la MEP, le 28 octobre 2015, sous le titre : Ni vues ni connues ? Comment les femmes font carrière (ou pas) en photographie. Avec Jean-Luc Monterosso, il est convenu que parmi les invités figurera Vincent David… Lequel fait son coming out sur scène, révélant sa véritable identité sexuelle et les raisons de son travestissement. Eh oui, malgré des chiffres têtus qui prouvent la sous-représentation des femmes photographes dans tous les espaces de visibilité du milieu, le problème n’est pas pris au sérieux et le serait encore moins porté par une femme.

Nous avons dégainé la calculette chez Focus Numérique, constatant que nous faisions à peine mieux que la moyenne. Ainsi, à la rubrique Grands photographes, nous avons chroniqué 29 hommes pour 6 femmes, soit 20,7 %. Et dans celle des Portfolios, on compte 89 hommes pour 27 femmes, c'est-à-dire 30,3 %. Nous avons donc voulu rencontrer Marie Docher pour qu’elle nous explique un peu (beaucoup) d’où venait le problème…

Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous est venue l’idée du blog Atlantes et Cariatides ?

Cette idée a jailli lors d'une soirée de janvier 2014. J’étais avec trois photographes – trois femmes – et nous avons parlé d’une exposition de la MEP. Or, il s'agissait de Sebastião Salgado. Expliquant que la MEP n’exposait pas assez de femmes, les autres m’ont répondu : “Mais tu exagères.” Pourtant, exception faite de deux noms, elles n’ont pas pu me citer d’expositions de femmes, maintenant pourtant mordicus que j’exagérais. Le lendemain, énervée par cette conversation, j’ai commencé à calculer. L’intérêt du site de la MEP, c’est que tout s'y retrouve, exception faite des surfaces d’exposition.
J’ai donc commencé à analyser l'ensemble du site, ce qui est passionnant, car on y lit à peu près 30 ans d’histoire de la photographie – enfin, d’une certaine histoire de la photographie… En m'appuyant sur les chiffres, j'ai commencé à voir se dessiner certaines choses, à savoir qu'une majorité d’hommes était exposée comme je l’avais prévu, mais aussi que les femmes présentes ne l’étaient, la plupart du temps, qu'avec un homme. Ou alors, qu’elles photographiaient des hommes… Par exemple, l’une d’elles créait des portraits d’artistes hommes exclusivement. Ça marche, elle est exposée ! Et puis, j’ai commencé à “calculer Arles”. J’ai observé que les mêmes mécanismes s'appliquaient, avec d’autres notions qui jouaient également. Par exemple, les Prix Découverte qui disposent d’autres systèmes de sélection, où davantage de membres féminins sont présents dans les jurys, font logiquement gagner plus de femmes. Mais dans les grandes expositions monographiques, j'ai remarqué qu'il n’y avait réellement pas de femmes, ou très peu – les chiffres sont sur le site.
J'ai dès lors scruté tout le marché de la sorte, parce que quand on commence à établir des sex ratio, cela devient très addictif, on ne voit que ça ! Je suis passée par les concours, les éditeurs… Prenons par exemple Delpire qui vient de décéder : je crois que la première femme n'apparaît que dans le livre n°61 et il s'agit d'une photographe décédée (Bérénice Abott, NDLR). Vient après Sarah Moon qui est son épouse. En pourcentage, cela doit être 90 % d’hommes. À la fin de mes investigations, j’avais à mon actif tous ces chiffres et beaucoup de lectures sur le sujet, notamment de sociologie. Munie de cette masse d’informations, j’ai d’abord pensé à écrire un livre pour finalement me tourner vers le blog qui permet aussi de suivre l’actualité. Je me suis dit qu’il fallait être dans cette actualité pour interpeller les gens.

Photos : Marie DocherPhotos : Marie Docher
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En quoi le choix d’un pseudonyme masculin pour le blog vous a-t-il aidé à mener ce travail ?

J’ai adopté un pseudo masculin après m'être dit : “Si je suis une femme, que je fais partie de ce milieu et que j’en critique le sexisme, tout le travail que j’aurai abattu sera complètement discriminé.” Mais j’avais prévu qu’une fois avoir dit suffisamment de choses, je révèlerais mon identité, mon sexe. Je savais que je le ferai, cela faisait partie du projet. Et cela m’a aidée parce que j'ai été crue ! Parce qu’en tant qu’homme, on n’est pas remis en question. Et là, j’ai connu une expérience que je n’imaginais pas. Un an et demi, je crois, s'est écoulé entre le lancement du blog et la révélation de mon sexe. Durant ce laps de temps, j’ai vécu avec une identité d’homme et j’ai été traitée comme un homme. Je n’imaginais pas ce que c’était. Beaucoup de trans FtoM (femmes qui deviennent hommes, NDLR) disent voir la différence ! Franchement, je n’avais jamais eu l’impression dans mes courriers et échanges qu’on me manquait de respect. Mais là, j’ai vu ce que c’était que le respect ! C’est autre chose : je n’ai jamais été attaquée alors que c’est un projet très féministe. Pour tout vous dire, cela sert pour un projet, car cela permet de travailler l’esprit sain, détendu quoi ! J’ai 54 ans et je les connais, les mecs. Je savais bien que faire cela en étant femme serait illisible. En revanche, dire : “Je suis un mec qui vous donne des chiffres et vous explique 2-3 trucs”, c’est respecté. Je pensais que me révéler en tant que femme ferait scandale. Finalement pas du tout parce que les chiffres ne changent pas !

Que s’est-il passé après la révélation de votre véritable identité ?

Ça a été énorme, car c’était bien organisé et je pense que les gens ont apprécié. Il y a eu énormément d’informations en très peu de temps. Le film que j’ai créé pour la conférence, fait d’interviews de photographes femmes, a également beaucoup tourné, des festivals m’ont demandé de venir le montrer. Beaucoup de gens se sont vraiment approprié le film, l’ont montré. Cela a beaucoup marqué. Mais la vidéo de toute la captation a été aussi copieusement vue et continue de l’être. Je pense que des lignes ont bougé. Pas mal d’hommes aussi m’ont écrit en me disant : “On ne s’était pas rendu compte.”

Continuez-vous à tenir cette comptabilité à jour, suite à ce coming out ?

Non, car cela prend du temps. Il faut continuer à gagner sa vie ! C'est très chronophage et ne rapporte rien. J’ai donc arrêté, mais de temps en temps, quand l’occasion m’en est offerte… Par exemple, il n’y a pas très longtemps, à Arles, un éditeur a harcelé une photographe. Ce sujet me manquait et j’attendais d’avoir quelque chose de très concret. Et là, j’avais en plus l’accord de la photographe. Je suis bien contente, car tout a bien fonctionné et a été extrêmement relayé par les hommes, des copains à lui d’ailleurs ! Il n’a pas été nommé, mais tout le monde a bien compris de qui il s'agissait. Il a eu honte, et c’était fait pour ça ! Maintenant, je vais peut-être avoir un autre article sur le harcèlement dans le milieu des curateurs.

Y a-t-il eu des suites positives au débat et à l’adresse à Jean-Luc Monterosso ? La MEP a-t-elle infléchi sa politique d’acquisition et d’exposition, ou bien était-ce un coup d’épée dans l’eau ?

Cela n’a pas été un coup d’épée dans l’eau. Jean-Luc Monterosso a répondu et il a financé cette rencontre Ni vues ni connues qui va rester dans les archives de la MEP. C’est donc important. J’ai eu besoin de la MEP récemment pour le lancement d’un autre projet sur la constitution d’un corpus d’images moins discriminantes pour les banques d’images. Je l’ai appelé et il a mis des moyens pour que ça se fasse. Ce n’est pas une posture. À la MEP, Jean-Luc Monterosso et ses équipes ont pris conscience du problème, c’est certain. Mais cela arrivait trop tard dans sa carrière – il part à la retraite bientôt. Néanmoins, je sais que dans les achats des collections, ils ont essayé récemment de prendre cet élément en compte. Si tout le monde faisait comme Jean-Luc Monterosso, on progresserait !

Photo : Marie Docher.

En juin dernier, Fisheye Magazine a sorti un numéro spécial Femmes photographes, une sous-exposition manifeste. Les chiffres y sont toujours édifiants. Rien n’a bougé depuis la création du blog ?

Objectivement, je pense que des choses ont bougé. Ce sont des gouttes et j’ai arrêté de compter précisément, mais je vois bien les résultats de concours… J'observe qu’il y a déjà un peu plus de femmes dans les jurys – ce n’est pas une garantie, mais bon, il y a un peu plus de femmes. Et il y a eu Fisheye ! Une partie du dossier est clairement issue de ce que j’avais fait à la MEP, ils me l’ont dit. Quand je suis arrivée à la rédaction pour chercher un magazine, j’ai été étonnée de constater que tout le monde connaissait mon blog ! C’est bien, parce que ce dossier est la version papier du blog et leurs chiffres ne contredisent pas ce que j’avais fait.
En revanche, il y a un reportage sur les banques d’images que je ne trouve pas précis. La journaliste va voir une icono de chez Causette et effectue une recherche en ligne sur Getty et Shutterstock avec des mots-clés en expliquant : “Voilà les résultats et à quel point c’est sexiste.” J’ai refait le test parce que cela fait 2 ans que je travaille sur un projet sur les banques d’images. Je connais donc ce thème assez bien et on a progressé. C’est encore difficile, mais des progrès ont été accomplis. Getty possède des collections plus diversifiées. Et en renouvelant le test des journalistes, j’ai confirmé que les résultats ne sont pas exactement ce qu’elles en disent. Cela me gêne, car si tu milites comme je l’ai fait dans Atlantes et Cariatides, il faut que tout soit sourcé, vérifié, pour ne pas être critiqué. Et si tu pousses le trait, si tu exagères, tu te fais reprendre à toute volée, ce qui est contre-productif ! Or, elles se trompent : quand tu tapes “femme” + “travail”, il faut se rendre plusieurs pages après les premiers résultats pour trouver une femme hypersexualisée assise sur un bureau. Oui, les filles des images sont jeunes, belles, mais ce ne sont pas des prostituées sur une table attendant leur patron. Je pense que pour militer, il faut vraiment présenter des chiffres exacts. Il y a des progrès qui sont faits et il faut les noter en sachant tout ce qu’il y a encore à faire !

Photos : Marie Docher.Photos : Marie Docher.
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Pouvez-vous nous dire quels sociologues et/ou ouvrages consulter pour en savoir plus sur les mécanismes d’exclusion des femmes photographes ?

Au niveau des statistiques, il y a tout le travail effectué par H/F – le ministère de la Culture compte également. Beaucoup de gens travaillent là-dessus. Moi-même, j’essaye actuellement de lever des fonds pour une série de vidéos qui seraient en ligne gratuitement, avec des interviews assez courtes (entre 8 et 12 min) de chercheurs, d’historiennes de l’art qui étudient ces sujets pour montrer “ce que le genre fait à l’art”. Par exemple, j’interviewe Camille Morineau qui a été à l’origine de l’exposition Elles@CentrePompidou. Après cette expérience absolument énorme, elle est allée chercher de l’argent, beaucoup d’argent, pour créer un centre de ressources nommé Aware et qui recense les femmes artistes pour leur donner une visibilité qu’elles n’ont pas.

Photo : Marie Docher.

Malgré les chiffres, la situation n’est pas perçue comme problématique par les responsables éditoriaux, de collections, les commissaires, etc. Quels sont les arguments récurrents pour refuser de s’intéresser à la question des femmes photographes ?

Plusieurs facteurs ici. Le premier consiste à dire : “Elles ne sont pas là.” Le véritable problème, c’est qu’eux ne font pas la démarche d’aller chercher les femmes, et celles-ci ne font pas la démarche de s’imposer. Elles ne sont pas “copains avec”, elles ne font pas partie du réseau. Leurs dossiers sont trop discrets, trop peu visibles. Dans une interview passionnante, l’ancien directeur du Salon de Montrouge s’était rendu compte qu’il programmait une majorité d’hommes formatés pour créer des projets qui se voient, qui occupent de l’espace. Tu leur donnes 10 m2 et ils occupent 20 m2, c’est leur truc ! À Montrouge, ils se sont rendu compte qu’ils ne gardaient que les trucs imposants. Une chose essentielle à faire dans les écoles d’art, c’est former les femmes à prendre de la place. Tel est le constat : les femmes ne sont pas assez visibles, les hommes le sont, et même beaucoup. Alors, les éditeurs… Ceux-là savent bien qu’un homme vend plus qu’une femme. Ils ne voient pas le reste !

Pour finir, pouvez-vous nous raconter votre pire anecdote en la matière ?

Ce matin même ! La Ville de Neufchâtel a donné l’autorisation à un artiste, Mathias Pfund, d’exposer un clitoris géant à un carrefour. Or, il se trouve que j’ai travaillé sur la modélisation du premier clitoris en 3D avec la chercheuse Odile Fillod, une scientifique vraiment pointue. Nous avons mis ce projet en licence Creative Commons en précisant bien : “Utilisation non commerciale.” Il est déjà hallucinant de voir le nombre de gens qui en font une utilisation commerciale, mais passons… Avoir des représentations objectives de son corps, c'est important. Les hommes en possèdent du leur depuis fort longtemps, et pas nous. C’est donc un acte militant qui demande énormément de travail… et c’est un mec qui récupère cela, qui trouve les moyens de le faire financer alors que nous, nous n'en avons pas les moyens, ni le temps ! Et voilà que la représentation de l'artiste est erronée, qui plus est ressemblant à une femme en levrette dans un acte sexuel. Franchement, c’est plus qu’énervant, c’est humiliant ! Et ce matin, un blog féministe, Madmoizelle, a relayé l’information en ne voyant pas du tout le problème !

Depuis notre interview, Marie Docher a rajouté une note de blog sur Atlantes et Cariatides concernant l’affaire Pfund. Surtout, de nombreuses affaires de harcèlement sexuel, voire plus grave, dans les milieux de l’art et de la culture ont commencé à être révélées sur les réseaux sociaux via les hashtags #balancetonporc et #metoo. Une pétition de dénonciation des agissements propres aux milieux de l’art vient d’être lancée. Elle est consultable en français ici.

Et si vous voulez découvrir de plus près le travail de photographe de Marie Docher, vous pouvez également faire un tour sur son site.

Tristan Joyeux
Tristan Joyeux

Photographe et philosophe de formation, appelez-le « prof ». Passionné par : l’image, la théorie, la théorie de l’image, l’image de la théorie, les droits d’auteurs, la vie des photographes et beaucoup d’autres choses. Ses publications