En collaboration avec Polka Magazine, nous vous proposons de découvrir le travail des photographes Yves Marchand et Romain Meffre. Le duo s'est rendu au Liban afin de photographier les vestiges de la foire-exposition de Tripoli, un lieu imaginé par le grand architecte brésilien Oscar Niemeyer, dont la conception débuta en 1962 et fut interrompue par la guerre civile. Rencontre.

Crédit photo : Yves Marchand et Romain MeffreCrédit photo : Yves Marchand et Romain Meffre.

Vous travaillez depuis 2006 sur un projet consacré aux salles de spectacle aux États-Unis. En octobre, Polka Magazine vous a envoyés en commande à Tripoli, au Liban. Comment cela s’est-il passé ?

Yves Marchand Nous sommes restés trois jours à Tripoli et une journée à Beyrouth. Nous avons eu de la chance sur les conditions de prise de vue. Nous espérions qu’il pleuve pour obtenir un ciel un peu dramatique et le reflet des bâtiments dans les bassins qu’Oscar Niemeyer avait imaginés comme des miroirs d’eau. Par chance, la pluie était tombée la veille ! Nous avions déjà repéré le dôme, et s’il n’y avait pas eu cette commande, nous y serions allés un jour ou l’autre, mais nous n’aurions peut-être pas fait quelque chose d’aussi complet. Nous en avons aussi profité pour photographier un théâtre abandonné, fermé depuis la guerre civile – qui s'est achevée en 1990 – dans le centre-ville de Beyrouth.
Romain Meffre Les commandes les plus intéressantes sont liées à ce que nous pourrions faire spontanément. La foire de Niemeyer comme le théâtre beyrouthin sont deux lieux qui nous intéressaient, car ils font écho au destin du pays entier. Le théâtre et son style néo-mauresque iront enrichir notre série sur les théâtres dans le reste du monde. La commande nous a permis de réaliser ce projet dans des conditions meilleures que si nous l'avions organisé nous-mêmes. Aidés par la rédaction de Polka, et notamment par la journaliste Elisa Mignot qui a écrit l’article accompagnant nos images, nous avions eu les autorisations en amont.

Ce lieu n’est pas public. Pouviez-vous circuler sans problème sur les 70 ha de la foire pour prendre des images ?

Y. M. Il y a un poste de garde à l’entrée, les agents étaient prévenus de notre arrivée et nous ont laissés travailler sans encombre. L’atmosphère était vraiment particulière… Les bâtiments ne sont pas entretenus, mais les pelouses sont tondues et les jardins soignés par la direction de la foire.
R. M. Des gens ayant obtenu au préalable une autorisation de la direction s’y baladent, font leur jogging, promènent leur chien. Des gamins font du vélo autour des structures. C’est une oasis au milieu d’une ville dense et le capharnaüm de Tripoli. Comme disait Wassim Naghi, un architecte qui nous a fait la visite, il n’y a pas de traditions d’espaces verts aménagés au Liban. C’est un endroit exceptionnel en ce sens.

Crédit photo : Yves Marchand et Romain MeffreCrédit photo : Yves Marchand et Romain Meffre.
Crédit photo : Yves Marchand et Romain MeffreCrédit photo : Yves Marchand et Romain Meffre.

Comment se sont déroulées vos journées de prise de vue ?

R. M. Nous avions déjà vu quelques images sur le net. Nous savions qu’il y avait un point de vue dégagé depuis une tour qui donnait une impression globale de toute la foire. Cette photo était indispensable.
Y. M. Et surtout, nous avons pris notre temps. D’habitude, nous travaillons rapidement, histoire de maximiser le temps sur place, car nous sommes rarement certains de pouvoir y revenir. Nos voyages sont souvent denses avec beaucoup de lieux à photographier. Demeurer trois jours au même endroit est plutôt rare. En règle générale, nous photographions une salle de spectacle en une demi-journée, souvent pour des raisons pragmatiques, car l’accès aux bâtiments n’est pas toujours assuré. Une fois dedans, il faut en profiter !

Quel matériel utilisez-vous ?

R. M. Nous travaillons à la chambre 4x5 depuis 2006. Nous nous sommes naturellement mis à faire des photos avec un seul appareil pour deux et à nous entendre systématiquement sur le point de vue à adopter. Nous échangeons avant d’installer le trépied et mettons la tête chacun notre tour sous le voile noir de l’appareil pour contrôler la composition. Nos rôles sont à peu près interchangeables. Nous utilisons un petit compact numérique qui nous sert de spotmètre pour mesurer l’exposition et tester des points de vue. En complément, quelques images sont shootées au Canon 5D, ce qui permet d’avoir plus de nervosité quand il y a du mouvement.
Y. M. Les films Fuji que nous utilisons ne sont plus produits, nous essayons de les économiser un peu. Il nous en reste environ 200, ce qui n’est pas énorme. Nous devrions tenir ainsi deux ans, puis nous passerons à Kodak. À Tripoli, nous avons fait environ 25 plans-films.

Crédit photo : Yves Marchand et Romain MeffreCrédit photo : Yves Marchand et Romain Meffre.

Travaillez-vous également avec la vidéo ?

R. M. Jules Hidrot, un ami vidéaste, voyage occasionnellement avec nous pour réaliser un documentaire sur la fin de notre projet dédié aux salles de spectacle. Cela nous permet d’aborder d’autres aspects comme l’acoustique. Par exemple, dans le “dôme aux échos” de Niemeyer, nous avons tourné quelques vidéos. En tapant dans les mains, le son revient, amplifié, et on a l’impression d’entendre comme des coups de feu. L’expérience, qui échappe à l’image, est incroyable.

Avec vos photos, vous immortalisez un patrimoine architectural et culturel. Quel est votre rapport à la mémoire ?

R. M. Une photo est un document. Elle fixe des lieux à un moment donné et sera le témoignage d’une époque. L’architecture de Niemeyer est la plus récente à laquelle nous nous sommes frottés. La foire de Tripoli est un symbole architectural du destin du Liban contemporain. La guerre civile a figé les lieux dans une époque. Le style rétro-futuriste – dont le bâtiment du musée aérospatial est emblématique – montre la façon dont on pouvait se représenter le futur dans les années 1960.

Crédit photo : Yves Marchand et Romain MeffreCrédit photo : Yves Marchand et Romain Meffre.

Quels sont vos projets en cours de préparation ?

Y. M. Notre livre sur les cours de Budapest doit bientôt paraître chez Steidl. Et puis, nous nous donnons une année pour terminer notre projet sur les salles de spectacle aux États-Unis. Difficile d’en voir le bout tant le nombre de movie theaters est grand.
R. M. Il nous reste quelques théâtres iconiques à photographier aux États-Unis, tant pour montrer la multiplicité des styles architecturaux et types de rénovation que pour arriver à une exhaustivité géographique entre les différents États. Au-delà de ces lieux, ce serait de l’abattage. Depuis quelques années, nous ouvrons le projet aux salles du monde entier. Et il en reste encore à photographier !

Propos recueillis par Léonor Matet. Retrouvez le reportage La cité perdue de Niemeyer, publié dans Polka n°40.

→ À consulter, le site d'Yves Marchand et Romain Meffre.

Renaud Labracherie
Renaud Labracherie

Rédacteur en chef de Focus Numérique. Grand évangéliste du RAW. Ses publications