En partenariat avec Polka magazine et en complément de l'article "Kurdistan irakien : vivre parmi les morts", nous vous proposons une interview du photographe américain Sebastian Meyer qui a réalisé plusieurs reportages au Kurdistan.

Kurdes cueillant des olives. Photo : Sebastian Meyer.

Depuis près de dix ans, le photographe américain couvre l'actualité et la vie quotidienne au Kurdistan irakien. Son écriture photographique a progressivement évolué du news au documentaire. Ses images sont à retrouver dans le dernier numéro de Polka. Rencontre.

Quand êtes-vous allé pour la première fois au Kurdistan irakien ?



Sebastian Meyer : C’était en 2008. À l’époque, je vivais à Londres et j’ai rencontré un journaliste qui travaillait sur les Kurdes et leur histoire au long du XXe siècle. Il m’a proposé de l’accompagner pour faire les portraits des survivants du génocide de Saddam Hussein, l’opération Anfal. Je suis resté deux mois.

Une fois de retour en Grande-Bretagne, le Kurdistan me manquait. Un photojournaliste kurde que j’avais rencontré m’a invité à revenir. En 2009, je me suis installé à Souleimaniye, la deuxième ville de la région. On a créé ensemble une agence, Metrography, pour les photojournalistes irakiens, qu’ils soient Kurdes, Arabes, chrétiens, yézidis. J’ai habité là-bas jusqu’en 2013. Depuis, j’y retourne régulièrement.


Au début, votre démarche était très “news”, puis elle est devenue plus documentaire. Comment décrivez-vous ce travail que vous allez bientôt publier dans un livre intitulé “Under Every Yard of Sky” ?



En arrivant en Irak, je faisais vraiment du photoreportage, je couvrais les opérations militaires, j’étais “embedded” avec l’armée américaine à Mossoul et à Bagdad, ou à Kirkouk avec des forces irakiennes…

Petit à petit, mon travail a changé. Je percevais davantage les détails, les subtilités de la vie quotidienne au Kurdistan, qui était devenue ma vie, et je voulais traduire cela. Les gens que je photographiais étaient comme moi, ils n’étaient plus des personnages dans mes histoires. Ils n’étaient plus les sujets de mes photos.


Famille kurde pleurant un défunt recouvert d'un drapeau dans un cimetière. Photo : Sebastian Meyer.

Est-ce une région où il est difficile de prendre des photos ?



Le Kurdistan est un endroit très facile à photographier, car les Kurdes aiment ça et ils sont très accueillants. D’un autre côté, la lumière est nulle et il y a beaucoup de constructions en béton, ce qui n’est pas du tout photogénique. Donc, humainement, c’est facile – et c’est surtout ce qui m’intéresse ! –, mais, esthétiquement, c'est moins évident.


Il y a une forme de poésie dans vos photos…



Je n’ai pas essayé de transcrire la poésie du Kurdistan dans mes images, mais si la poésie des Kurdes est entrée dans mes photos, c’est sans doute parce que j’y ai passé beaucoup de temps et que cette poésie est entrée en moi. Tout cela est inconscient.

Aussi, ai-je beaucoup réfléchi à mon style et aux sujets de mes photos. Par exemple, l’humour est très présent dans mon travail, car les Kurdes aiment faire des blagues. Certes, leur vie et leur histoire comptent beaucoup de drames, mais elles ne s’y réduisent pas. Dans la vie de tous les jours, il y a une forme de légèreté. Ignorer cela serait mentir sur le quotidien là-bas.


Depuis dix ans que vous travaillez au Kurdistan, vous avez rencontré de nombreuses familles. La famille Omar, dont nous racontons l’histoire dans Polka #38, est assez particulière. Pour quelles raisons ?



Cette famille est très typique et, en même temps, pas du tout. Elle est représentative des autres Kurdes parce qu’elle est très soudée, que des enfants ont émigré en Europe, qu’ils sont sunnites, qu’ils aiment les traditions tout en étant très connectés.

Mais ils sortent de l’ordinaire, car, sur les six frères Omar, quatre sont morts lors de chacune des guerres menées par les Kurdes d’Irak, ces trente dernières années. D’autres familles ont perdu beaucoup plus de gens pendant le génocide en 1988, mais un foyer qui a vu quatre frères mourir au combat, en tant que peshmergas, c’est rare.

Et les Kurdes, qui sont par ailleurs très accueillants, restent discrets sur la politique, surtout devant les étrangers. Devant nous, eux ont parlé librement de politique, du gouvernement, de la corruption. Ils se sont ouverts à nous, nous ont parlé de leurs morts, de leur douleur. Ils sont allés bien au-delà du discours assez habituel sur la fierté d’avoir des martyrs dans la famille. C’était une vraie rencontre.


Un combattant kurde ensanglanté, blessé au ventre, est porté sur un brancard. Son visage est recouvert d'un bandage. Photo : Sebastian Meyer.

Quel appareil utilisez-vous depuis que vous travaillez au Kurdistan irakien ?



Au tout début, je shootais au Nikon D2X. Mais vite, j’ai voulu quelque chose de plus léger alors j’ai loué un Canon 5D avec une optique de 35 mm f/1,4 et je suis immédiatement tombé amoureux ! Le 35 mm est parfaitement adapté à mon œil. Pendant des années, j’ai utilisé un boîtier muni d'une optique 50 mm. Et puis, au fur et à mesure, je me suis dit que ce n'était pas très discret d’avoir deux boîtiers. Aujourd’hui, j’ai un seul appareil, un 5D Mark III avec mon 35 mm et je garde le 50 mm dans mon sac, au cas où.


Quelles sont les qualités les plus importantes d’un appareil ?



Un appareil discret est préférable… mais je n’en ai pas véritablement eu depuis mon Leica, vendu il y a bien longtemps pour me mettre au numérique. Honnêtement, je ne pense pas qu’un appareil discret fasse la différence quand on photographie des scènes intimes. Tu pointes ton appareil sur quelqu’un ou quelque chose. La différence, c’est toi, le photographe. Si tu es sensible, bienveillant et honnête, les gens s’ouvriront à toi et se ficheront bien de savoir quel appareil tu as.


propos recueillis par Élisa Mignot

sebastian-meyer-couv


→ Retrouvez le reportage “Vivre parmi les morts” publié dans Polka #38.

Le site de Sebastian Meyer

Renaud Labracherie

Rédacteur en chef de Focus Numérique. Grand évangéliste du RAW. Ses publications 

Contenus sponsorisés