Depuis 2001, le Prix Canon de la Femme Photojournaliste — organisé par Canon et Images Evidence, avec cette année le soutien du magazine Elle — distingue le travail d'une photographe. Il lui permet de recevoir 8 000 € pour financer son projet de reportage, puis de le voir exposé l'année suivante au festival Visa pour l'Image de Perpignan.

Après Mary F. Calvert, lauréate en 2013, c’est la Française Viviane Dalles qui a remporté ce prix le 6 septembre dernier. À l’unanimité, le jury a décidé de soutenir son projet sur les mères adolescentes dans le Nord de la France. L'occasion pour nous de rencontrer la photographe, et d'évoquer avec elle sa série Boxing Tent.

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Michael Karaitiana en train de mettre en place le chapiteau. Noonamah Tavern, novembre 2011. © Viviane Dalles Signatures France.*

Focus Numérique – Quel a été l’événement déclencheur qui vous a fait partir et couvrir votre premier reportage ?

Viviane Dalles – Il faut se remettre dans le contexte. Je venais de terminer mon cursus à l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) d’Arles1. J’ai découvert la photographie documentaire grâce à certains intervenants, dont Jane Evelyn Atwood2 de l’Agence VU', et son travail en profondeur sur les prisons de femmes à travers le monde.

Après l'ENSP, je me suis installée à Paris. J’ai tout de suite voulu faire un reportage, mais je ne suis pas arrivée à convaincre la personne que je voulais photographier. J’ai compris que si je voulais convaincre, il fallait d'abord que je sois moi-même convaincue que je pouvais le faire. À ce moment-là, j'ai eu l'opportunité de travailler à la Fondation Henri Cartier-Bresson. Puis j'ai travaillé au département des archives de l'agence Magnum. Je côtoyais les photographes qui m’avaient donné envie de faire ce métier, c'était une expérience incroyable ! Dès que j'avais un moment, quand un reportage me plaisait, je regardais de plus près les planches-contact. C’était fascinant de voir comment Josef Koudelka ou Raymond Depardon sélectionnaient leur images.

En décembre 2004, il y a eu le tsunami en Asie du Sud-Est. Pour moi, ça a été le déclic. Mon contrat se terminait en janvier, je ne l'ai pas renouvelé et je suis partie en Inde, travailler sur l’après-tsunami, pendant deux mois.

Ce sujet a été couvert par la presse internationale. Quand je suis rentrée, les rédacteurs photo ne voulaient plus en entendre parler — c'est la loi tranchante d'un sujet qui en chasse un autre, je ne m'y ferai jamais... Mais j'insistais toujours et les rédactions finissaient par me recevoir. Ça n’a pas été facile, j’ai vu beaucoup de monde, mais aucun magazine ne me l’a acheté.

En octobre 2005, je suis repartie en Inde faire la deuxième partie, par mes propres moyens. Il se trouve que pendant mon vol, un gros tremblement de terre a secoué la région du Cachemire, au Pakistan. Il y a eu près de 200 000 morts et quelques milliers côté Cachemire indien. J’ai réussi à obtenir une commande de Paris Match. Guillaume Clavière, le rédacteur photo m'a indiqué qu'ils avaient déjà du monde sur place, mais il a quand même voulu me donner ma chance.

L'Inde m'attirait. J’ai commencé à travailler sur Monsanto, en Inde toujours, ce qui m’a permis d’obtenir la Bourse du Talent. Puis des commandes sont arrivées petit à petit. C’était très difficile (ça l'est toujours !) ; dès que j’avais 500 €, je m’achetais un billet d’avion pour repartir.

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Michael Karaitiana au volant de son bus en direction de Darwin, état du Territoire du Nord. Le Stuart Highway traverse l'Australie du sud au nord sur 3000 kilomètres, avril 2012. © Viviane Dalles Signatures France.*

Focus Numérique – Comment abordez-vous un sujet ? Travaillez-vous beaucoup en amont, à distance, ou bien tout commence-t-il une fois sur place ?

Viviane Dalles – Je ne fais pas beaucoup de sujets, car je travaille sur le long terme.

Il y a toujours une période de recherche, de prise de contact, puis je me déplace sur le terrain. Par exemple en 2011, quand je me suis installée en Australie, j’étais basée à Sydney. Au bout de huit mois, j’ai commencé une commande pour le musée de Millau en France. J’ai essayé de joindre des gens qui vivaient dans le désert, mais c'était compliqué. L ‘Australie c’est quand même 14 fois la France : de Sydney, sur la côte Est, à Alice Springs au cœur du désert, c’est près de 2 000 kilomètres. Je suis donc partie vivre dans le désert et là, j'ai commencé à rencontrer des gens qui m'ont ouvert des portes.

Focus Numérique – Sur place, le facteur temps est donc crucial ?

Viviane Dalles – Oui c'est très important. Le temps est divisé entre les recherches, les prises de contact et les prises de vues. Pour Boxing Tent, j'ai passé beaucoup de temps sur le terrain. Je vivais avec eux, je vivais comme eux ! Dans les moments où l’on croit qu’il ne se passe rien, en fait il se passe des choses. Cela me fait penser à cette photo de Michael sous le chapiteau rouge [voir ci-dessus, en haut de page]. À ce moment-là, je me demandais vraiment si j'étais au bon endroit, si je ne perdais pas mon temps. Et là, il a commencé à s'activer sous la tente : cette photo est devenue incontournable dans la présentation de mon sujet. Il faut savoir être attentif, patient et laisser les évènements se passer à leur rythme.

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Portrait de Michael Karaitiana. Michael arbore un tatouage appartenant à la tribu de ses ancêtres Maori, les Tuwharetoas. Darwin, juillet 2013. © Viviane Dalles Signatures France.*

Focus Numérique – Racontez-nous votre rencontre avec Michael Karaitiana, le propriétaire du chapiteau de boxe itinérant à l’origine de votre sujet Boxing Circus...

Viviane Dalles – J’étais dans le désert à une fête foraine locale, appelée The Alice Springs Show. J’ai remarqué l'estrade de la Boxing Tent avec les banderoles jaunes représentant d'anciens boxeurs. Comme tous spectateurs, j’ai payé 20 dollars australiens (14 €) pour rentrer et puis j’ai commencé à faire des photos. Ça m’a tout de suite intéressée. Il y avait une effervescence stupéfiante, liée à la façon dont parlait Michael ; il faisait rire les gens, certains encourageaient leur boxeur, d'autres hurlaient...

L’Australie a été colonisée en 1770 par les Britanniques. Le poids de l'Histoire pèse encore dans les mémoires. Le racisme reste présent dans le pays, et on le ressent beaucoup plus dans l'Outback parce que les populations sont plus isolées. Sous le chapiteau, qu’ils soient Maoris, Aborigènes ou Blancs, les personnes se battent pour défendre leur honneur. Tous sont à la même enseigne.


À la fin du show, le patron, Michael Karaitiana, est venu me voir, car il avait remarqué que je photographiais. Michael est un orateur, il est captivant ! 
Nous sommes restés en contact et dès que je le pouvais, j'allais rejoindre la troupe, où qu'elle soit. L' Australie est un pays où l'économie va bien et où la vie est très chère. J’étais complètement hors budget. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher : je savais que cette aventure humaine au cœur de la Boxing Tent avait quelque chose de spécial.

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Portrait de Marshall, le fils cadet de Michael Karaitiana. Il a le même tatouage maori que son père. L'an passé, Michael a emmené ses deux fils Marshall et Mickey en Nouvelle-Zélande afin que le même tatoueur membre de leur communauté réalise le tatouage de leurs ancêtres, les Tuwharetoas. Katherine, juillet 2013. © Viviane Dalles Signatures France.*

De retour en France en 2013, j'avais conscience qu'il me manquait des images sur la vie quotidienne des boxeurs. J’ai essayé d’obtenir des bourses, mais en vain ; j'allais abandonner. Et puis un jour, Michael m’a appelée à Paris, c'était surréaliste ! En l’entendant me raconter qu’il repartait sur la route faire son périple, je lui ai dit à quel point je voudrais documenter ce voyage. Il m’a simplement répondu : « Tu es la bienvenue ! » J’ai raccroché, je venais de décider que je repartais, avec mes économies, en Australie.

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Sécurité à l'entrée de la tente. Dundee Lodge, près de Darwin, avril 2012. © Viviane Dalles Signatures France.*

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Michael présente les boxeurs devant une foule en effervescence. Il a souhaité conserver l'ambiance et le décor de la tente tels que son grand-père les avaient pensés dans les années 1920. Dundee Lodge près de Darwin, avril 2012. © Viviane Dalles Signatures France.*

Focus Numérique – Vous êtes-vous parfois retenue de déclencher ?

Viviane Dalles – Non, parce que j’étais réellement dans un rapport de proximité avec eux. Ce travail prend du temps et je trouve cela légitime par rapport aux personnes que je photographie. Après tout, ils me laissent rentrer dans la sphère de leur intimité. Une fois que la relation de confiance est établie, je peux enfin commencer à travailler : ils ne font plus attention à ma présence, je fais partie de leur environnement.

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Michael, les jeunes boxeurs Marshall (à droite) et Hayden (à gauche) déjeunent dans le bus de la troupe. Katherine, juillet 2013. © Viviane Dalles Signatures France.*

Focus Numérique – Comment avez-vous réussi à trouver votre place en tant que femme dans cet univers d’hommes ?

Viviane Dalles – C’est peut-être justement parce que je suis une femme ! Nous avons beaucoup discuté avec Michael, et avec les boxeurs, sur la famille, le business, la vie, la mort, sur moi aussi. Dès le départ, il y a eut un respect réciproque entre nous, c'est très important quand on souhaite être au plus proche de son sujet. Il est vrai que les boxeurs qui travaillent pour Michael sont des hommes, mais lors des spectacles, les femmes sont présentes et parfois, elles aussi se battent sous le chapiteau.

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Boxeur local dans la foule, bien décidé à se battre. Katherine, juillet 2013. © Viviane Dalles Signatures France.*

Focus Numérique – Pourquoi faites-vous ce métier ?

Viviane Dalles – Pour moi, la photographie est un moyen de rencontrer des gens et de me plonger dans des univers auxquels je n’aurais sûrement pas accès sans mon appareil photo. C’est une expérience humaine avant tout. Témoigner, faire partie de la chaîne de l'information. C'est toujours extraordinaire de pouvoir partager mon travail avec un large public par le biais d'expositions ou de publications.

Il faut vraiment être personnellement motivé, impliqué pour faire ce travail, car maintenant, presque plus aucun magazine ne peut nous soutenir financièrement sur la production de sujets sur le long terme. D'où l'importance de Bourses comme celle du prix Canon soutenu par la magazine Elle. Pour le sujet sur les filles-mères dans le Nord de la France, que je vais réaliser grâce à la bourse Canon, je vais y travailler pendant une année. C’est un investissement total, nécessaire pour aborder ce sujet.

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Jason, un des boxeurs de la troupe de Michael, s'échauffe avant le combat. Alice Springs, Juillet 2011. © Viviane Dalles Signatures France.*

Focus Numérique – Justement, pourquoi ce sujet ?

Viviane Dalles – Le Nord de la France est une région très peu couverte. J’ai choisi ce sujet sur les filles-mères, parce que je souhaite mettre en avant leur choix de devenir maman avec toute les joies et les difficultés que cela comporte.

Il n'y a pas si longtemps que cela, les femmes avaient des enfants tôt, et c’était normal. Maintenant, la société les montre du doigt : ce n'est pas normal. Il s’agit de remettre dans le contexte actuel la position de ces jeunes filles d'un point de vue social, économique et géographique. Elles appartiennent à une population ouvrière, travailleuse et immobile qui, depuis que les industries ont fermé, a du mal à rebondir. Elles habitent une région où le chômage sévit pour la troisième génération. De plus, elles n'ont que très peu d'opportunités de faire des études supérieures. Certaines de ces jeunes filles tombent enceintes parce qu’elles n'ont pas suffisamment d'informations sur la contraception. Les acteurs sociaux font leur maximum pour les informer et les accompagner dans leur choix, quel qu'il soit. Ce travail consiste donc à leur donner la parole à travers mon approche photographique.

Boxing Circus, Copyright Viviane Dalles Signatures France

*Ce soir, le show bat son plein, avec plus de 200 entrées. Chaque spectateur paye 15 € pour assister aux combats. Noonamah Tavern, novembre 2011. © Viviane Dalles Signatures France.*

Focus Numérique – Savez-vous déjà avec quel matériel vous allez travailler ?

Viviane Dalles – Je vais travailler avec un Canon 5D Mark III. Comme optiques, j’aime beaucoup le 35 mm f/1,4 , le 50 mm f/1,2, le 24-70 mm f/2,8 et enfin le 100 mm.

Le site de Viviane Dalles

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