François Beaurain, on le connaît pour ses gif animés et ses images d'Afrique subsaharienne. Mais il a vécu pendant de longues années à Rabat (Maroc) où la plage des Oudayas lui a donné d'être le témoin d'une formidable aventure humaine : la constitution de la première équipe féminine marocaine de football américain. Il nous raconte sa découverte, et en écho, Sabrine nous explique comment et pourquoi elle s'est lancée dans l'aventure

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ce sujet ?

François Beaurain – J'habitais à Rabat quand j'ai commencé ce sujet, début 2016. En tant que photographe, je connaissais bien la plage des Oudayas. C'est un endroit très intéressant ; l'un des seuls espaces libres de la ville, comme un poumon... Ce qui s'y passe rythme les saisons de la vie là-bas... Début 2016, j'y ai donc découvert ces filles qui s'entraînaient sur la plage et qui au fil des mois, ont participé à une très belle aventure humaine, très loin des clichés orientalistes de la femme voilée et soumise... Ça m'intéressait de faire un sujet sur cette liberté qu'elles prenaient... nous étions à quelques mois des attentats de Paris (de novembre 2015, NDLR).

© François BeaurainFatima Zahra, qui a quitté l'équipe depuis que cette photo a été prise, est aussi prof de sport. © François Beaurain

Comment est née cette équipe de football américain féminine, alors ?

François Beaurain – En fait, à Rabat, il existe l'équivalent masculin depuis 2012-2013. Les garçons se tournent très souvent vers une culture américaine ; c'est la raison pour laquelle ils se sont intéressés à ce sport. Ils ont commencé par apprendre en regardant des vidéos sur YouTube. Une des petites amies de l'un, Sabrine, a voulu faire la même chose pour les filles ! Mais, dans les faits, comme il n'y a pas assez de filles : l'équipe est mixte ! Composée à un tiers de filles, deux tiers de garçons ; toutes et tous ont entre 18 et 24 ans.

Joueurs marocains de football américainFilles et garçons s'entraînent ensemble sous la direction de Sabrine et de son petit ami Zac. © François Beaurain

L'initiative de Sabrine a-t-elle été bien prise dans son entourage ?

François Beaurain – Oui, sans problème ! Dans sa famille, dans son entourage proche, pas de problème. Sa mère, qui est une femme traditionnelle, vient souvent sur la plage pour donner des gâteaux lors des entraînements. Ses frères n'ont rien eu contre non plus ! Rien du tout. En revanche, sur la plage, les railleries des garçons et les regards ont été assez durs. Il faut dire que le football américain est un sport de contact... ça bouscule beaucoup d'idées reçues.

Bandage de fortune. Il n'y a pas que les protections qui font défaut. L'équipe manque de tout, même des choses les plus basiques. © François Beaurain

Quelle est l'ambition de l'équipe ?

François Beaurain – Pour l'instant, c'est de faire grossir le noyau dur. Elles veulent toutes progresser, et pouvoir s'équiper avec un peu plus de matériel. L'idée aussi est de multiplier les entraînements pour qu'il y en ait deux par semaine : un sur la plage, et un créneau supplémentaire sur un terrain de foot européen... mais il n'est pas toujours libre. Dans tous les cas, il y a eu un grand événement pour elles : elles ont rencontré l'équipe féminine d'Égypte ! C'était le premier match international de football américain féminin dans tout le Maghreb ! Ce qui leur a valu un article dans Marie-Claire US, avec une de mes images !

Joueurs marocains de football américainMadiha, au second plan. © François Beaurain

Les filles ont-elles un message sociétal ou politique derrière tout ça ?

François Beaurain – Non, pas du tout ! Elles ne sont pas comme l'Occident les voit ! C'est vrai qu'elles sont fières de ce qu'elles font et qu'elles ont conscience de faire quelque chose de nouveau, mais il n'y a aucun message féministe ou militant. En tout cas, ce n'est pas à prendre comme tel. Ce qu'elles réussissent à faire, c'est à s'affirmer comme des jeunes filles faisant un sport de contact ! Et c'est très fort... Mais sans discours politique déclaré !

Qu'allez-vous faire de ces images ?

François Beaurain – Je n'ai pas de plan particulier. Pas d'édition, pas de publication... Je me suis pris d'amitié pour ces filles. Je retournerai les voir à l'automne pour voir comment ça se passe. Mais je n'ai rien de prévu. En revanche, je continue mes voyages dans l'Afrique subsaharienne.

© François Beaurain© François Beaurain

Sabrine a bien voulu répondre à nos questions elle auusi. C'est un témoignage plein de volonté pour les filles marocaines, pour le sport, et les filles en général.

Comment avez-vous eu l'idée de constituer une équipe mixte de football américain ?

Sabrine – Avant, je faisais partie des Rabat Lions. C'est avec eux que j'ai commencé à jouer au football américain. Malheureusement, c’était une équipe 100 % masculine. Durant l'été 2015, j'ai eu la chance d'aller avec eux en Italie pour un stage d'entraînement. Je me suis retrouvée encore la seule fille ! Je savais que le football américain était un sport très connu en Europe, aux États-Unis... Je suivais les filles qui le pratiquent partout dans le monde. Dès mon retour au Maroc, je me suis mise au travail avec mes deux camarades, Zackaria Oueldsidi, président de notre équipe, et Othmane Lemlah, trésorier. Notre équipe a trois ans maintenant.

Votre but est-il de faire une équipe 100 % féminine ? Est-ce difficile de convaincre des filles de venir vous rejoindre ?

Sabrine – Notre but à nous, en tant que membres du bureau de notre association, est avant tout de promouvoir le football américain au Maroc. Mon but à moi, personnel, est de montrer que la femme a aussi une place dans le domaine sportif. Que la femme marocaine est là, bien présente dans un sport dominé par les hommes. Un sport qui voit à peine la lumière au Maroc, un sport de contact physique. Et nous avons réussi à regrouper une équipe d'une vingtaine de filles.

Oui, c'est toujours difficile de convaincre une personne de venir rejoindre l’équipe, que ce soit fille ou garçon. Primo, parce que c'est un sport méconnu, et secundo, parce que le football américain n'est toujours pas reconnu par le Ministère de la Jeunesse et des Sports.

Joueurs marocains de football américain, photo de François BeaurainSabrina et Zac, unis dans la vie et sur le terrain. © François Beaurain

Les gens acceptent-ils facilement que les filles fassent ce sport ?

Sabrine – Non ! Ce n'est pas du tout facile de pratiquer le football à la plage, mais nous n'avons vraiment pas le choix. Nous avons beau chercher des terrains, à chaque fois, c'est la même réponse : "*Ces terrains sont fait pour le *soccer" (football, NDLR). Mais cette année, nous avons pu négocier pour un terrain de soccer, 7 contre 7... très petit. Une galère pour nous ! Nous payons 80 dirhams de l'heure (un peu moins d'1 euro, NDLR). C'est un terrain dont les capacités ne doivent pas dépasser 15 personnes, et nous nous retrouvons à 40. Une galère !
En fait, nous avons eu pas mal d'histoires avec les gens, en ce qui concerne les filles qui font ce sport. Le harcèlement, c'est quelque chose que l'on subit à chaque séance. C'est devenu une habitude. On vit avec, croyez-moi. Mais nous allons tenir le coup ! Nous n'avons pas l'intention d’arrêter quoi que ce soit.

Sabrine, joueuse de l'équipe féminine marocaine de football américain, photo de François BeaurainSabrine. © François Beaurain

Qu'aimez-vous particulièrement dans ce sport ?

Sabrine – Ce qui m'a plu, c'est avant tout l'esprit d’équipe. L’équipe ne peut pas aboutir à un résultat sans le travail d’équipe. Ensuite, c'est le contact physique. C'est ce qu'on peut faire sortir comme énervement. En fait, c'est la combinaison ultime du travail d'équipe, de la brutalité et de la stratégie que j'aime. Une thérapie, pour moi !

Que peut-on vous souhaiter pour aller plus loin ?

Sabrine – Souhaitez-nous bon courage. Continuez à nous soutenir, c'est grâce à des gens comme vous que ce sport verra la lumière !

© François Beaurain© François Beaurain

Le site de François Beaurain

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Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications 

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