Si shooter avec son téléphone est chose aisée pour de nombreux utilisateurs de smartphones — moi la première —, faire un travail photographique méritant d’être partagé n’est pas le lot de chacun. L’océan d’images que nous offre la toile chaque jour peut nous donner le tournis. Alors dans ce flux incessant, des séries tout d’abord confidentielles se voient relayées et partagées, au grand étonnement de leur créateur, surpris de cet enthousiasme.
C’est le cas de Jean-Fabien Leclanche et de son regard photographique sur ce petit "bout du monde" de l’Est parisien qu’est Montreuil.

Enseignant à la Sorbonne, spécialiste des nouveaux médias et fort d'une pratique journalistique de 20 ans, les mots semblent être de prime abord le mode de narration privilégié de Jean-Fabien. C’est en posant ses valises à Montreuil, son smartphone toujours en poche et les yeux aux aguets, que sa curiosité aiguisée pour l’autre prend forme sous un autre mode opératoire : la photographie.

crédit photo : Jean-Fabien Leclanche

Plutôt que d'essayer d'imiter la qualité d'un reflex numérique, qu’il utilise par ailleurs pour d’autres projets, il embrasse l'ordinaire de la vie réelle dans les rues montreuilloises avec la prise de vue intuitive qu'offre ce type d’appareil. Il capture ainsi des moments vulnérables, fragments d’instantané et de spontanéité, au hasard des rues de ce petit monde bien vivant, loin des chaussées bien lisses de certaines avenues parisiennes. La banlieue souvent marginalisée et mal-aimée retrouve ici toute son aura. Montreuil aux mille visages devient, à travers l’objectif de Jean-Fabien, la scène du " théâtre de la vie", dont les acteurs sont les passants, les habitants, les commerçants. Des portraits comme des fenêtres ouvertes sur ces anonymes ou figures locales qui constituent la diversité et la richesse de cette ville.

crédit photo : Jean-Fabien Leclanche

Photographier dans la rue est un acte révélateur de l’attitude du photographe. Dans les détails, et les paysages humains/urbains de Montreuil, on constate de la joie, des rires, de la complicité, mais surtout de la chaleur. Un œil bienveillant sur ses contemporains que l’on ne se lasse pas de suivre dans Good Morning Montreuil, opus édité en 2015 par les Éditions de Juillet, et déjà réédité. Jean-Fabien adoptant le format carré pour ses photographies, cet ouvrage ne pouvait en faire autrement, laissant la part belle aux clichés.

crédit photo : Jean-Fabien Leclanche

Good Morning Montreuil n’est qu’une infime partie du travail photographique de Jean-Fabien. Posant son iPhone pour d’autres boîtiers, il détaille avec autant d’acuité visuelle là où le mènent ses pas. Les séries "Portraits chinois", "Shoot & Talk", "Le Démon des Anges" ou bien encore "Song to the Siren" prolongent l'immersion dans l’univers de "ce petit producteur d’histoires vraies", comme il aime à se nommer.

Focus Numérique – Comment vous a été donné le goût de la photographie et plus précisément  parler de vos contemporains ?

Jean-Fabien Leclanche – Mon rapport à la photographie est le fruit d’une série de hasards et d’incidents, car je n’ai jamais volontairement décidé de devenir photographe un jour. Je viens de la presse écrite culturelle et donc plutôt des mots. J’ai toujours travaillé avec des photographes, dans le monde de la musique notamment, sans pour autant avoir moi-même l'idée d’appuyer sur un déclencheur. C’est l’arrivée du numérique, des premiers Coolpix puis des smartphones et des médias sociaux qui m’ont entraîné vers cette pratique. Disons que c’est mon côté geek, passionné par les médias et les technologies qui m’ont fait basculer de la curiosité amusée pour ces outils à une pratique devenue un vocabulaire indispensable.

crédit photo : Jean-Fabien Leclanche

J’ai coutume de dire que j’ai commencé par photographier des murs, puis j’ai mis des humains devant. Je suis un photographe de l’instant et polymorphe. J’ai longtemps travaillé avec ma compagne sur la féminité, le rapport au corps et à la nudité comme mode d’expression, tandis que le smartphone m’a permis de documenter mon quotidien, la mémoire éphémère de la ville et notamment la richesse et les paradoxes de Montreuil, une ville iconique du 93. On peut difficilement témoigner de la vie de ce genre de territoire sans poser son regard sur ceux qui en forgent l'identité. Montreuil est une ville-monde et c’est cette pluralité qui la rend finalement si singulière. J’ai une approche bienveillante de mes contemporains, c’est une disposition d’esprit qui m’a permis de m’extraire du poids de la vie urbaine.

crédit photo : Jean-Fabien Leclanche

Focus Numérique – La prise de vue de personnes dans la rue peut s'avérer être difficile en sachant que l'usage du smartphone est utilisé de tous pour photographier. Comment se passe la prise de vue ?

Jean-Fabien Leclanche – Le smartphone possède un atout maître : il permet une approche de proximité par rapport à son sujet. Or mon travail est à la croisée de plusieurs approches photographiques. Il y a une portée documentaire et de photoreportage à vouloir témoigner avec simplicité et honnêteté du contexte et de la vie des gens. Je capte la rue, des scènes de vie quotidienne, le marché, les vieux joueurs de cartes, bref, tout ce qui est relatif au vivre ensemble et à la vie de la cité. Et au-delà des scènes globales, ce sont souvent les personnalités que je croise et que je “ressens” qui captent mon attention. Je pratique donc le portrait de rue en veillant au respect de la personne, dans une démarche non intrusive. Ces portraits sont associés à des éléments contextuels plus larges, ou au contraire à des fragments pour construire la trame et le récit de ce quotidien de passant que je partage avec mes communautés sur les réseaux ou à l’occasion de mes expositions. C’est le volume qui crée le sens, la logique et la trame narrative de mon travail.

crédit photo : Jean-Fabien Leclanche

Focus Numérique – Quel est votre processus photographique ? Faites-vous beaucoup de clichés ? Comment le choix d'une photo se fait-il ?

Jean-Fabien Leclanche – Je ne suis pas du tout un photographe monomaniaque ; toute chose peut devenir un stimulus qui retient mon attention et accroche mon regard. Je déclenche peu, donc je construis mon propos dans le temps. J'apprécie beaucoup le fait “d’aller chercher” ma photo, que chacune d’entre elles soit l’objet d’un déclenchement et non le résultat ou l’extrait d’une séquence. C’est vrai pour ma pratique au smartphone comme avec ma famille d’appareils fétiches issus de la gamme X-Trans de chez Fujifilm. C’est vraiment grâce à cette marque que j’ai trouvé ma façon de pratiquer et le plaisir qui en découle. Photographier à main levée, en lumière naturelle, avec une optique fixe. J’utilise le plus souvent un X-T10 où un X-Pro2 avec le XF 35 f/1,4 de chez Fujinon, qui est donc un équivalent 50 mm. Mon langage préféré est le carré ; c’est un format formidable, car il encapsule totalement votre sujet, votre histoire. Le carré ne pardonne rien. Soit vous avez la photo, soit vous ne l’avez pas. De même, je ne recadre jamais mes prises de vue.

crédit photo : Jean-Fabien Leclanche

Focus Numérique – Y a-t-il des grands noms de la photographie de rue qui vous inspirent ?

Jean-Fabien Leclanche – Je regarde beaucoup de photos chaque jour et pas uniquement les productions de photographes reconnus. L'avènement des réseaux sociaux a évidemment fait exploser le volume des contenus, mais il a aussi permis l'émergence de nombreux talents. La profession de photographe a évidemment souffert de l’horizontalisation du rapport pro/am et de la démocratisation de l’usage de matériels et d’outils performants, mais il surtout facilité l’expression du plus grand nombre. Le visual listening, Instagram, la photographie mobile ont déplacé les curseurs et je découvre chaque jour des photographies incroyables ou touchantes postées par des inconnus. Mais effectivement, si je devais citer un nom, ce serait sans hésiter celui de Franck Gérard qui, depuis des années, poursuit sans relâche une série intitulée “En l’État“. Son travail et son regard embrassent toutes les dimensions de la street photography. Le sens de l'esthétique, l’extraordinaire de certaines situations, la magie du quotidien, la vivacité d’esprit et aussi un petit peu de la fameuse chance du photographe. Du côté des photographes mobiles purs et durs, j’aime énormément le travail et l’approche de Neriad. Il a beaucoup photographié Paris, plus récemment La Havane où certaines villes d’Italie. Neriad possède un œil graphique formidable, mais aussi une véritable humanité. Il y a enfin le travail de portraits de SDF de Lee Jeffries. Il a inventé une véritable signature qui, malgré un traitement radical, ne trahit jamais ses sujets.

crédit photo : Jean-Fabien Leclanche

Focus Numérique – Avez-vous une image dans l'histoire de la photographie qui vous a marqué ?

Jean-Fabien Leclanche – L'exécution d’un rebelle vietcong à Saigon par Eddie Adams en 1968 m’a durablement marqué la première fois que je l’ai vue. Il déclenche à l’instant T, où la balle traverse le crâne de cet homme, encore vivant mais pourtant déjà mort. Cette photographie illustre parfaitement les propos de certains qui pensent que la photographie est en un sens supérieure au film, documentaire ou de fiction, dans certains cas.

crédit photo : Jean-Fabien Leclanche

Focus Numérique – Un projet en cours ?

Jean-Fabien Leclanche – Je travaille depuis un peu plus d’un an sur une série intitulée “Le Démon des Anges“, un road-trip nocturne, un western urbain dans les rues de Montreuil. Cette série est née d’une collaboration avec un musicien, Johnny Montreuil, dont j’avais posé le récit photographique à l’occasion de la sortie de son premier album. Johnny habite dans une caravane, en territoire gitan, et nous nous étions baladés de nuit dans ce bout de banlieue perdu aux frontières de l’autoroute A3. J’ai décidé de travailler sur une extension de cet univers, avec toujours la ville la nuit comme décor dans une ambiance à la Melville.
Un projet de beau livre d’art est associé à ce travail que j’ai l’occasion de présenter actuellement à Miami et dans plusieurs villes françaises, dont Nantes en mai 2017. Je poursuis mon travail de photographie mobile avec la production d’un tome 2 de Good Morning Montreuil, publié aux Éditions de Juillet, un projet berlinois et un rêve de résidence à Détroit et à La Nouvelle-Orléans.

L’exposition Good Morning Montreuil est à voir jusqu’au 2 janvier 2017 au 1, rue Kléber, à Montreuil.

> Le site Internet de Jean-Fabien Leclanche