1) Pouvez-vous nous raconter comment est née votre série « Bike Kill » ?

J’ai toujours été intéressée par les cultures underground, les styles de vie alternatifs. Une connaissance m’a parlé de cette communauté alors que j’essayais de commancer un autre projet qui n’était pas très fructueux.

Il m’a montré un film indépendent des années 90: B.I.K.E. J’ai tout de suite été intéressée et suis partie à leur recherche. Cela a pris des semaines avant de les rencontrer.

2) Comment s'est faite la rencontre avec ce gang de v�los�? A-t-il �t� difficile de vous faire accepter, de les photographier�?

Je les ai rencontr� dans un bar de Greenpoint � Brooklyn. Je me suis pr�sent�e, et j’ai commenc� � expliquer ce que je voulais faire. Ils �taient assez r�ticents � l’id�e de se faire photographier. Ils avaient eu auparavant de mauvaises exp�riences avec les “medias”. Paul, l’un d’entre eux m’a propos� de passer � son anniversaire la semaine suivante � la Chicken Hut. Il y avait plein de monde et j’�tais plut�t timide alors j’ai commenc� � photographier. L’un d’entre eux, Vlad, un ami du groupe assez d�jant�, m’a emmen�e sur le toit pour me questionner… La v�ritable Gestapo… Puis apr�s quelques heures de discussion il a jug� que j’�tais “cool” (dans le sens d’acceptable). Vlad, m�me si d’une certaine mani�re je l’aimais bien �tait assez d�traqu�… Il avait fait partie d’une force militaire type l�gion �trang�re et je crois que cela avait laiss� des traces… Je crois m�me qu’il a d�pass� les bornes avec le groupe et un jour il n’est jamais revenu…

Bref, cela �tait ma premi�re “�preuve”.

Ensuite j’ai sympatis� avec “Stinky” que j’allais retrouver souvent dans le magasin de v�los o� il travaillait dans le Lower East Side de Manhattan. Ensemble nous partions retrouver les autres. Comme il me faisait confiance, cela aidait avec les autres. Cependant, un jour il m’a dit que certains aimeraient que je prennes moins de photos et passe davantage de temps avec eux. Alors j’ai mis mon appareil de cot� pendant une ou deux semaines et j’ai juste socialis�… M�me si c’�tait difficile cela avait du sens pour moi. Je ne produisais pas de photos, mais j’�tablissais peu � peu un rapport d’�change et de confiance…

3) Vous dites � propos de vous-m�me�: ��Je suis fascin�e par les gens hors-normes, les excentriques, les “paum�s”. Bien que l’on me consid�re plut�t dans la norme, je m’identifie d’une certaine mani�re � ceux qui ne rentrent pas dans le moule de la soci�t�.�� La photographie est-elle pour vous une mani�re de franchir des fronti�res identitaires, sociales, g�ographiques�?

Oui, c’est une sorte de passeport qui permet d’acc�der � des choses auxquelles on aurait jamais acc�s autrement… C’est un peu une excuse pour �tre la... Que ce soit pour acc�der � un monde auquel on s’identifie ou au contraire pas du tout mais qui �veille notre curiosit�.

Lorsque j’ai dit que je m’identifiais � ceux qui ne rentrent pas dans le moule je me r�f�rais � Bike Kill ou autres projets de gens qui ne suivent pas forc�ment les r�gles de bonne conduite telles que la soci�t� les a �tablies: tu te marries, tu fais des enfants, t’as un boulot, un salaire mensuel, ta voiture, et ta maison, tu dois faire ca, et tu dois le faire comme �a, et surtout ne d�vie pas du droit chemin. La soci�t� a cr�� un mod�le auquel je ne me sens pas du tout proche… Alors m�me si je ne le montre pas par mon look, ma coiffure, mes tatouages ou autre, je me sens plus proches de ces gens consid�r�s bizarres, ali�n�s, m�me parfois dangereux, par la soci�t�, que des gens rang�s qui suivent les r�gles et font tout bien “comme il faut”. Pour moi c’est ennuyeux. J’aime les paum�s de la soci�t�, et les gens vrais, ceux qui ne mettent pas un masque tous les jours, ceux qui n’ont rien � prouver.

4 ) Quel� mat�riel photo utilisez-vous ?

J’utilise un Leica dans les situations intimes car je trouve le DSLR trop gros, envahissant et bruyant. Sinon pour le reste et les commandes j’utilise un Canon 5D Mark II.

5 ) Quel est le parcours qui vous a men�e � la photographie ?



Ma premi�re introduction au labo noir et blanc fut lors d’un stage d’astronomie quand j’etais gamine. Je trouvais ca fascinant de voir la photo appara�tre sur le papier. J’ai pris mon premier “cours” de photo au coll�ge. Un cours tr�s basic, histoire de savoir se servir d’un appareil argentique manuel et de developer ses propres tirages en labo.

Apres le lyc�e j’ai suivi des �tudes de graphisme pendant 4 ans. La photo ne rassurait pas trop mes parents, et j’etais tr�s int�ress�e par d’autres formes d’art et la communication visuelle. R�alisant tr�s rapidement que la comp�tition �tait aussi dure en graphisme et que la situation financi�re ne serait pas n�cessairement plus stable, j’ai donc choisi de me lancer compl�tement dans la photographie; ma passion.

Je pars donc �tudier la photo documentaire � New York pendant une ann�e, puis apr�s stages et boulots d’assistante je rentre progressivement dans le monde professionnel…

6) Vous avez eu plusieurs publications presse (notamment pour ��Bike Kill��). En g�n�ral, comment cela se passe-t-il�? Avez vous des commandes, ou proposez-vous vos images une fois le sujet r�alis�?

Pour Bike Kill c’�tait un projet personnel. Je l’ai commenc� alors que j’�tais encore � l’�cole, puis j’ai continu� pendant deux ans… Certains prix et bourses m’ont aid� financi�rement et cela m’a permis de poursuivre le projet. Le sujet a relev� l’inter�t d’un agent ici � New York, et il a commenc� � le diffuser. Bike Kill a plu en Europe notamment.

Pour les projets � long terme comme celui-ci, on travail dessus seul generalement… Parfois on peut recevoir une aide financi�re d’une agence ou d’un magazine qui va payer la moiti� des frais par exemple. C’est un des probl�mes majeurs de la photographie documentaire: le financement des projets. Souvent c’est au photographe de s’auto-financer, et peut-�tre que le projet int�ressera les magazines plus tard. C’est pour cela qu’il faut que ce soit une veritable passion. On ne le fait pas pour vendre, on le fait par int�r�t personnel.

Sinon pour vivre je r�alise pas mal de piges pour diff�rentes publications, notamment le New York Times, ou certains journaux et magazines �trangers.

7 ) Votre travail investit essentiellement le reportage. Pourquoi avoir choisi cette forme photographique ? 


La premi�re fois que j’ai utilis� s�rieusement un appareil c’�tait pour photographier les choses autour de moi - des amis, la rue, les passants. Cela me plaisait �norm�ment. Depuis j’ai toujours voulu photographier le r�el. Peut-�tre parceque je trouvais que mon imagination n’�tait pas assez d�bordante pour du studio, cr�er des scenarios ou des histoires… Du coup, m�me si je r�alise un portrait dirig�, je me base sur un environnement ou une situation r�elle. Aussi, la photo documentaire me permet de rentrer dans tous ces mondes si diff�rents les uns des autres.

Je ne sais pas si je me consid�re juste photo-reporter. Je ne sais m�me pas si je me consid�re juste photographe… Je m’int�resse a d’autres styles de photo que le reportage, j’exp�rimente pas mal de choses en portrait. Aussi, mon pass� en graphisme me titille r�guli�rement et je pense essayer de l’incorporer � mon travail � un moment ou un autre.

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8 ) Vous vivez aujourd'hui � New York�; voyez-vous des diff�rences majeures avec la France, notamment en ce qui concerne le statut de photographe freelance�?***

Honn�tement je ne connais pas trop les conditions des photographes en France… J’ai vraiment d�but� dans le monde professionel ici � New York. Donc m�me s’il m’est arriv� de travailler pour des publications Francaises, je garde mon statut de photographe freelance aux U.S.

Pour ce qui est de mon exp�rience personnelle, je pense avoir eu des opportunit�s ici que je n’aurais jamais eu en France. J’ai fait un stage au New York Times apr�s l’�cole et ils m’ont envoy� sur le terrain tous les jours pour shooter 2 ou 3 boulots dans la journ�e. Bien s�r tout est loin d’�tre parfait dans le syst�me americain, mais le statut de stagiaire est tr�s diff�rent de celui de la France. J’ai fait de nombreux stages en France apr�s mon �cole de graphisme, des stages ou j’�tais cens�e apprendre le m�tier de direction artistique aux cot�s d’un DA de la boite et ou l’on mettait les stagiaires dans un coin � leur faire r�aliser des boulots d’�x�.

On ne leur donnait aucune responsabilit�. Ici, aux Etats Unis le stagiaire est consid�r� comme toute autre personne dans l’entreprise. Meme s’il est jeune, il peut apporter quelque chose, et cela est bien vu de prendre des initiatives. Pas de caf�s, de photocopies, ou de longues journ�es � archiver les dossiers de la boite.

Ici les employeurs analysent les capacitit�s et qualit�s actuelles d’un candidat, et non pas son age, ses 10 ans d’exp�rience, ou s’il connait intel ou intel. Donc cela cr�e davantage de possibilit�s. Disons que l’on prend davantages de risques car il y a un pourcentage de r�ussite probable.

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 9 ) Vous revenez tout juste d'une r�sidence d'artiste au Japon. Pouvez-vous nous en� dire plus ?***


Je viens de realiser une r�sidence d’un mois et demi � Tokyo. C’etait dans le cadre d’un programme de recherche pour des artistes internationnaux.

J’ai particuli�rement appr�ci� que la r�sidence soit pour toutes disciplines et nationalit�s confondues. Il y avait donc �crivain, peintre, sculpteur, cin�aste, performance… Cela a rendu l’exp�rience doublement enrichissante. Depuis longtemps j’ai envie de collaborer avec d’autres artistes, de pouvoir combiner diff�rentes formes d’expression. Cela �tait donc une situation id�ale d’inspiration. Puis je n’�tais jamais all�e au Japon, et je n’avais pas vraiment voyag� (� part pour rentrer en France une fois par an) depuis que j’habite New York. De plus j’avais un int�r�t particulier pour les arts graphiques japonais, le cin�ma, et la photographie japonaise. Ce voyage m’a donc permis de m’impr�gner de nouvelles expressions esth�tiques, de rencontrer des photographes japonais, de decouvrir une culture fascinante et inspirante. Je crois que j’avais vraiment besoin de m’�chapper et vivre quelque chose d’aussi marquant et transformant. Il faut maintenant que je dig�re toutes les informations acquises lors de ce s�jour et les int�gre d’une forme ou d’une autre dans mon travail.

10) Quels sont vos futurs projets ?

J’ai plusieurs id�es de sujets en t�te. Le tout est de commencer. C’est la chose la plus dure en tant que freelance: de se motiver soit-m�me. De se convaincre que tel sujet ou tel autre vaut la peine de s’investir autant et aussi longtemps.

Aussi, j’ai commenc� une rubrique hebdomadaire pour la section Metro du New York Times en Octobre qui s’appelle Character Study. Chaque semaine, je pars avec le reporter trouver une personne qui a une personnalit� ou activit� int�ressante � New York. C’est parfois frustrant au niveau photographique car le temps peut �tre extr�mement limit� ou la situation n’est pas forc�ment id�ale, mais c’est une exp�rience g�niale…

Je compte donc rester � NY encore un temps pour continuer la rubrique, puis je consid�re partir vivre dans une autre pays par la suite...

www.julieglassberg.com

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