La photographe allemande Beatrice Minda est une exploratrice du passé et du vide. Entre deux prospections, elle a pris le temps de nous expliquer son rapport au temps, qu'elle fige dans des espaces d'habitations lointaines traversées par les soubresauts de l'Histoire.

Sa série Dark Whispers est à découvrir jusqu'au 3 septembre à Paris au Goethe-Institut.

Il semble que votre nouvelle série Dark Whispers cherche à révéler les traces de faits historiques dans l'intimité des gens d'aujourd'hui et plus particulièrement dans leurs lieux d'habitation. Vos images montrent des intérieurs des maisons bâties lors de la colonisation britannique de la Birmanie, aujourd'hui appelé Myanmar, où habitent des familles birmanes. Pourquoi avoir choisi la Birmanie pour ce travail ?

Mes deux derniers projets de livre et d’exposition, concentrés sur l’espace intérieur, m'ont menée en Europe de l’Est, en Roumanie, pour Innenwelt (Monde intérieur) et avec Iran. Interrupted, au Moyen-Orient. Ces deux pays étaient isolés pendant une période prolongée à cause de leurs situations politiques. Alors, je voulais réaliser un travail en Asie. Comme la Birmanie commence à peine à s’ouvrir au monde extérieur, ça me semblait le bon pays pour poursuivre cette série des interieurs.

© Beatrice MindaDaungyi. La propriétaire actuelle Daw Khin San Mya, née en 1954, célibataire, a toujours vécu dans la maison. Depuis peu, elle habite avec les quatre enfants en bas âge de son cousin dont la mère est morte prématurément à tout juste 40 ans.

Il y a un contraste saisissant entre un certain décorum des intérieurs et la simplicité du mode de vie des familles birmanes qui ont investi les lieux et y vivent depuis des générations... Est-ce cette dimension qui vous a intéressée ?

Par exemple, j’ai une forte connexion avec les deux images de Daungyi parce que cette maison m’apparaît presque comme un mirage. Il faut s’imaginer la maison dans une région isolée. Le maître d’ouvrage chinois, qui a bâti la maison en 1939, était petit propriétaire terrien. Il vendait du riz et des haricots. Les gens de la région racontent que la maison était occupée par les Japonais et qu’elle était utilisée comme quartier général par le Kenpeitai, la police secrète. Ainsi, la maison raconte un peu des influences et des événements de cette époque et dans son apparence structurelle, de l’état d’esprit de son premier propriétaire.
Pareillement, l’histoire des gens qui habitent dans la maison aujourd’hui m’a beaucoup touchée. Sur l’image correspondante de l’intérieur, on voit un bébé dans un hamac. Pour moi, à travers le bébé, le passé et le futur se croisent aussi. Il est un des cinq enfants dont la mère est décédée récemment. La propriétaire actuelle, une nièce célibataire du premier propriétaire, habite toujours dans la maison depuis sa naissance. Elle s’occupe maintenant des enfants de son cousin.

© Beatrice MindaDaungyi. Les meubles d'origine de la maison furent offerts en donation au cloître voisin. Les meubles actuels datent des années 1950.

Les images exposées ici ne montrent pas d'êtres humains. Les seuls êtres vivants que l'on voit sont des oiseaux ou des chats...

Je voulais montrer des images d'"espace temps" et je me réfère à plusieurs générations, pas seulement à celle qui habite dans les lieux aujourd’hui. Également, je voulais donner au spectateur la possibilité de se projeter dans les images, dont des personnes présentes le distrairaient. Les animaux bougent en quelque sorte intemporellement, presque comme les fantômes en lesquels les habitants croient.

© Beatrice MindaTha Yet Pin Hla, village entre Henthada et Daungyi. La cabane de bambou a été construite il y a huit à dix ans. Un couple marié y vit. Ko Ayeyartun et Daw Khin San Oo ont la trentaine et deux enfants. Ils sont ouvriers agricoles et appartiennent à l'ethnie des Kayin.

J'ai été particulièrement frappée par l'image prise à Tha Yet Pin Hla... je trouve que votre travail sur la lumière y est particulièrement délicat. Pouvez-vous m'en dire un peu plus sur la prise de vue ? Quel matériel utilisez-vous ?

Je m’intéressais aux espaces qui font référence à l’histoire birmane. Ces cabanes, qui sont omniprésentes en Birmanie, n’ont que quelques années, mais elles sont construites de la même manière depuis des siècles. Les habitants sont souvent très pauvres. Mais une certaine magie réside dans ces demeures simples... À propos de la technique de la prise de vue : je travaille avec un appareil photographique de moyen format en argentique ou bien avec un appareil photographique de grand format toujours argentique pour les prises de vue extérieures.

Enfin, dans cette exposition, vous avez inclus et placée seule sur un mur une image qui montre le chantier d'une route. Elle est donc tout l'inverse des autres clichés...

Pour moi, cette image fait le lien entre le temps de l’époque et d’aujourd’hui. Elle indique les entailles profondes et violentes mais aussi les aspects ambivalents de la colonisation et de l’ouverture économique actuelle.

Il ne reste que quelques jours pour découvrir cette exposition gratuite au Goethe-institut de Paris.

Site de Beatrice Minda

Un grand merci à Eva Wollrab pour la traduction de l'allemand des questions... et des réponses.

Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications 

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