Israël et son armée, comme un pléonasme historique et politique. Une histoire que l'on voit quotidiennement à la télévision depuis toujours. Des jeunes Israéliens tentent pourtant d'échapper à cette "fatalité" en refusant l'appel du drapeau, au prix du rejet de leur famille ou de leur marginalisation dans la société. On les appelle les “refuzniks”. Martin Barzilai est parti à leur rencontre pour leur donner une image et la parole, et ainsi montrer autrement un conflit israélo-palestinien qui paraît sans fin.

Crédit photo : Martin BarzilaiCrédit photo : Martin Barzilai / Les Refuzniks.

Pourquoi vous êtes-vous emparé de ce sujet ?

Les refuzniks font tout pour que l'on parle d'eux, pour lutter contre la politique du gouvernement d'Israël dans le conflit avec les Palestiniens. Comme Israël est un pays hypermilitarisé, cela sonne toujours comme un scandale quand des jeunes ne veulent pas faire leur service militaire. Cela fait les unes des magazines ou des quotidiens… Mais ma motivation première était de faire des images différentes sur le conflit israélo-palestinien. Que le public du monde entier – la série n'a pas été publiée uniquement en France – puisse s'identifier à ces personnes qui, à leur manière, luttent contre l'occupation.

Pourquoi avoir choisi de traiter ce conflit plutôt qu'un autre ?

La première fois que je suis allé en Israël, c'était en 1993. Et à ce moment-là, je n'avais aucune opinion sur ce qui s'y passait. Mais grâce à ce voyage, j'ai pu voir que les inégalités étaient flagrantes et terribles…

Crédit photo : Martin BarzilaiCrédit photo : Martin Barzilai.

Est-ce toujours une raison politique qui guide les refuzniks ?

Non, et c'est ce qui est intéressant dans ce sujet. Il y a des jeunes qui choisissent de ne pas y aller, car la solde ne leur suffit pas pour faire vivre leur famille, par exemple. En effet, il y a beaucoup de jeunes qui travaillent dans des bars après leur journée de service afin de gagner un peu plus. Je me souviens également du témoignage d'un jeune homme qui m'avait expliqué qu'il en avait eu assez de l'homophobie au collège et au lycée et qu'il n'en voulait pas trois années de plus !

Le plus jeune de vos témoins a 18 ans, le plus âgé, 72. Ce refus semble donc englober toutes les générations…

Oui ! Et le nombre de refuzniks n'est pas le même d'année en année. Cela dépend du contexte politique. Par exemple, il y a eu un pic en 1982, au moment de la guerre au Liban. Les jeunes de l'époque s'étaient rendu compte que la raison invoquée par le gouvernement pour entrer dans ce conflit n'était qu'un mensonge. Aujourd'hui, il y a 3-4 refuzniks par an ! Cela peut paraître très peu, mais la presse en parle toujours. Ce chiffre bas peut également s'expliquer par le fait que l'armée réussit à négocier avec chacun pour isoler chaque cas. C'est aussi une facette qui m'a semblé très intéressante : parler d'un groupe ultra minoritaire. Je voulais dire aussi que dans un pays où l'armée est omniprésente dans la vie de chacun, il y a des gens qui voient que quelque chose ne va pas dans la position d'Israël.

Crédit photo : Martin BarzilaiCrédit photo : Martin Barzilai.

Les arguments des filles et des garçons sont-ils les mêmes ?

Raz, une étudiante que j'ai interviewée sur plusieurs années, a fini par penser que les femmes ne devraient pas faire l'armée. Elle est devenue plus féministe qu'auparavant… Le problème, c'est que sous prétexte d'égalitarisme, l'armée israélienne veut que la durée du service devienne identique pour les filles et les garçons (2,5 ans et 3 ans), et cela semble être un argument valide. Ainsi, elle veut signifier que la société israélienne est plus ouverte que dans les autres pays de la région.

Y a-t-il un témoignage qui se détache parmi les quarante-sept que vous avez regroupés depuis 2008 ?

J'ai travaillé avec Mathieu Léonard qui m'a aidé à réécrire et structurer les entretiens. En fait, au cours d'une conférence dans une librairie, il y a peu de temps, il avait fait référence à deux refuzniks qui démontrent que quand on fait son service dans toutes les armées du monde, votre corps ne vous appartient plus ! Il a pris l'exemple d'un père qui, pour ne pas blesser ou tuer des Égyptiens avec lesquels il avait grandi, s'était tiré une balle dans la main. Il y a aussi Margarita qui avait fait une tentative de suicide en ingurgitant des médicaments. L'armée l'avait sauvée, puis attaquée pour “atteinte à la propriété de l'État”, car elle avait tenté de mettre fin à ses jours…

Crédit photo : Martin BarzilaiCrédit photo : Martin Barzilai.

Vous avez suivi plusieurs refuzniks sur plusieurs années. Leur discours a-t-il évolué ?

En règle générale, non. La plupart évoluent, grandissent, mais ils gardent la même opinion sur l'occupation des territoires palestiniens. Il n'y en a qu'un sur les 47 interviewés, Efi, qui je pense a fini par changer d'avis sous la pression familiale entre 2009 et 2014.

Crédit photo : Martin BarzilaiCrédit photo : Martin Barzilai.

Considérez-vous votre travail comme achevé ?

C'est le genre de travail qu'on peut continuer toute sa vie ou jusqu'à ce que la politique de l'État d'Israël change. Mais là, tout de suite, je voudrais déjà faire tourner l'exposition qui se trouve actuellement à Sète (Hérault) à la Maison de l'Image Documentaire.

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→ Le site du photographe Martin Barzilai
 
 

Autour de ce projet

Les Refuzniks

Edition Libertalia
Relié cartonné
215 pages
ISBN 978-2-37729-019-2
16 x 22 cm
Le livre est soutenu par Amnesty International

→ Expositions des images des refuzniks à la Maison de l'image documentaire jusqu'au 3 février à Sète.

→ Projection et rencontre autour du livre : mardi 12 décembre au Lieu-Dit, 6 rue Sorbier 75020 Paris.

Nadia Ali Belhadj
Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications