Il est parfois complexe de rebondir d'exposition en exposition, de jour en jour, tout en appréciant chaque série de photographies à sa juste valeur. Mais certaines expos des Rencontres d'Arles sont de véritables coups de cœur. L'œuvre de Mathieu Pernot en est un. Fruit d'un projet photographique s'étalant sur une vingtaine d'années, Les Gorgan compte l'histoire d'une famille rom et propose de magnifiques portraits de ses membres.

Durant ces 20 années, la vie a aussi bien façonné les visages des modèles que le travail du photographe. Si différentes approches thématiques et esthétiques ont ainsi émergé au fil du temps, Mathieu Pernot a choisi, pour cette exposition et le livre qui lui fait écho, un dispositif de monstration hétéroclite qui privilégie les personnages plutôt que les séries d'images homogènes.

Photo : Mathieu Pernot. Famille Gorgan, Arles, 1995. Avec l'aimable autorisation de la galerie Éric Dupont.

Pouvez-vous nous parler, en guise de présentation, de votre parcours de photographe ?

Mathieu Pernot – J'avais 15 ans quand j'ai pris mes toutes premières photos, celles qui ont réellement compté. C'est après une série de photos en noir et blanc capturées dans l'internat où je vivais que je me suis dit pour la première fois qu'il était possible de m'exprimer grâce à la photographie.

Puis j'ai fait des études qui n'avaient aucun lien avec cette discipline et je suis revenu à la photographie quand j'ai intégré l'école de photographie d'Arles. C'est grâce à elle que je suis devenu photographe, et que j'ai rencontré la famille Gorgan qui vivait à Arles.

Mathieu Pernot - Les Gorgan / Arles 2017.

Comment l'idée de ce projet photographique est-elle née ?

Mathieu Pernot – Le projet initial ne correspondait pas du tout à la série présentée aujourd'hui. Je souhaitais réaliser des photographies de Roms en noir et blanc, et dans un style documentaire, mais je ne savais pas qui étaient ces gens, comment faire pour les photographier et encore moins quel serait le résultat. J'ai rencontré la famille Gorgan lorsque j'étais étudiant, et j'ai alors pris des photos en noir et blanc pendant un certain temps.

Dix ans se sont écoulés durant lesquels on ne s'est pas vus. En les retrouvant, j'ai fait d'autres photos en couleurs et je leur ai demandé de me confier leurs propres images, celles prises lorsque je n'étais pas avec eux. C'est à ce moment-là que l'idée de créer ces ensembles un peu hétéroclites et protéiformes est née ; il était intéressant de reconstruire des ensembles biographiques de personnages, plutôt que de me cantonner à mes séries en noir et blanc.

Votre exposition baptisée La Traversée, au Jeu de Paume, en 2014, était assez différente dans la mesure où elle mettait en avant des séries plus homogènes en termes d'esthétique et de temporalité. Le dispositif actuel raconte-t-il une autre histoire ? A-t-il un autre intérêt ?

Mathieu Pernot – J'aimerais que, lorsque les spectateurs sortent de l'exposition, ils se souviennent des personnages qu'ils ont vus. Je voudrais que l'histoire des membres de la famille Gorgan marque les esprits : leur présence, leur force m'ont toujours fasciné. L'idée est de raconter des destins, des vies, des histoires, et de le faire à l'aide de multiples formes de représentation.

Mathieu Pernot - Les Gorgan / Arles 2017.

Le texte de présentation de Doston, le cadet de la famille, évoque votre tentative de capter la source de son énergie. Cette démarche est-elle à l'origine de votre travail sur la famille Gorgan ?

Mathieu Pernot – En effet. Quand je suis avec eux, je sens qu'ils ont une présence, une force... J'essaie donc de capturer cette énergie, d'en restituer quelque chose. Quand je suis face à eux et que je les photographie, ils ont une façon de se tenir, de regarder, c'est remarquable. Donc, oui, mon travail est donner à voir la source de leur énergie.

Comment les familles roms vous ont-elles accepté ?

Mathieu Pernot – Avec beaucoup de simplicité. Au début, je photographiais les enfants et je donnais les photos aux familles. Très rapidement, elles m'ont demandé de prendre d'autres photos. J'essayais aussi de les aider concernant les problèmes d'ordre sanitaire, car ces familles vivaient dans des conditions désastreuses. C'est très vite devenu une expérience de vie totale — c'est-à-dire que le temps que je passais à photographier était infime par rapport au temps que je passais avec eux —, une expérience humaine avec des moments forts et des moments difficiles ; comme dans n'importe quelle famille.

Mathieu Pernot - Les Gorgan / Arles 2017.

Selon vous, quelle valeur ce travail photographique a-t-il pour vos sujets ?

Mathieu Pernot – Je pense qu'ils sont assez heureux et fiers de voir ces photos exposées. Ils ont compris qu'elles représentent une forme d'hommage et que ce travail comptera non seulement pour d'autres familles, mais également pour les générations à venir. Des membres de la famille Gorgan se sont mariés avec des membres d'autres communautés, tandis que les enfants sont de plus en plus souvent scolarisés, ce qui devrait mener à une sorte d'assimilation. Mon travail consiste à capturer l'histoire d'une famille à un moment particulier. Lorsque j'ai commencé à photographier les Gorgan, en 1995, ils étaient différents. C'est en quelque sorte un album de famille que je leur construis ; les générations à venir pourront voir comment vivaient les plus anciennes.

Au-delà de la notion d'album de famille, la portée d'un tel projet revêt-elle un aspect ethnologique ?

Mathieu Pernot – Il y a effectivement une dimension ethnologique importante pour tous les spectateurs qui n'appartiennent pas à cette communauté. Mais je ne souhaite pas tenir de discours globalisant. Ce que je veux, c'est parler de Jonathan, de Ninaï, de destins individuels comme il en existe beaucoup d'autres. Nous sommes tous égaux devant la joie d'une naissance, la tristesse d'une mort, l'importance de la famille... C'est finalement de cela qu'il s'agit, même s'il est vrai que les sujets de mes photos ont des vies singulières.

Mathieu Pernot - Les Gorgan / Arles 2017.

Le site internet de Mathieu Pernot

Mathieu Pernot - Les Gorgan
Maison des Peintres,
45, boulevard Émile-Combes, 13200 Arles.
Du 3 juillet au 24 septembre 2017.
De 10 h à 19 h 30.

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Paul Nicoué

Rédacteur polymorphe. Chantre occasionnel de la photophonie, grand chambellan des accessoires photo et chevalier de l’ordre du degré Kelvin. Ses publications 

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