Pour le magazine Polka, Michel Slomka est parti en rail trip dans le Cévenol. Ce train régional qui relie Clermont-Ferrand à Nîmes est l’une de ces “petites lignes” peu rentables menacées de fermeture depuis plusieurs années, et encore plus avec la récente “réforme” de la SNCF. Rencontre avec un photographe épris de poésie ferroviaire et d’ordinaire.

Crédit photo : Michel SlomkaCe jour de mai 2018, le Cévenol circule entre les gares de Villefort et de La Bastide-Saint-Laurent. Durant les quinze dernières années, le nombre de voitures de ce train a diminué et la vitesse moyenne a été réduite. Les retards réguliers, les changements d’horaires, le non-remplacement des trajets supprimés compliquent le quotidien des usagers. © Michel Slomka pour Polka Magazine.

Quand la rédaction de Polka vous a passé commande de ce sujet, une petite ligne de train en danger au centre de la France, vous avez pensé à des références photographiques, mais pas seulement. Pourquoi ?

Quand une rédaction propose un sujet, il est toujours porteur d’un imaginaire. En l’occurrence, celui du train qui est particulièrement fort, touffu même. J’ai tout de suite pensé aux paysages, aux montagnes, aux forêts, aux petites gares, à des travaux de photographes tels que ceux de Paul Fusco, Klavdij SlubanSebastião Salgado ou Steve McCurry, mais j’avais surtout en tête des images de cinéma. Le train a toujours eu une place très importante dans le western, les épopées et les films catastrophes, car il est à la fois une scène de théâtre ainsi qu’une unité de lieu et de temps qui nous emmène vers un ailleurs. Pratique pour raconter des histoires ! Sauf qu’un sujet que l’on fait ne ressemble jamais à ce que l’on imagine, c’est une loi universelle. Quand j’ai commencé à me renseigner sur le Cévenol, ses gares qui fermaient, ses collectifs de citoyens qui le défendaient, je me suis vite rendu compte qu’on était loin des images sexy et parfaites composant l’imaginaire du train.

Il y a d’un côté cet imaginaire romantique, de l’autre la réalité du sujet. Comment raconter le quotidien et l’ordinaire de ce moyen de locomotion ?

L’extraordinaire n’existe pas à mon sens, il s’agit plutôt d’infraordinaire dans lequel il faut aller chercher ce qui est complètement répétitif, banal, quotidien – un train, une gare. Ces petites choses recèlent une forme de magie cachée, à nous de les trouver. Je me souviens souvent de mon professeur de philosophie au lycée qui disait que la tâche d’un philosophe, et quelque part d’un être humain, n’est pas de manipuler des concepts, mais de s’émerveiller. L’émerveillement est le moteur premier d’une existence… et du métier de photographe.

Crédit photo : Michel SlomkaRené Bonnefoy se promène sur le viaduc de Chamborigaud. Mineur à la retraite, cet ancien de la CGT est né dans une maison à l’ombre de l’une des arches de 46 m. Avec son épouse, Marie-Thérèse, ils sont des membres actifs du Comité de défense des services publics de Génolhac. Leurs fils, beau-fils et petit-fils sont cheminots. © Michel Slomka pour Polka Magazine.

Crédit photo : Michel SlomkaDans les deux voitures du train, on croise des retraités, mais aussi de nombreux lycéens et étudiants, des touristes et des randonneurs. © Michel Slomka pour Polka Magazine.

Concrètement, comment cela s’est-il traduit lors de ce reportage ?

J’ai galéré ! Le train est un sentiment, un imaginaire de sensations, il faut donc aller chercher tout cela. J’ai décidé de réaliser une série d’images sur les fenêtres et les paysages que l’on voit à travers les baies vitrées. Pourquoi les gens aiment-ils ce moyen de transport ? Car c’est l’invitation au voyage par excellence. Assis sur un fauteuil, on regarde défiler les champs, les immeubles, les forêts… Petit à petit, on est plongé dans un état de stase, de calme. En utilisant l’élément graphique de la fenêtre – un cadrage dans le cadrage –, j’ai réalisé des sortes de tableaux qui pouvaient montrer la beauté des paysages, mais aussi leurs changements ainsi que leur diversité, ce qui n’est pas anodin. De l’Auvergne à l’Occitanie, de Clermont-Ferrand à Nîmes, la lumière, les arbres, les maisons sont différentes. On traverse des zones industrielles, des plaines, on suit le cours de l’Allier. Et tout cela nous parle aussi clairement du rôle de cette ligne et du train en général, qui est un élément très important d’aménagement du territoire.

Crédit photo : Michel SlomkaÀ la gare de Langogne, comme dans d’autres sur le trajet, les agents de circulation doivent remplacer le chef de gare et le guichetier. © Michel Slomka pour Polka Magazine.

Comment, en parallèle de cette poésie ferroviaire, aborder la problématique sociale et économique, raconter le danger qui guette ce type de ligne ?

En descendant du Cévenol et en prenant du recul car, dans le train, on ne sent pas forcément les problèmes. Les deux wagons sont très calmes. Rien à voir avec les travaux de collègues qui vont en Inde, en Afrique du Sud ou en Russie, photographier des trains où il se passe sans cesse des choses, où les gens pique-niquent, dorment, dansent, se battent et font l’amour pendant des jours parce qu’il est possible que ce train continue de rouler jusqu’à la fin des temps… Là, il fallait s’arrêter pour entendre l’inquiétude dans les gares, dans les villages, dans les villes où sont les dépôts SNCF, les syndicats, les cheminots. C'est ce que l’on a fait en prenant la ligne du nord au sud et du sud au nord plusieurs fois.

Pour ce travail de proximité, qu’avez-vous utilisé comme matériel ?

Un Canon 5D Mark IV et un Sony Alpha 7R3. Le premier parce que c’est le boîtier que j’utilise d’habitude, le meilleur pour moi. Le second, emprunté exprès pour ce reportage, car il a un déclenchement entièrement silencieux (l’appareil n’ayant pas de miroir). C’est utile dans un lieu aussi confiné qu’un train quand on ne veut pas interrompre, surprendre, déranger.

Les sujets au long cours que vous avez faits en Bosnie ou encore en Irak documentaient les conséquences psychologiques de la violence sur les victimes de crimes de guerre. Sur le fond, ce reportage pour Polka est bien sûr très différent, mais on retrouve toujours un point commun : l’attachement à son territoire, à son histoire…

C’est vrai. J’ai vu énormément de similitudes avec d’autres de mes travaux, car ce train traverse des lieux qui ont incarné un mode de vie qui disparaît, des valeurs, des choses auxquelles les gens ont cru, ont aspiré. Notamment avec un passé minier et cheminot très présent depuis plusieurs décennies. Ce qui m’intéresse dans les Cévennes, comme en Bosnie ou en Irak, c’est la succession du temps dans un lieu où les gens sont charpentés par l’histoire. La “bataille du rail” mobilise des fiertés, des mémoires, des combats vieux d’au moins 150 ans. C’est l’histoire de la classe ouvrière, du travail pénible, de la lutte pour le progrès. Je pense qu’il est très important d’avoir cela à l’esprit quand on fait un tel sujet afin de comprendre ce débat sur le futur du rail et du statut des cheminots qui est en jeu dans la réforme SNCF.

Crédit photo : Michel SlomkaLa gare de Génolhac, aux portes du parc des Cévennes, est depuis des années l’épicentre de la rébellion pour la sauvegarde du Cévenol. © Michel Slomka pour Polka Magazine.

Quelle est la dimension politique de ce genre de reportage ?

Les lignes comme le Cévenol risquent de fermer, car elles ne sont pas rentables. On dit aux gens que des cars les remplaceront… Certes, mais beaucoup ne se rendent pas compte que la fermeture d’une ligne est bien plus qu’un sujet de mobilité. Ce n’est pas qu’un mode de vie, une histoire, une mémoire, un passé qui sont en jeu, c’est une question complètement actuelle. L’esprit de la réforme SNCF engagée récemment montre que les choix politiques vont dans le sens de la voiture et de l’essence au détriment du rail qui consomme beaucoup moins d’énergie. Le gouvernement n’a pas pour priorité l’environnement qui est pourtant l’impératif primordial de l’humanité au XXIe siècle. Nos dirigeants donnent la priorité à une croissance basée sur un modèle néolibéral qui sacrifie l’environnement. Pour moi, c’est une trahison du bien-être public. D’où l’importance de ces lignes et de ce sujet. Ce sont des symboles d’un passé, mais également d’un futur.

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Retrouvez le reportage Clermont-Nîmes, la bataille du rail, réalisé par Michel Slomka et Elisa Mignot dans Polka #42.
Interview réalisée par Elisa Mignot pour Polka Magazine.

Le site de Michel Slomka.
Le site Internet de Polka Magazine

Renaud Labracherie
Renaud Labracherie

Rédacteur en chef de Focus Numérique. Grand évangéliste du RAW. Ses publications