S'il est normal qu'une thématique aussi forte que la crise migratoire se soit octroyée, depuis maintenant plusieurs années, une place prépondérante dans l'actualité médiatique, il est souvent bénéfique de prendre un peu de recul pour la confronter à une autre temporalité. Acteur d'une démarche documentaire, Samuel Gratacap nous mène sur les routes tortueuses qu'empruntent à la fois la guerre, les atrocités et les migrants, pour nous proposer Fifty-Fifty, une exposition photographique aux accents d'installation artistique.

Au fil des 4 espaces distincts qui constituent l'exposition, images, textes et sons se mêlent ainsi pour former un seul et même récit — et poser, au passage, la question d'une dissociation possible entre guerre et migration.

Portrait de groupe de migrants au centre de détention pour migrants de ZaouïaPhoto : Samuel Gratacap. Centre de détention pour migrants de Zaouïa, 2014. Avec l'aimable autorisation de Samuel Gratacap et de la galerie Les filles du calvaire.

Pouvez-vous nous parler, en guise de présentation, de votre parcours de photographe ?



Samuel Gratacap – J'ai tout d'abord fait l'école des Beaux-Arts de Bordeaux, pour ensuite me spécialiser en photographie à Marseille. J'ai terminé mes études en 2010, mais je me suis intéressé dès 2007 au sujet de l'enfermement lié aux trajets migratoires. J'ai donc mené un projet pendant 6 mois sur le centre de rétention du Canet à Marseille. J'y ai rencontré des hommes, dans un parloir, avec l'idée de comprendre, d'aller au-delà d'informations fondées sur des chiffres et répondant à une logique politique de reconduite à la frontière.

J'avais une image très abstraite de ce que pouvait être la migration ; l'idée d'être dans l'illégalité au regard d'une administration. Pour moi, c'était donc cela l'enjeu pendant ces 6 mois : replacer l'humain et l'individu au milieu de cette masse informe de chiffres. Cela a donné naissance à une publication et à une série de 20 portraits. Chacun des portraits est accompagné d'un témoignage, une phrase coup de poing sur la situation précaire de la rétention ou encore sur l'incompréhension par rapport au système judiciaire et administratif.


Un visiteur admire les photos de Samuel Gratacap rassemblées à l'occasion de l'exposition Fifty-Fifty, lors des Rencontres de la photographie à Arles. Il s'agit de portraits grand format de migrantsSamuel Gratacap - Fifty-Fifty / Arles 2017.

 
Portraits de migrants en grand format. Exposition Fifty-Fifty, photos de Samuel Gratacap, lors des Rencontres de la photographie à ArlesSamuel Gratacap - Fifty-Fifty / Arles 2017.

La thématique de la migration a ensuite pris une place très importante dans votre travail. Pouvez-vous nous expliquer quel a été votre cheminement ? Comment l'idée du projet photographique présenté aux Rencontres d'Arles est-elle née ?



Samuel Gratacap – C'est en fait ce premier projet, pendant mes études, qui m'a amené à Lampedusa 3 ans plus tard. J'avais en effet récolté beaucoup de récits d'hommes tunisiens, et il se trouve que la ville de Lampedusa est située sur la route migratoire reliant la Tunisie à la France. J'y suis donc allé en 2010, soit un an avant la révolution. C'était une période assez calme pour Lampedusa. Il y a avait déjà des arrivées de migrants sur l'île, mais c'est en 2011 que tout s'est vraiment accéléré avec les destitutions de Ben Ali en Tunisie et de Kadhafi en Libye.

J'ai donc découvert une île assez calme et j'ai commencé à collaborer avec une association qui travaillait sur la notion de devoir de mémoire ; elle établissait un lien entre cette notion et les objets ou traces que laissaient les migrants sur leur passage. Pendant 10 jours, j'ai réalisé des portraits des habitants ainsi que des photographies de paysages que je mettais en relation avec des reproductions photographiques d'objets, d'images et de documents.

Je suis ensuite rentré à Marseille en décembre 2010, soit seulement un mois avant que la révolution tunisienne éclate. Ce qui m'intéressait alors, c'était d'être en décalage, à contretemps par rapport à une actualité forte. Plutôt que de retourner à Lampedusa, je suis allé en Tunisie, sans avoir l'intention de travailler sur les migrants, mais en souhaitant comprendre comment s'en sortaient le pays et la société civile après de nombreuses années de dictature. Au fil de mes allers-retours entre Marseille et la Tunisie, j'ai fait la connaissance des journalistes et des artistes qui sont devenus des amis et m'ont conseillé, au vu de mon travail sur Marseille et Lampedusa, de rejoindre le sud de la Tunisie, et une ville de départ vers l'étranger : Zarzis.

Les photos de migrants prises par Samuel Gratacap sont exposées aux Rencontres de la photographie à Arles. Détails de l'exposition Fifty-FiftySamuel Gratacap - Fifty-Fifty / Arles 2017.

 

Détails de l'exposition Fifty-Fifty. Samuel Gratacap expose dans le cadre des Rencontres de la photographie, à ArlesSamuel Gratacap - Fifty-Fifty / Arles 2017.

Je suis donc parti sur le même principe qu'à Lampedusa : j'ai rencontré des habitants tout en essayant de comprendre les raisons de leur départ d'un pays qui se libérait de la dictature. Ils étaient très lucides en ce qui concerne l'absence d'opportunités de travail et souhaitaient profiter de l'ouverture des frontières pour tenter la traversée au péril de leur vie. J'ai alors effectué un travail de mise en relation entre la ville de Zarzis, l'économie locale, des portraits de jeunes et une maison de passeurs dans laquelle j'ai rencontré des personnes qui attendaient depuis une quinzaine de jours. C'était notamment cette attente que j'essayais de traduire par la photographie.

Une amie journaliste m'a un jour dit qu'elle allait dans le Sud pour écrire un article sur le camp de Choucha, situé non loin de la frontière entre Tunisie et Libye et qui accueillait des réfugiés originaires d'Afrique subsaharienne, du Bangladesh et du Pakistan — des gens qui travaillaient en Libye sous Kadhafi et qui ont dû fuir au moment de la révolution. Je m'y suis rendu un an après l'ouverture du camp et j'ai découvert un espace au milieu du désert, à 30 km de la première ville, avec son organisation, sa géographie, etc. Je n'y suis resté que 2 jours, mais j'ai ensuite pu obtenir une bourse du Cnap (le Centre national des arts plastiques) qui m'a permis de repartir et de m'installer dans la ville frontière de Ben Gardane. J'ai vécu un an sur place, une année durant laquelle j'ai documenté la vie du camp et donné des cours de photo aux plus jeunes.

Au bout d'un an, la fermeture officielle du camp a engendré le départ des ONG, l'absence d'électricité, d'eau, de service médical... un désastre humanitaire. Lorsque je suis revenu 6 mois plus tard, les réfugiés qui avaient réussi à tenir le coup me disaient qu'à défaut de pouvoir retourner dans leurs pays d'origine ou de rester en Tunisie, ils comptaient se rendre en Libye pour tenter la traversée vers l'Italie. À ce moment-là, grâce aux histoires et témoignages que j'avais recueillis, la Libye s'est imposée à moi comme une étape inévitable.


Détails de l'exposition Fifty-Fifty. Les photos de Samuel Gratacap exposées dans le cadre des Rencontres de la photographie, à Arles, montrent la souffrance des migrantsSamuel Gratacap - Fifty-Fifty / Arles 2017.

 
Les photos de Samuel Gratacap sont exposées dans le cadre des Rencontres de la photographie, à Arles. Le photographe montre le quotidien des migrants dans les campsSamuel Gratacap - Fifty-Fifty / Arles 2017.

L'idée de ce projet semble être née des liens qui se sont créés entre votre parcours personnel et les temps forts de l'actualité. Pouvez-vous nous en dire plus sur le dispositif de l'exposition ?



Samuel Gratacap – Cette exposition est constituée de 4 espaces et de 4 voix. On y entre par l'extérieur, par ces images de migrants enfermés dans le centre de détention de Zaouïa. Ceux-ci dénoncent un réseau de trafic d'êtres humains et disent que les prétendus passeurs sont en réalité leurs geôliers. On pénètre ensuite dans une salle où j'interroge le rapport à l'image de Mansour, un photographe amateur commandité par la municipalité de Zouara pour faire des images d'un naufrage et des corps qui s'échouent sur les plages. La salle suivante met en confrontation Gargaresh, une zone d'attente pour les travailleurs journaliers, et Syrte, théâtre de la guerre contre l'État islamique. On voit des jeunes d'une même génération qui ne sont pas dans la même zone géographique, mais se font face à l'occasion de cette exposition. Au fond, il y a une dernière salle où l'on peut entendre Mireille, une jeune femme ivoirienne qui a réussi à s'échapper d'une prison pour migrantes. Le récit de son évasion est mis en confrontation avec des images de miliciens cagoulés qui représentent le visage de l'oppresseur.


Les photos de Samuel Gratacap sont exposées dans le cadre des Rencontres de la photographie, à Arles. L'exposition Fifty-Fifty associe témoignages de migrants et photos de leur vie dans les camps.Samuel Gratacap - Fifty-Fifty / Arles 2017.

 
Les mots de Mireille, une jeune femme ivoirienne qui a réussi à s'échapper d'une prison pour migrantes sont exposés. Samuel Gratacap donne la parole aux migrants dans son exposition Fifty-Fifty qui se tient lors des Rencontres de la photographie, à Arles.Samuel Gratacap - Fifty-Fifty / Arles 2017.

Dans quelle mesure votre travail se différencie-t-il d'un regard médiatique plus classique ?



Samuel Gratacap – À vrai dire, je ne sais pas s'il s'en différencie vraiment. Si, à l'origine, ma démarche est très éloignée du photojournalisme, c'est une méthode de travail vers laquelle je m'oriente de plus en plus. J'ai ainsi remarqué avec intérêt que des images que j'ai réalisées dans un esprit documentaire — c'est-à-dire avec un rapport particulier à la notion de temps mort — se sont aussi bien retrouvées dans des journaux que dans des expositions. Je pense que ce sont le principe et le temps de diffusion qui différencient le photojournalisme de la photographie documentaire.

J'ai appris en Libye à travailler dans l'urgence et à assumer cette posture de photojournaliste. Cela m'a permis de partager mon quotidien rapidement et de traiter de situations urgentes par le biais de la photographie. D'un autre côté, le principe d'exposition me permet de toujours plus assumer un dispositif mettant en avant des témoignages. Ce sont la voix et la parole qui viennent lier les images entre elles et, ainsi, créer la narration.


Samuel Gratacap sur le site internet de la galerie Les filles du calvaire

Samuel Gratacap - Fifty-Fifty
Commanderie Sainte-Luce,
13, rue du Grand-Prieuré, 13200 Arles.
Du 3 juillet au 24 septembre 2017.
De 10 h à 19 h 30.

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Paul Nicoué

Rédacteur polymorphe. Chantre occasionnel de la photophonie, grand chambellan des accessoires photo et chevalier de l’ordre du degré Kelvin. Ses publications 

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