Photographe absolument hors-norme, élevé au grade de chevalier de l’Ordre national du Mérite en 2017, il accumule les records. Laurent Ballesta s’est illustré en 2010 avec son travail sur le cœlacanthe, poisson fossile que l’on pensait disparu depuis 65 millions d’années. Un scientifique et un artiste multi-récompensé. En 2018, il publie l’ouvrage 700 requins dans la nuit, le fruit de quatre années de labeur dans la passe de Fakarava en Polynésie française.

Nous avons eût la chance de le rencontrer à l'occasion de son exposition au Nikon Plaza.

interview de Laurent Ballesta@ Caroline Schoenfelder. Gombessa Expeditions.

Comment avez-vous découvert cet endroit ?

J’ai vécu un an et demi sur l’atoll de Ranguiroa, j’y ai fait mon service national comme biologiste marin. J’avais entendu parler de Fakarava, et en 1997, la passe sud n’était pas encore connue. Les années ont passé, j’y suis souvent retourné, puis m'est parvenue aux oreilles la rumeur d’un rassemblement de mérous qui viendraient là pour se reproduire. Après l’expédition du cœlacanthe en Afrique du Sud – qui a connu un beau succès –, il était plus facile de mettre en place une nouvelle expédition.

J'avais plusieurs ambitions pour cette plongée : passer 24 h à plus de 20 m sous l'eau, prendre les premières photos d’une ponte collective de mérous. Il y avait les trois valeurs essentielles pour monter un beau projet, à savoir un mystère scientifique, un challenge de plongée et un scoop photo. Je me doutais bien qu’avec autant de mérous, il y aurait des requins derrière, mais je ne m’attendais pas du tout à ça tout de même. Quand on a vu cette concentration… Déjà, le jour, c’était très impressionnant. La nuit, ils se dispersent normalement pour chasser en maraude. Et là, c’était le contraire : on avait l’impression qu’il y en avait trois fois plus la nuit. Ils restaient dans la passe, grouillaient, comme vous le voyez sur les photos.

Cela n’a pas remis en question les 24 h, mais il a fallu dealer avec ça. 24 h, ça veut dire 12 h de nuit avec ce truc. La première année, ça nous impressionnait beaucoup, on n’osait même pas s’approcher. Mais c’était tellement fascinant qu'on a fini par s'approcher tout doucement, petit à petit, puis année après année. On a compris que nous n’étions pas des cibles, même quand on se faisait bousculer, quand je me faisais arracher mon appareil photo – c’était parfois assez violent. Non, on était juste des obstacles sur leur chemin quand ils se mettaient à chasser.

Si une proie passait devant nous, ils nous fonçaient dedans, mais ne nous mordaient jamais. Et il a fallu assez longtemps pour comprendre ça, et au-delà, l’intégrer après dans notre propre comportement pour arrêter de sursauter. C’est compliqué de garder son œil dans le viseur tout en se faisant bousculer dans tous les sens et rester sur son cadre. Quand j’ai vu ce potentiel avec ces requins la nuit, quand j’ai vu également les mérous, à quel point c’était compliqué et combien ils offraient de comportements différents, de parades, de combats, j’ai tout à coup réalisé qu’il y avait un énorme sujet qui n’avait absolument pas été traité.

interview de Laurent Ballesta© Laurent Ballesta.

Et pour cause, on sait que cela peut quand même être dangereux…

Oui, mais en fait ça ne l’est pas. Cela dit, en Polynésie, plonger la nuit dans les passes est un peu tabou. J'ai réalisé qu’il y avait un énorme projet photographique, digne d’un livre, et cela m’a obsédé. Chaque année, j’ai trouvé mille et une raisons parallèles pour pouvoir continuer à y retourner avec les copains… Continuer les missions scientifiques, continuer à faire un film. La première année, je n’ai rien fait, pratiquement aucune photo. Normalement, quand on découvre un sujet photo, on fait 80 % du travail. On revient, on fait le tri, on se dit que, peut-être, il manque un petit truc, une photo qu'on aimerait réussir. Et puis, on y va pour compléter.

Il y a 222 photos dans le livre : 4 photos de la première année et 150 de la dernière. Les mérous sont imprévisibles et la ponte, c’est 30 min dans l’année… La première année, on a vu la queue de la comète ; la deuxième année, on n'a rien vu passer. Ils étaient là un jour, et le lendemain n’y étaient plus, ayant pondu entre-temps. On n’a rien compris… Il a fallu attendre 2017, soit la quatrième année, pour être exactement au bon moment pendant la ponte.

Il a fallu comprendre les animaux, s’habituer à la présence des requins la nuit pour être suffisamment à l’aise avec eux et commencer un travail serein. Je voulais faire des photos avec un esthétisme, pas des photos “gore”, des photos trash avec des requins qui éviscèrent des poissons (pour ça, il suffit de balancer du poisson mort…). Je voulais des scènes de chasse, des animaux qui courent derrière d’autres comme on en voit dans la savane. Qu’il y ait de l’harmonie… Voilà aussi pourquoi cela a pris tant de temps. Il a fallu également développer des techniques photographiques, apprendre les lieux, les animaux, puis à faire des photos dans l’obscurité sous l’eau. Si l'on met juste des flashs sur l’appareil photo, cela produit une tache de lumière devant. Il n’y a aucun relief, pas d’arrière-plan. Il a fallu trouver des techniques pour déporter tous ces éclairages, recréer une ambiance un peu lunaire, afin que mes premiers plans ne soient pas plus lumineux que mes arrière-plans tout en bénéficiant d'arrière-plans la nuit. Cela a été compliqué à développer.

Je voulais des scènes de chasse, des animaux qui courent derrière d’autres comme on en voit dans la savane…

Laurent Ballesta

© Laurent Ballesta.

S'agissait-il d'une grosse équipe ?

Pour faire les photos, trois auraient suffi. Cela dit, les expéditions font que l’année dernière on était 31. C’était un projet complexe, avec 9 chercheurs qui étaient là pour mener des études très précises sur ces chasses de requins, une équipe de cinéma pour tourner un film de 90 min (diffusé au mois de juin sur Arte) et tous les plongeurs pour à la fois exécuter les protocoles scientifiques, faire les images du film et m’aider à faire mon travail purement photographique.

© Laurent Ballesta.

Quel est votre rapport au danger, à votre fascination ? Vous faites des plongées très profondes, très longues…

Ça met dans un état ! Je serais complètement désarmé pour faire un bon travail photographique si j’étais dans des conditions trop simples, trop faciles. J’ai besoin d’être poussé dans mes retranchements. Dès que je suis poussé dans mes limites physiques, quand c’est très profond, qu’il y a ce danger-là, avec des animaux impressionnants ou quand il fait extrêmement froid comme en Antarctique, là on se sent vulnérable. Mais j'éprouve aussi de la légitimité. Je sens que mon travail a du sens et c’est là où je produis le meilleur de moi-même.

© Laurent Ballesta.

En étudiant votre parcours, on pense aux photographes de volcans qui vont se brûler les ailes parfois.

Oui, c’est proche de ça, car on ne prend pas autant de risques que les photographes de guerre. Nous, c’est quand même un danger un peu prévisible. Il n’y a pas de violence gratuite, pas de haine. Il y a certes du danger, mais c’est un danger qui est sain. On peut avoir tout le sang-froid qu’on veut au milieu d’un conflit humain, on n’est pas à l’abri d’une sournoiserie… Je n’ai jamais eu peur d’animaux, quels qu’ils soient, je peux avoir une sorte de respect. Avec les êtres humains, on ne sait pas à quoi s’en tenir et ça me fait beaucoup plus peur, du coup.

Votre travail participe-t-il à la préservation des requins, des espèces ?

J’espère que cela y contribue, mais ce n’est pas ma quête ultime. Il y en a d’autres qui font cela très bien. Je ne fais pas des photos pour témoigner de l’état du monde. Je le fais pour m’éclater, pour partir à l’aventure avec mes amis, pour avoir la prétention d’un travail artistique, si gratifiant, grisant. Quand on me dit :“oh, ce que vous faites, c’est de l’art…”, ça me flatte ! Voilà pourquoi je le fais. J'aime aussi me sentir au cœur d’une nature sauvage… Mais si tout cela peut aider à quelque chose, à faire prendre conscience, aider à la conservation, quel bonheur de se dire que ce qui est fait pour son propre plaisir a du sens et peut être même utile. C’est le summum. Ceci étant, je suis toujours très mal à l’aise avec l’idée de dire que je ferais cela pour son utilité, ce serait de la démagogie.

© Laurent Ballesta.

On ne fait pas toujours honneur à votre travail artistique, même si vos images sont superbes. On vous interroge plus souvent sur les aspects scientifiques, techniques. Qu'en pensez-vous ?

Ce n’est pas de mon fait. Parce que je fais des plongées très techniques et très engagées, parce que j’ai une formation scientifique, on me regarde toujours de la sorte. C’est pour cette raison que 700 requins n'a pas de texte, c’est un coffret avec deux livres. Au départ, il n’y avait que l'ouvrage principal, avec un titre et pas une légende, pas une phrase. Je l’ai fait exprès pour ça, pour casser ce truc d’être un explorateur qui explique la vie sous-marine, qui parle de sciences. À la fin, j’ai quand même été rattrapé par ma nature. Je me suis dit que je ne pouvais quand même pas ne pas raconter un peu ce qu’on a vécu, ne pas mettre les copains en photo. J’ai donc commis le carnet de plongée à côté, mais je l’ai séparé, en faisant vraiment un second livre.

Au fond de moi, mon premier moteur, c’est le travail artistique. C’est peut-être dérisoire et ce n’est pas grave : ce qui me met aux anges, c’est parler de photo. Depuis tout petit, je voulais faire les Beaux-Arts. Quand j’étais gamin, je passais mon temps à dessiner, sculpter… Et puis après, j’ai vu les films de Cousteau. Je rêvais aussi d’aventure. Quand j’ai commencé, c’était juste pour prolonger la contemplation et pour ramener la preuve de ce que je racontais. Mais le premier jour où j’ai appuyé sur le bouton, tout à coup, tous les trucs de l’enfance sont revenus. J’avais un nouveau mode d’expression. Ce n’était plus du dessin, de la sculpture, c’était de la photographie. J’étais alors comblé, il y avait l’aventure, la nature et tout à coup un mode d’expression artistique que j’avais un peu mis en sourdine. Quand on m’a en plus reconnu quelques talents , je me suis dit que je n’avais vraiment plus besoin de rien.

Face à face de mérous. © Laurent Ballesta.

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Laurence Guillain
Laurence Guillain

Iconographe et Journaliste, tombée dans le bain de révélateur toute petite, elle ne respire qu’avec sa ration quotidienne d’images. Elle les dévore des yeux, les déguste avec appétit. Ses publications