Une artiste à plusieurs voix. Voici ce qui se dégage de l'œuvre de Magali Lambert qui, même si elle place la photographie au centre de sa création, convoque l'écriture, le volume (selon son expression), le dessin pour donner vie à son imaginaire. C'est avec une disponibilité déconcertante qu'elle a bien voulu éclairer le chemin que nous avons souhaité faire avec elle. Le temps de quelques questions.

Vos titres sont souvent pleins de mystère. Votre dernière série montre une alternance de photos noir & blanc de paysages, de lieux forestiers, avec des images couleur de restes d'animaux qui viennent d'être tués par des chasseurs et sont photographiés comme des portraits. Son titre ne fait pas exception : Celui qui dit l'ombre... d'où provient-il ?

Magali Lambert – C'est un titre qui vient de Parle encore, une poésie de Paul Celan publiée dans le recueil La Rose de personne et qui a été traduit (de l'allemand, NDLR) de cette façon. Une autre traduction possible est Dit vrai, qui parle d'ombre. Pour ma série, le titre est venu en cours de travail... il y a un rapport complètement inconscient entre le titre et la série... je ne cherche pas vraiment d'explication claire ! Mais ce poème dit en somme qu’on ne peut pas parler de la lumière sans parler de l’ombre, et il me semble que c’est ce que je fais dans mon travail…

Exposition Magali LambertVue de l'exposition "Celui qui dit l'ombre" de Magali Lambert dans le cadre du festival La Photographie Marseille, à l’espace Photo Rétine, 2016. Photo Magali Lambert

Comment est née cette série ? Vous êtes chasseuse ?

M. L. – Non, pas du tout ! C'est grâce à un ami qui connaît mon travail sur les objets abandonnés, les cabinets de curiosités, qui est chasseur et historien d'art. Il m'a proposé de suivre l'une de ses chasses dans le Berry, car il pensait que ce rite, ce rapport à la prédation, au vivant, à la mort, pouvait m'intéresser. J'ai compris pourquoi quand il m'a parlé d'un rituel de la chasse — celui qui consiste pour les chasseurs à dépecer l'animal et à laisser sur place les parties non comestibles, comme la tête, les entrailles, les pattes. Il savait très bien que je travaillais sur la vie, la mort, l'abandon. Ici, ce qui me paraissait intéressant, c'est le passage de la vie à la mort de l'animal qui se fait petit à petit. Ils sont morts mais paraissent vivants, simplement endormis.

(Tête de chevreuil sur fond noir)Série "Celui qui dit l'ombre". Photo Magali Lambert

Celle du chevreuil me semble très touchante... Techniquement, comment avez-vous fait ?

M. L. – En fait, cette image est marquée de la générosité des chasseurs ! Comme ils commençaient à comprendre ce que je photographiais, ils ont laissé le plus de matière possible pour la photo ! Ce faisant, on dirait que l'animal allonge son cou, comme s'il cherchait à s'échapper du cadre...
Sur place, j'avais installé mon studio dans une grange, à côté de tas de bois et autres choses qu'on trouve dans des granges ! Je mettais le reste de l'animal dans un carton tapissé d'un fond noir brillant, en l'occurrence un sac-poubelle. Ensuite, je montais sur une échelle en prenant le soin de tendre un drap noir avec l'aide de la personne qui m’avait invitée, de sorte que l'animal ne soit pas directement éclairé. Lui tenait une plaque de verre posée sur l’animal, de façon à ce que nous puissions en maîtriser la pose. Dans cette série, j'ai utilisé un numérique (Nikon D750 + 105 mm) pour les "objets" inertes rendus en couleur et un argentique n&b (FM2) pour les lieux vivants... là aussi, tout ne demande pas d'explication !

Inclusions dans des cubesPrès des racines, 2017. Photo Magali Lambert

Et vous, à quelle image de votre travail êtes-vous particulièrement attachée ?

M. L. – La mienne n'est pas issue de la même série. C'est une image d'une de mes installations photographiques Erès una Maravilla ("Tu es une Merveille") de 2013. Je l'ai réalisée lorsque j'étais en résidence à la Casa de Velasquez, l’Académie de France à Madrid. Toute la série cherche à faire coexister le vivant et le mort avec des objets abandonnés contemporains, que j'abandonne moi-même après... Ce qui m'intéressait, c'est que cette rencontre précaire ne peut être assurée que par la photo ! Cette image qui représente des plumes emprisonnées est en fait un autoportrait pour moi ! Je crois que je me plaçais à l'intérieur de la cage... je me sentais à l'étroit dans ma propre vie. C'est, en tout cas, la plus personnelle...

(Nature morte avec cage cadenassée remplie de plumes noires)Série "Erès una Maravilla". Photo Magali Lambert

Vous écrivez, vous dessinez, vous photographiez, vous faites des installations... quelle est la place de la photo parmi les médias que vous utilisez ?

M. L. – La photo est au centre de tout ! C'est le média que je privilégie. Même s'il faut le dire, l'écriture et le volume prennent de plus en plus de place... mais tout vient de la photo.

(Nature morte avec viande rouge et figurine de taureau)Série "Erès una Maravilla". Photo Magali Lambert

Comment êtes-vous venue à la photo ?

M. L. – Par trois rencontres ! La première, c'est Maria Andrea Castro, une très chère amie passionnée de photographie. Ensuite, j'ai vu Claude Cahun et j'ai eu un choc, spécialement avec la photo Que me veux-tu ? Enfin, la troisième, c'est Michel Zoladz, qui a été mon professeur en première année aux Arts-Déco et m’a initiée à la photographie.

(vue de l'exposition)Vue de l'exposition Erès una Maravilla à la Casa de Velasquez, Madrid, 2013. Photo Magali Lambert

Magali nous a gentiment donné l'autorisation de publier un extrait de son livre La Meute orange, parfait écho à son travailCelui qui dit l'ombre. Qu'elle en soit ici remerciée.

Je me tiens debout dans le froid, cernée par une ronde humaine vêtue de gilets colorés fluorescents. Ils sont une trentaine, farandole d’arbres sans écorce aux yeux immobiles. Leurs racines dehors chaussées de caoutchouc, l’équilibre incertain, bras en guise de branches, armes en guise de feuilles. J’essaie de me fondre dans le paysage gris vert.
Plus rien ne bouge que les cages thoraciques.
La meute. Ma meute orange.
Disposés en cercle autour d’un domaine désigné, ils ne laissent que quelques failles étroites entre les stries des ronces emmêlées au centre. Ils portent des fusils, des casquettes, des bottes. Je lis sur leurs visages qu’il s’agit là d’une sérieuse affaire. Les mines sont graves et de circonstance, concentrées. Les traits creusés par la fatigue, ils se sont levés tôt, oui, c’est une sérieuse affaire. Ils ont amené leurs chiens qui attendent patiemment les ordres. La faune se fait plus discrète et les hommes se coordonnent. Organisés, ils attendent le signal du dernier mirador, celui qui ferme la bulle de terre dessinée sur plans – je les ai vu étudier la question avant leur départ du repère, sur la carte, ils ont élu leur territoire - incarnations viriles de fils barbelés imaginaires qui boucleraient le périmètre. Une très légère pluie glacée rejoint la scène. Elle arrose doucement les visages rougissants. Nous portons à présent une fine pellicule d’eau sur les plastiques, les peaux, les poils. Animaux, végétaux, hommes, luisants. En suspens.

Magali Lambert. La Meute orange.

> En savoir plus sur La Meute orange
> Le site de Magali Lambert

Expositions

Deux Pierres, Un Coup
Exposition personnelle
Galerie Santo Amor (galerie itinérante, sur rendez-vous)
À partir du 24 mars – Prolongation jusqu'au 20 juin 2017
88, rue Michel-Ange, 75016 Paris
Magali y présente des photographies, des dessins et des livres

Cabinet Da-End 07
Exposition collective
Du 11 mars au 6 mai 2017
Galerie Da-End
17, rue Guénégaud, 75006 Paris
Magali y présente des sculptures et des livres

Les Oiseaux Disparus
Exposition personnelle sur une commande du musée du Château
Musée du château de Dourdan
Du 17 septembre au 31 décembre 2017
Magali y présente des photographies

Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications 

Contenus sponsorisés