C'est un projet de longue haleine qu'ont entamé les deux photographes Carlos Ayesta et Guillaume Bression en parcourant la "No Go Zone", zone interdite autour de Fukushima, au Japon. Un projet qui les portera sans doute jusqu'en 2021, pour la commémoration des 10 ans de la catastrophe, et qui leur a valu le Nouveau Prix Découverte des Rencontres Arles Photographie 2017. Retour sur ces premières années photographiques.

Le rendez-vous est pris comme souvent au café Le Tambourin, place du Forum à Arles, à 10h30. Les places en terrasse sont déjà rares — tout le monde profite des derniers moments de fraîcheur de la journée. Les deux amis arrivent ensemble, comme inséparables depuis ces premières années au Japon.

Portrait de Carlos Ayesta & Guillaume Bression aux Rencontres d'Arles Photographie 2017. Photo Renaud LabracherieCarlos Ayesta & Guillaume Bression, à propos de leur exposition Retracing our steps in Fukushima / Arles 2017.

Vous étiez ensemble au moment des évènements de Fukushima en 2011 ? Vous aviez déjà travaillé ensemble auparavant ?

Guillaume Bression – Non. Carlos était en France. Moi, j'étais en binôme avec un journaliste pour couvrir l'actualité depuis déjà quelque temps quand tout est arrivé.
Carlos Ayesta – Nous avons fait la même école photo, donc nous avions déjà fait de petits projets ensemble, mais rien de cette envergure.

L'écriture d'un tel projet à quatre mains et quatre yeux, est-ce plus simple ou est-ce que ça complique les choses ?

Guillaume Bression – Ça impose surtout beaucoup de construction à l'avance. Impossible d'arriver sur le terrain sans rien préparer. Nous avons mis 6 mois avant de définir clairement notre projet et de partir sur le terrain. Nous devions apporter un point de vue nouveau. Fukushima, tous les photographes japonais sont allés sur place, toute la presse a couvert l'évènement les premiers mois. Avec le recul, nous devions apporter une autre dimension. C'est un endroit assez facile à photographier : ce n'est pas une zone de guerre, par exemple. Chaque série est vraiment construite en amont.
Carlos Ayesta – Nous avons aussi découvert des éléments sur place. Des choses que nous ne pouvions prévoir. Il faut savoir s'adapter.

Rencontres de la photographie d'Arles 2017, Vue de l'exposition Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Retracing our steps in Fukushima - Prix Découverte Arles 2017. Photos présentées (prises à Fukushima) par Carlos Ayesta et Guillaume Bression. Photo de l'exposition Renaud LabracherieCarlos Ayesta & Guillaume Bression, Retracing our steps in Fukushima / Arles 2017.

Qui prend les photos dans votre binôme ? Comment fonctionnez-vous ?

Carlos Ayesta – Nous prenons tous les deux des photos ; pour certaines séries, c'est plus Guillaume ; pour d'autres, c'est plus moi. Pour notre première série "Clair-obscur", nous avons vraiment travaillé ensemble pour obtenir ce que nous voulions comme lumière avec les flashs.
Guillaume Bression – Au début, nous avions apporté des flashs cobras, mais ce n'était pas suffisant ; nous avons ensuite transporté nos flashs de studio. À part pour "Nature" et "25 millions de mètres cubes", nous avons pratiquement toujours utilisé un éclairage artificiel. C'était important dans notre démarche : elle est à la fois documentaire et artistique.

Portrait de Carlos Ayesta évoquant Retracing our steps in Fukushima aux Rencontres d'Arles Photographie 2017. Photo Renaud LabracherieCarlos Ayesta / Arles 2017.

C'est bien ça qui est intéressant : c'est votre parti pris esthétique.

Carlos Ayesta – Oui, pour nous c'était essentiel de trouver un moyen de montrer l'invisible. En ajoutant cette lumière, nous mettons l'accent sur un élément artificiel qui montre que ce qui ce passe ici est un peu surnaturel.
Guillaume Bression – Au début c'était également intéressant d'apporter cette lumière, car à quelques centaines de mètres d'une centrale nucléaire, il n'y a avait pas d'électricité et donc la nuit, c'est le noir complet. Maintenant, les choses ont changé.

Vous êtes retournés récemment à Fukushima ?

Guillaume Bression – Oui, j'y étais il y a encore 3 semaines. C'est un projet au long cours, un work in progress. Nous travaillons actuellement sur une autre série que nous n'avons pas encore terminée, qui ne fonctionne pas exactement comme nous le voudrions. Le projet comporte de multiples séries et nous avons, en quelque sorte, une ligne de mire à 2021 pour les 10 ans. Il y a toujours des choses à dire ; le plus compliqué, et de savoir s'arrêter à temps.
Focus Numérique – Et cette exposition à Arles doit fortement vous remotiver !
Carlos Ayesta – Oui, avec Arles et le livre en début d'année, 2017 est déjà un aboutissement. L'aboutissement de 5 années de travail et le début d'un second souffle sans doute. Il reste beaucoup de choses à faire et ce regain d'intérêt aujourd'hui nous apporte beaucoup d'énergie pour la suite.

Rencontres de la photographie d'Arles 2017, Vue de l'exposition Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Retracing our steps in Fukushima - Prix Découverte Arles 2017. Photos présentées (prises à Fukushima) par Carlos Ayesta et Guillaume Bression. Photo de l'exposition Renaud LabracherieSérie "Mauvais Rêves ?" – Carlos Ayesta & Guillaume Bression, Retracing our steps in Fukushima / Arles 2017.

Comment avez-vous appréhendé la radioactivité sur place ?

Carlos Ayesta – C'est toujours compliqué. Nous avions des dosimètres, mais ne rien voir, ne rien sentir tout en sachant qu'il y a un danger, ça rend les choses stressantes. Mais ça permet également de travailler différemment.
Guillaume Bression – Oui ; c'est pour cela que nous avons imaginé les bulles et les films plastiques, pour symboliser la frontière de la radioactivité.

Comment les Japonais ont-ils accueilli votre travail ? Y a-t-il une évolution au bout de 5 ans de reportage ? C'est un peuple assez pudique et renfermé, non ?

Guillaume Bression – Oui, mais les choses changent. Il faut surtout distinguer les populations, entre ceux qui sont sur place et les autres Japonais qui sont moins concernés par tout cela.
Focus Numérique – Vous avez senti comme une sorte d'omerta sur tout ce qui est arrivé ?
Carlos Ayesta – Il y a une forme d'autocensure, oui. Surtout, on ne montre que les bons côtés, la réouverture de certaines villes par exemple, mais cela manque d'esprit critique.
Focus Numérique – Pour la nouvelle série Retracing our steps, avez-vous eu du mal à prendre contact avec les locaux et à les inviter à participer à votre projet ?
Guillaume Bression – Oui, ça a été assez compliqué de les convaincre au début. La catastrophe était sans doute trop récente et notre recherche esthétique, difficile à comprendre. Par la suite, nous avons été exposés au Japon ; les habitants ont compris certaines choses et au moment de leur retour, finalement, sans que les choses aient été faciles, nous avons eu beaucoup moins de mal.

Cette série est poignante et pleine d'émotion.

Guillaume Bression – Oui, les séances étaient très intenses, beaucoup de personnes étaient en pleurs. Nous étions pourtant 4 années après l'explosion. Les blessures sont profondes, mais je pense que les habitants étaient contents que l'on s'intéresse de nouveau à eux : c'est devenu presque un projet participatif. Le bouche-à-oreille à fait le reste.

Rencontres de la photographie d'Arles 2017, Vue de l'exposition Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Retracing our steps in Fukushima - Prix Découverte Arles 2017. Photo présentée (prise à Fukushima) par Carlos Ayesta et Guillaume Bression. Photo de l'exposition Renaud LabracherieSérie "Mauvais Rêves ?" – Carlos Ayesta & Guillaume Bression, Retracing our steps in Fukushima / Arles 2017.

Ces retours, ces habitants en ont-ils besoin pour faire leur deuil ?

Guillaume Bression – C'est possible. Mais la série montre également l'échec de la politique du retour. Le gouvernement souhaite rouvrir la zone interdite à travers certaines villes, mais personne ne revient. Les travailleurs sont là, mais les habitants ne reviennent pas. Je crois que le taux de retour est de 10 % à peine. Le plus dramatique, c'est qu'au terme d'un an après la réouverture de la zone, les indemnités s'arrêtent. Les anciens habitants doivent donc payer la taxe d'habitation, sans habiter leur maison. Pire, au Japon quand tu n'habites pas ta maison, la taxe est doublée ! Du coup, les gens demandent à faire détruire leur maison. Quand on sait l'attachement des Japonais à leur maison, c'est assez incroyable...
Focus Numérique – La zone va rester une zone fantôme ?
Carlos Ayesta – Certaines personnes n'ont pas le choix, car la discrimination est également très importante. Les personnes qui vivent désormais dans des préfabriqués sont assez mal vues par les autres Japonais. Les personnes évacuées touchent des compensations et sont hébergées par des villes proches, mais qui n'ont pas eu de compensations financières. Cela crée des tensions. C'est une crise psychologique importante, car finalement les gens ne manquent plus de rien. Cela touche entre 120 000 et 160 000 déplacés ; à l'échelle du Japon, c'est finalement assez peu. Et pourtant cela reste compliqué.

Rencontres de la photographie d'Arles 2017, Vue de l'exposition Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Retracing our steps in Fukushima - Prix Découverte Arles 2017. Photo présentée (prise à Fukushima) par Carlos Ayesta et Guillaume Bression. Photo de l'exposition Renaud LabracherieSérie "Revenir sur nos pas" – Carlos Ayesta & Guillaume Bression, Retracing our steps in Fukushima / Arles 2017.

Comment avez-vous financé votre projet ?

Guillaume Bression – Les premières séries n'ont pas coûté cher ; nous les avons réalisées sur nos moyens. Quand il a fallu commencer à interviewer des personnes sur place, les frais étaient plus conséquents, mais nous avons trouvé un financement sur place : Chanel.
Focus Numérique – Ils sont impliqués dans des projets photographiques ?
Guillaume Bression – Pas en France, mais à Tokyo. Le patron de Chanel K.K au Japon, Richard Collasse, est un passionné de photo. Il y a un lieu d'exposition dans le siège social. Après la deuxième série, nous n'avions plus d'argent pour continuer et l'arrivée de Chanel a été plus qu'importante. C'est en outre un acte assez courageux, surtout au Japon, car le sujet est sensible. Notre exposition a créé un petit séisme au sein de l'entreprise : ils n'étaient pas habitués à exposer des photos comme les nôtres. Le contraste entre la boutique de luxe et la No Go Zone est énorme ! Au final, tout le monde était content et nous avons reçu un livre d'or vraiment touchant.

Carlos Ayesta & Guillaume Bression tiennent à remercier Christian Caujolle et la galerie Le 247 pour leur soutien.

Le site du projet Fukushima - No Go Zone

Carlos Ayesta & Guillaume Bression – Retracing Our Steps, Fukushima Exclusion Zone – 2011-2016
Prix Découverte Arles 2017
Présenté par la galerie Le 247 (Paris)
Rencontres d'Arles 2017
Du 3 juillet au 24 septembre 2017
Atelier de la mécanique
De 10h à 19h30
14 € (pour l'ensemble de l'exposition Nouveau Prix Découverte)

Voir aussi

Renaud Labracherie

Rédacteur en chef de Focus Numérique. Grand évangéliste du RAW. Ses publications 

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