L'IBC, le plus grand salon des techniques audiovisuelles européen, a fermé ses portes il y a quelques jours. À l'inverse du NAB, son équivalent nord-américain qui privilégie le spectacle et met en avant l'innovation, il offre une véritable grille de lecture sur l'orientation du marché. Retour sur 4 tendances qui ont marqué le salon de par leur présence ou… leur absence.

La Sony Venice, première caméra de cinéma en full frame.

Le plein format sur toutes les lèvres

La taille du capteur a toujours été une problématique redondante des techniques audiovisuelles, mais elle était passée un peu en arrière-plan du fait de formats désormais bien installés. Avec les années, le Micro 4/3 a su s'installer en véritable alternative au duo APS-C/full frame. Du côté des formats cinématographiques, le Super 16 n'a pas connu le renouveau espéré et seul le Super 35 fait encore figure de référence pour tout le milieu de par sa proximité avec le format APS-C.

Mais avec le retour de l'anamorphique et du 70 mm, l'industrie a commencé à bouger. Avec une demande persistante d'une malléabilité plus importante en matière de profondeur de champ, les directeurs de la photographie et les chefs opérateurs ont commencé à se tourner vers les capteurs moyen format. Auparavant réservés à l'Alexa 65, les récentes arrivées (quoiqu'imparfaites) d'acteurs comme Hasselblad et Fujifilm sur le secteur bousculent cet ordre établi.

C'est pour cette raison que Sony, soucieux d'avoir un coup d'avance a présenté la Sony Venice. Destinée à remplacer la F65 en tant que fleuron de la gamme Ciné Alta, il s'agit de la première caméra à destination d'Hollywood qui présente un capteur plein format. Équipée d'un capteur multi-format, elle permettra aux directeurs de la photographie de gagner un peu de vapeur dans les bokehs et de bénéficier d'une vraie liberté de stylisation, auparavant limitée par des capteurs trop contraignants.

Scorpio Lenses FFALes Scorpio Lenses FFA : une des solutions abordables pour travailler à la fois en plein format et en anamorphique.

Du côté du parc optique, le renouvellement de l'offre a été amorcé il y a des années. Ainsi, Zeiss propose des optiques full frame depuis la présentation de sa gamme CP2. Mais ce n'est véritablement que cette année que la tendance semble évidente tant les fabricants y vont de leur solution “maison”. Cooke présente ainsi les s7/i, alors qu'Angénieux propose un module amovible permettant de convertir à l'envi ses zooms en optiques full frame ou anamorphiques. Du côté des outsiders, on retrouvera Sigma et Tokina qui proposent tous deux un set de primes très lumineux et déjà taillées pour le 8K.

C'est donc toute une industrie qui glisse lentement vers le plein format. Si la pertinence d'un tel glissement peut être légitimement questionnée – le Super35 n'étant pas un format beaucoup plus petit –, il y a fort à parier que le nombre de caméras full frame aille croissant avec les mois à venir et devienne une référence… en attendant la concrétisation du moyen format ?

Le Sumo19 et le Sumo19M de chez AtomosAprès des années, le prix de l'écran HDR se réduit. Ici, le Sumo19 et le Sumo19M de chez Atomos.

Le HDR comme standard

Pour ceux qui ne le connaissent pas, le HDR (High Dynamic Range) est un espace colorimétrique destiné à la diffusion Ultra Haute Définition. Bien qu'elle ne soit pas intrinsèquement liée à une quelconque résolution, la norme BT.2020 définit un nouvel espace beaucoup plus étendu que le REC 709, inauguré avec les formats HD. Beaucoup plus large, il permet ainsi une palette de couleurs plus complète et permet donc de restituer avec fidélité tous les détails de l'image captée.

Alors que le HDR était jusque très récemment destiné à des écrans haut de gamme, la démocratisation des écrans OLED et la baisse de prix des technologies précipitent l'arrivée du standard. Avec la démonstration d'écrans HDR sur l'ensemble du salon, le bénéfice est sans discussion : l'image est plus détaillée, mais aussi plus reposante, car les hautes et basses lumières sont plus détaillées et permettent ainsi une lecture plus reposante de l'image.

Pre-Light espace HDRUne des roulantes Pre-Light permettant d'exploiter avec précision l'ensemble de l'espace HDR.

À l'heure où la course à la résolution semble se tasser (nous allons y revenir), l'accent est mis sur la dynamique des images. Les vidéastes ont désormais à leur disposition un panel incroyable d'outils allant du DSLM au drone, en passant par les caméras à haute vitesse d'obturation et les caméras à haute quantification. Mais quel est l'intérêt de pouvoir produire des images magnifiques si l'espace de restitution ne permet pas d'en profiter ? En passant l'ensemble de son offre au HDR, Sony se veut comme toujours avoir un coup d'avance. FS7, FS5 embarquent désormais la norme BT2020 et répondent aux excellents moniteurs PVM OLED du constructeur. Mais l'avance est de courte durée, car Canon a profité de l'IBC pour lever le voile sur 4 moniteurs HDR avec filtre de débayerisation ARRIRaw intégré et adapter son offre de projecteurs.

Du côté des logiciels, le passage du REC.709 au HDR REC.2020 se veut être totalement transparent. Final Cut Pro X propose l'espace depuis la mise à disposition de la version 10.3 et DaVinci Resolve permet également de le traiter efficacement avec la version 14. Mais ce sera du côté de Filmlight où il faudra chercher un traitement efficace et précis d'adaptation des espaces au travers du plug-in pour Media Composer. Tous ces efforts manifestes témoignent d'une volonté d'offrir à l'utilisateur une latitude jamais vue auparavant, doublée à des outils précis. Les vidéastes témoignent d'une exigence et d'une attention au détail en hausse et l'offre ne peut plus se permettre des outils trop approximatifs.

Panasonic EVA1La petite nouvelle de chez Panasonic : EVA1

C'est pour cela que Panasonic a décidé d'aligner sa nouvelle EVA1 sur l'ensemble de sa gamme VariCam. Cette dernière témoigne d'une précision colorimétrique redoutable très appréciée des directeurs photo. En offrant une caméra HDR, dotée de la VariCam Color Science, à des vidéastes indépendants, Panasonic vient concurrencer une Sony FS7 au monopole insolent. L'EVA1 constitue en effet un outil de création dotée d'une latitude plus que satisfaisante.

Ce faisant, le HDR permet à terme de proposer des images fidèles dans le cas du documentaire, ou subtilement stylisées dans le cas des créations. Panasonic essaie de se placer en tant que leader d'un créneau et d'une problématique amenée à devenir totalement incontournable. L'harmonisation de sa gamme autour d'une vraie science colorimétrique permet d'avoir un coup d'avance sur Sony dont les différents Slog sont loin d'être homogènes.

Red Helium équipée en optique Schneider XenonUne Red Helium équipée d'une optique Schneider Xenon : toutes deux "8K-ready"… et pourtant.

Le 8K n'est pas encore pour demain

Même si l'on a pu voir quelques caméras et optiques 8K traîner sur le salon, cette technologie n'est pas pour demain. Les prototypes d'écrans ne sont pas encore très satisfaisants et la pertinence du 8K reste encore à démontrer. Bien qu'un surplus de détails trouve actuellement un réel intérêt dans des domaines d'applications comme le documentaire, ou la vidéo scientifique, les workflows ne sont pas encore prêts. Preuve en est, l'ensemble de l'offre de diffusion était concentré autour de solutions stables pour le 4K.

En effet, traiter un flux 8K n'est pas anodin. Si la production de fichiers est loin d'être compliquée, en revanche leur traitement l'est ensuite d'autant plus. Il s'agit tout autant d'espace de stockage que de véhiculer le flux 8K. De manière évidente, la bande passante se doit d'être capacitive, et les performances des stations de travail complètement adaptées. Or, les technologies informatiques connaissent actuellement un léger ralentissement de développement et les nouveaux standards USB-C et Thunderbolt ne permettent seulement que le traitement des signaux 4K. En attendant que ces problématiques soient résolues (et elles le seront), le 8K est voué pour le moment à une utilisation anecdotique et haut de gamme. Pour une diffusion qui, pour le moment, n'exploite même pas la moitié de ce qu'il lui est offert.

Chez Sennheiser, un microphone à 4 capsules permet de capter du son à 360° pour la réalité virtuelle.

La réalité virtuelle s'installe discrètement

Alors que l'on pouvait avoir l'impression d'une véritable accélération de la réalité virtuelle dans notre paysage, l'IBC a témoigné tout autre chose. On aurait pu s'imaginer découvrant une flopée de caméras à 360° et de casques de réalité virtuelle. Il n'en fut rien. En réalité, les rigs 360 furent assez peu nombreux et les dispositifs de diffusion pour ainsi dire inexistants. Sans que l'IBC soit un marqueur rédhibitoire, cela témoigne quand même non d'un désintérêt pour la technologie, plutôt d'un pragmatisme certain.

Au travers des stands, il apparaît très clairement que la réalité virtuelle constitue une nouvelle branche audiovisuelle aux applications tout à fait spécifiques. Que les anxieux du grand remplacement se rassurent : le cinéma ne deviendra pas VR et nos salons ne seront pas encombrés de casques imposants qui nous couperont des rapports sociaux. Il apparaît désormais que la VR constitue une expérience à part entière avec un tout autre langage qui se construit en ce moment même. Compagnie de voyages, agences immobilières, écoles de médecine : tous peuvent tirer parti de cette nouvelle technologie immersive qui ne saurait se cantonner à un simple "effet waouh". Trop soucieux de ne pas répéter le fiasco de la 3D, les acteurs de la VR l'ont bien compris ; la technologie doit être mûrie et pertinente si elle souhaite s'imposer.

Le RX0 monté en rig VR au salon IBCLe RX0 monté en rig VR.

Les outils existent déjà, et Adobe Premiere est ainsi le premier logiciel de montage à supporter la VR nativement, et ce de manière simple et non disruptive. De leur côté, Sony et son Rx0, bien qu'onéreux, donnent déjà aux vidéastes des outils polyvalent et de haute qualité. En fournissant aux créatifs des outils pour explorer ce champ vierge, les constructeurs s'assurent que l'on dessine les contours d'une technologie en devenir. En attendant que celle-ci se précise, les constructeurs restent prudents quant à la viabilité du support, et cela se sent.

IBC 2017Beaucoup de marches attendent les visiteurs de l'IBC.

Un IBC plus instructif que spectaculaire

Somme toute, cette édition de l'IBC fut l'occasion de confirmer une tendance perceptible depuis des mois. Alors que l'on pouvait avoir cette sensation de course effrénée à l'innovation technologique, l'année 2017 tend à confirmer que les constructeurs lèvent le pied pour peaufiner leurs produits. Même Blackmagic, pourtant champion des nouveautés, en a profité pour donner un grand coup de balai de son offre. L'heure n'est plus à la course aux pixels ou à la sensibilité, mais à la performance des outils. Plus tôt dans l'année, alors que beaucoup espéraient un Lumix GH5 doté de8K, cela aura été un appareil capable du 10-bit et de 400 Mbit/s. L'EVA1 de Panasonic met l'accent sur la précision colorimétrique de sa vidéo. Sony recadre doucement sa gamme en fonction des usages qu'on lui réclame. Avec Canon, ces deux sociétés commencent aussi à réfléchir aux usages de demain au travers de deux boîtiers minuscules, mais aux applications redoutables (multicam, réalité virtuelle, effets spéciaux).

Auparavant, l'utilisateur pouvait avoir (à raison) l'impression d'être pris en otage par les constructeurs. Qu'il se rassure, le marché revient vers lui et ses besoins. La réflexion tient désormais plus de l'ergonomie et de la puissance des outils, plutôt que de leur performance pure. Les constructeurs ont bien compris qu'un public est prêt à investir un tout petit peu plus dans du matériel, à la condition que celui-ci lui fournisse l'ensemble de la liberté qu'il réclame.

Il aura donc fallu muser entre les stands pour extraire une substance de cet IBC très pauvre en annonces. C'est que celui-ci retrouve (enfin ?) son statut d'indicateur de tendance au détriment d'une foire technologique qui fut autrefois épuisante. En attendant l'installation définitive des standards 4K et HDR, le 8K et la VR ont le temps de se bonifier afin de tirer parti au maximum des technologies auxquelles ils seront adjoints.

Sylvain Bérard

Photographe et étalonneur numérique pour le cinéma, amoureux du documentaire et des textures d’images. Grand utilisateur de sac à dos et de compagnie de voyages. Ses publications