Ce fut l'un de nos gros coups de cœur des Rencontres d'Arles en 2015 : nous y avions découvert le travail de Paolo Woods et Gabriele Galimberti et leur exposition Les paradis, rapport annuel qui y avait d'ailleurs fait grand bruit. Dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris 2017, cette très belle exposition se pose à l'Université Paris-II, au centre Assas, du 23 mars au 21 avril 2017.

Retrouvez ci-dessous l'entretien que Paolo Woods nous avait accordé aux Rencontres d'Arles 2015.

Photo Paolo Woods et Gabriele Galimberti, série 'Les Paradis, rapport annuel', 2012-2015Neil Smith, secrétaire financier des îles Vierges britanniques, dans son bureau à Road Town, Tortola. Les îles Vierges britanniques sont l'un des centres de services financiers les plus importants du monde et le leader mondial dans la création de sociétés. Elles comptent plus de 800 000 entreprises mais seulement 28 000 habitants. Elles sont le deuxième plus grand investisseur en Chine, juste après Hong Kong. Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute

Comment est né ce projet sur les paradis fiscaux ?

Paolo Woods – C'est un travail en binôme avec Gabriele Galimberti, qui a été l'un de mes étudiants à l'école de photo Studio Marangoni, à Florence. C'est un lieu de rencontre extraordinaire. J'ai commencé à enseigner le tirage noir & blanc. Avec Gabriele, nous avons une petite maison d'édition avec d'autres copains. Alors que je travaillais en Haïti sur un projet photo, Gabriele est venu me rendre visite. C'était une bonne année pour lui et il venait de recevoir sa fiche d'imposition du gouvernement italien, qui lui réclamait 50 % de ces bénéfices. Nous avons plaisanté sur l'idée de planquer de l'argent aux îles Caïmans (une heure de vol de Haïti). Et là, nous nous sommes posé la question : mais au fait, c'est quoi un paradis fiscal ? De là est venue l'idée : pourquoi ne pas aller sur place voir comment cela fonctionne ? Nous avons commencé à faire des recherches et, 3 mois plus tard, en décembre 2012, nous avons pris un avion pour George Town, aux îles Caïmans, et démarré le projet.

Cela nous a pris presque 3 ans. Nous avons voyagé dans différents paradis fiscaux pour donner un visage à un phénomène qui, par définition, n'est pas concret et ne se déroule nulle part. Et nous avons découvert des choses et mis à mal des clichés. Ainsi, on ne peut pas ouvrir un compte aussi facilement que ça. Au contraire. Si vous n'êtes pas multimilliardaire, votre argent ne les intéresse pas.

Photo Paolo Woods et Gabriele Galimberti, série 'Les Paradis, rapport annuel', 2012-2015Les îles Caïman sont le cinquième plus grand centre financier du monde, avec un nombre d'entreprises deux fois supérieur au nombre d'habitant. Mais la plupart n'ont pas de bureaux, seulement une boîte aux lettres. Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute

C'est un phénomène qui n'intéresse que les plus riches d'entre nous, mais qui nous touche tous...

Exactement. Derrière l'optimisation fiscale agressive, certaines compagnies arrivent à réduire leurs recettes fiscales à zéro. Si vous allez à l'hôpital et qu'il n'y a plus de médecins ou d'infirmières parce que l'État ne peu plus les payer, certaines compagnies arrivent à épargner des millions de dollars. Cela concerne finalement tout le monde puisque cet argent disparaît et n'est pas investi dans le fonctionnement de notre société.

Photo Paolo Woods et Gabriele Galimberti, série 'Les Paradis, rapport annuel', 2012-2015Le Sevva club attire une foule de cadres et de dirigeants du quartier financier de Hong Kong, venus pour se détendre. La terrasse du club donne sur le bâtiment HSBC conçu par Norman Foster, où, même tard dans la soirée, les employés peuvent être vus à leur bureau. Le siège social d'HSBC, l'une des plus grandes banques du monde, est situé à Hong Kong et à Londres. Récemment impliquée dans des scandales de blanchiment d'argent et de comptes off-shore, qui l'ont conduit à verser une amende record de 1,9 milliard de dollars, elle est en cours d'audit par KPMG, l'un des quatre grands cabinets spécialisés. Ce dernier est situé dans le Prince Building, le même bâtiment qui abrite Sevva, par conséquent, face à HSBC. Le siège londonien de la banque est également adjacent à KPMG. Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute

Comment avez-vous pu investiguer dans ce milieu ? Je suppose que vous n'étiez pas forcément les bienvenus ?

C'est notre savoir-faire et des mois de travail qui ont permis de tisser des relations et avoir les bons accès. Il faut bien comprendre que souvent, ce qui se passe dans les paradis fiscaux n'est pas très moral, mais c'est légal. Si vous prenez les îles Vierges par exemple, 70 % du PIB vient de compagnies off-shore. C'est connu et ils ne s'en cachent pas.

Il faut donc savoir bien présenter le projet et ne pas mentionner les paradis fiscaux, mais plutôt parler d'économie off-shore. Et puis, il faut savoir que pour une photo réussie, nous avons essuyé peut-être 30 refus ! Ce que vous voyez ici à l'Archevêché, ce sont des dizaines d'emails et de coups de fil parfois dans le vide.

Photo Paolo Woods et Gabriele Galimberti, série 'Les Paradis, rapport annuel', 2012-2015Singapour. Tony Reynard (à droite), président du port franc de Singapour, et Christian Pauli, directeur général de la logistique pour les œuvres d'art, dans l'un des coffres haute-sécurité de Singapour. Le port franc de Singapour, conçu et financé par une équipe d'hommes d'affaires suisses, contient dans ses coffres des œuvres d'art, de l'or et de l'argent liquide. Situé tout près de l'aéroport de Singapour, il permet à des entreprises, des établissements ou des particuliers de déposer leurs biens et de les échanger hors de tout contrôle fiscal. Crédit photo : Paolo Woods / Gabriele Galimberti / Institute

(MàJ) Un livre a été édité pour présenter le fruit de ce travail...

Oui, et il vient juste d'arriver. Comme nous avons réellement créé une compagnie (Heaven : "paradis"), nous avons décidé de présenter notre reportage comme un rapport annuel. Je crois très fort au pouvoir de l'image. Nous étions vraiment obsédés par cette histoire et le fait de la montrer en photos. Quand on a une image de quelque chose, on arrive à le comprendre à un autre niveau. On peut rédiger des articles sur les paradis fiscaux, mais avoir une image de ce phénomène, cela peut également tout changer. On peut le faire sur les crimes écologiques ou la guerre, mais on doit également le faire sur d'autres sujets moins faciles à appréhender.

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Paolo Woods et Gabriele Galimberti
Les paradis, rapport annuel
Du 23 mars au 21 avril 2017
Centre Assas
92 rue d'Assas, 75006 Paris
Dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris 2017
Entrée libre, sur inscription

Source : Mois de la Photo du Grand Paris 2017

Renaud Labracherie

Rédacteur en chef de Focus Numérique. Grand évangéliste du RAW. Ses publications 

Arthur Azoulay

Spécialiste des optiques et rédacteur en chef adjoint de Focus Numérique. La photo est pour lui une obsession. Ses publications