Cette année, lors de notre passage au Japon pour le CP+, nous avons eu l'exceptionnelle opportunité de visiter l'usine d'optiques de Canon d'Utsunomiya (une première mondiale) et de rencontrer des responsables très haut placés chez Canon pour parler marché, produits et avenir. Après la publication de notre entretien avec MM. Go Tokura, Chief Executive Image Communication Business Operation, et Yoshiyuki Mizoguchi, Group Executive ICB Products Group Image Communication Business Operations, voici le récit de notre rencontre avec MM. Masato Okada, Shingo Hayakawa et Kenichi Izuki, respectivement Chief Executive Image Communication Products Operation, Deputy Group Executive Image Communication Business Operations et directeur de l'usine d'Utsunomiya.

L'entrée de l'usine d'optiques Canon d'Utsunomiya.

Le comité d'accueil à l'usine Canon d'Utsunomiya.

Des lentilles asphériques moulées à large diamètre ?

L'un de vos concurrents, Sigma, communique beaucoup sur sa technologie de lentilles asphériques moulées à large diamètre (8 cm). Ces nouvelles lentilles ont d'ailleurs été utilisées dans leur 12-24 mm f/4 et plus récemment leur 14 mm f/1,8. Qu'en est-il pour Canon de cette technologie ?

Nous avons plusieurs types de lentilles asphériques que nous avons développées et que nous produisons. Certaines sont moulées et certaines sont réalisées par polissage. Dans les objectifs où nous intégrons plusieurs lentilles asphériques, nous avons des genres de "standards" qui nous permettent de savoir quel type de lentille utiliser dans le but d'atteindre la meilleure qualité d'image possible. Pour ce qui est des lentilles asphériques à large diamètre, nous avons à notre disposition la technologie de polissage qui nous permet de faire de très grandes lentilles, que nous utilisons d'ailleurs sur certains produits semiconducteurs.

Quid du développement de la technologie DO ?

Nous pensons que les lentilles diffractives sont, dans un sens, le futur en matière d'optique afin de réduire l'encombrement et le poids des objectifs. Chez Canon, vous les avez pour le moment intégrées sur deux produits (le 70-300 mm DO et le 400 mm DO), bientôt trois (le prototype du 600 mm DO a été présenté à l'occasion de la Canon Expo 2015). Pour autant, nous ne savons pas grand-chose de cette technologie, que vous et Nikon (sur son 300 mm f/4 PF) utilisez. Comment sont faites ces lentilles ? Pensez-vous que, dans le futur, nous verrons de plus en plus d'objectifs utilisant la technologie DO ?

Nous avons un brevet sur notre technologie DO. Notre approche de production réside dans la réalisation de copies à partir d'un moule haute précision. Sur l'optique que nous avons lancée il y a deux ans, le 400 mm, nous avons énormément amélioré la performance de cette technologie. Si nous n'avons pas encore beaucoup de produits DO, alors que la technologie a été développée en 2001, c'est que nous n'arrivions pas encore au niveau de qualité escomptée. Cela a pris du temps de les atteindre. C'est pourquoi nous avons attendu 2014 pour mettre sur le marché ce produit dont nous sommes très fiers, et sur les performances duquel nous sommes confiants.

Prototype du futur 600 mm DO, présenté lors de la Canon Expo 2015.

L'objectif le plus difficile à réaliser ?

Quel a été l'objectif le plus difficile a produire et pourquoi ?

L'un des derniers challenges marquants que nous avons relevés est sur la dernière version de notre zoom 16-35 mm f/2,8 III. C'est la lentille frontale qui nous a posé le plus de problèmes, car elle devait respecter une courbure très importante et rentrer dans un diamètre de 82 mm. C'est une lentille moulée et nous avons dû développer un matériel spécifique pour la réaliser. Si nous avions fabriqué cette lentille avec les matériaux que nous avions à disposition, le diamètre aurait été beaucoup plus important.

Coupe de la dernière génération de 16-35 mm f/2,8.

Qui a le dernier mot ?

Comment se déroule la conception d'un nouvel objectif ? Qui fait les choix ?

L'usine, la recherche & développement et la planification produits (product planning) ont un but commun qui est de créer et produire les meilleures optiques du monde. Chaque département fait donc le nécessaire pour atteindre cet objectif. Pour ce qui des choix techniques sur les objectifs, c'est M. Masato Okada qui a le dernier mot. Par exemple nous avions en quelque sorte le choix entre un 11-24 mm f/4 et un 12-24 mm f/2,8. Les deux objectifs auraient eu à peu près les mêmes dimensions et les coûts de production auraient été les mêmes. L'objectif de base étant d'être les premiers à produire les meilleurs objectifs du monde, nous avons opté pour le 11-24 mm f/4 (NB : il existe déjà un 14-24 mm chez Nikon).

Écorché du Canon EF 11-24 mm f/4 L USM présenté au CP+ 2015. On aurait pu avoir à la place un 12-24 mm f/2,8, mais M. Masato Okada a choisi ce modèle.

Parlons chiffres !

Pouvez-vous nous donner les volumes de production des principales optiques de la série L ?

Nous ne pouvons pas vous donner toutes ces informations. Ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous produisons en moyenne 200 super-téléobjectifs par mois. L'objectif de la série L qui a été le plus produit est peut-être le 24-105 mm f/4 première génération. Sur cette optique, nous avons atteint les 20 000 unités par mois. Pour ce qui est du 24-70 mm f/2,8, nous allons dire que les volumes de production oscillent entre 10 000 et 15 000 unités par mois. Bien entendu, l'objectif le plus produit est l'EF-S 18-55 mm. Il n'est pas fabriqué dans cette usine, mais sur un autre site dans un autre pays.

M. Kenichi Izuki, directeur de l'usine d'Utsunomiya, nous présente le fonctionnement de la production des optiques.

Et la ligne rouge ?

Pouvez-vous nous raconter l'histoire de la bague rouge des optiques série L ?

Historiquement (gamme FD) pour les objectifs asphériques, nous avions une bague couleur or et pour les objectifs à la fluorite, une bague couleur verte. Nous avions besoin d'une distinction pour les objectifs professionnels. En combinant l'or et le vert, nous en sommes arrivés à choisir la couleur rouge pour identifier nos optiques série L. À l'époque de la gamme FD, nous avions déjà une bague rouge, mais elle était réservée uniquement aux super-téléobjectifs.

M. Shingo Hayakawa, Deputy Group Executive Image Communication Business Operations, nous raconte l'histoire finalement toute simple de la bague rouge des objectifs de la série L.

Et le futur ?

Quels seront les buts à atteindre dans le futur ? Améliorer encore la qualité optique, les ouvertures maximales, augmenter la plage de focale des zooms, etc. ?

Je ne peux pas vous donner les ratios entre le développement de nouveaux produits et l'amélioration des produits existants. Ce que je peux vous dire en revanche, c'est que nous souhaitons améliorer tous les aspects — dont ceux que vous venez de citer — pour le développement de futurs produits. Aucun ne sera délaissé. Sans pouvoir vous en dire plus, nous sommes en train de développer une nouvelle technologie qui apportera une réelle valeur ajoutée et permettra de prendre un nouveau type de photo.

Sans pouvoir vous en dire plus, nous sommes en train de développer une nouvelle technologie qui apportera une réelle valeur ajoutée et permettra de prendre un nouveau type de photo.

M. Masato Okada, Chief Executive Image Communication Products Operation.

Face à la concurrence ?

Il y a une différence de prix énorme entre les produits Sigma et les produits Canon. Comment pouvez-vous l'expliquer ?

Pour ce qui est de la valeur des optiques, c'est au consommateur de décider. Nous n'entrerons jamais dans la guerre des prix. Notre objectif est d'offrir la meilleure expérience possible à nos clients. Le développement des technologies et nos méthodes de production justifient le prix de nos objectifs. Lorsque nous mettons en parallèle le coût d'un objectif et ses performances, on se rend compte que la relation n'est pas proportionnelle. À partir d'un certain moment, augmenter d'un cran supplémentaire les performances d'un objectif coûte extrêmement cher. Notre responsabilité est de proposer les meilleurs produits.

Voir aussi :
> Exclusif : nous avons visité l'usine d'optiques Canon d'Utsunomiya !
> Entretien avec MM. Go Tokura et Yoshiyuki Mizoguchi de Canon Japon

Arthur Azoulay

Spécialiste des optiques et rédacteur en chef adjoint de Focus Numérique. La photo est pour lui une obsession. Ses publications