Ciné et photo, une nouvelle alliance nouée par Capa avant même la création de l'agence... À l'occasion des 70 ans de Magnum, Arte diffuse Le Cinéma dans l’œil de Magnum, un documentaire sur ce travail peu mis en avant par l'agence, mais qui a donné naissance à des images parmi les plus iconiques de l'histoire du cinéma et de la photographie. À découvrir absolument le 31 mai.

Magnum, 70 ans au compteur. Agence mythique fondée par le pape Capa en 1947. Sa subversive idée ? Protéger les droits des reporters sur leurs images. Pourquoi ? La presse les exploite alors jusqu’à la corde, ne se préoccupant pas d’un quelconque droit moral du photographe. Comment ? En délimitant dès l’achat les conditions d’exploitation : si l’image est acquise dans le cadre d’un reportage, elle ne peut être utilisée pour la promotion du magazine, par exemple. Pour mener à bien cette entreprise, David "Chim" Seymour, Henri Cartier-Bresson, pour les plus connus… Ils y parviendront, la preuve, nous écrivons ces lignes. Voilà pour le décor.
Aujourd’hui, nous connaissons ces photographes. Par leur travail, ils ont défini une "patte Magnum", reconnaissable entre toutes. Un esprit de reportage porté par le regard parfaitement assumé d’auteur. Un regard qui dénonce les injustices sociales, qui va à la rencontre des grandes personnalités du monde, qui témoigne de son temps, en somme.

Histoire d'amour et de cinéma

En fait l’histoire de Magnum avec le cinéma commence avant même l’existence de l’agence et, quelle surprise, à l’orée d’une histoire d’amour. 1945, la libération de Paris. Robert Capa, déjà connu pour ses images de la Guerre civile espagnole et du débarquement, traîne derrière lui une aura de reporter intrépide et de grand séducteur. Il fait la rencontre, au Ritz, d’Ingrid Bergman, de passage en Europe. C’est le coup de foudre. Capa veut la suivre à Hollywood où l’actrice est encore mariée à Petter Aron Lindström. Celui qui est capable de tout prétexte d’un reportage pour Life pour s’incruster sur le tournage des Enchaînés (Notorious, d'Alfred Hitchcock, 1946) pour prendre en photo la femme qu’il aime. Ce seront ses premières photos de tournage, qui vont décider du reste de cette histoire qui nous mène jusqu’à aujourd’hui. Mais l’idylle ne dure qu’un peu plus de dix-huit mois. Capa s’ennuie à Hollywood : le poste d’apprenti-réalisateur lui paraît bien en deçà de ses ambitions ; Ingrid parle de mariage, il rêve de se retrouver en reporter. En 1947, Robert Capa quitte Hollywood et Bergman pour New York où il fonde l’agence. Mais durant son séjour sur la côte Ouest, et grâce à l’entremise d'une vieille connaissance, Ernest Hemingway, il a rencontré les plus grandes stars et metteurs en scène de l’époque.

Photo de tournage en noir et blanc d'Eve Arnold pour MagnumMarylin Monroe sur le tournage des Misfifs (John Huston, 1960). © Eve Arnold/Magnum

Souhaitant renverser les rapports de force avec la presse, l’agence a du mal à trouver les premiers financements. Les grands magazines comme Life refusent cette nouvelle donne. Aussi Capa, finalement grand argentier, trouve une feinte. Il propose des sujets où il a ses entrées : les studios d’Hollywood alors à leur apogée. Son approche de reporter lui fait trouver des angles inédits d’arrière-boutique : le travail des décorateurs, des metteurs en scène… En fait, rétrospectivement, il invente ce faisant les making-off ! Les magazines, avides d’images exclusives, sont séduits. Ils publient ces images qui changent tant de la platitude des photographies de plateau officielles. La sauce prend. Capa a réussi son coup.

Plus tard, il dénigrera ces photos, ne considérant que son travail de reporter pur qui lui coûtera la vie en 1954 sur une mine d’Indochine. Mais l'on doit à Eve Arnold, Dennis Stock, Inge Morath, HCB ou d’autres parmi les plus belles images du cinéma, considérées aujourd’hui comme iconiques. Celles de James Dean sous la pluie à Times Square, signées Dennis Stock. Burt Glinn rend éternelle Elizabeth Taylor en maillot de bain blanc dans Suddenly, Last Summer (Soudain l’été dernier, Joseph L. Mankiewicz, 1960)… Le tournage le plus marquant sera certainement The Misfits (Les Desaxés , de John Huston, 1960). Marquant à la fois pour l’histoire du cinéma et par le pouvoir des images produites. Comme si les neuf photographes de Magnum qui se sont succédé sur le tournage avaient su capturer ce qui se tramait sur scène et back stage. Marilyn, dont le mariage avec Arthur Miller s’étiole, est au plus mal et ses retards excèdent les équipes ; Montgomery Clift, dont l’homosexualité exaspère le metteur en scène, noie son chagrin devant et derrière la caméra ; Clarke Gable, fatigué et âgé, décède d’une crise cardiaque le lendemain du dernier jour de tournage… Tout est apocalyptique pendant les deux mois de ce tournage dans le désert du Nevada. Les malaises de chacun transpirent sur la pellicule. C’est le film des légendes et du cinéma des studios Hollywood qui s’éteignent.

Photo de tournage en noir et blanc d'Eve Arnold pour MagnumSur le tournage de The Misfits. © Eve Arnold/Magnum

Aujourd'hui, le cinéma n'a plus vraiment besoin de photographes de renom pour exister. Le milieu est tellement verrouillé par la communication des acteurs, des producteurs, des sociétés de production, des marques... Nous sommes à des années-lumière des relations qu'ont pu établir des photographes comme Gueorgui Pinkhassov avec Andreï Tarkovski ou Joseph Koudelka avec Theo Angelopoulos. Même l'essai de Paolo Pellegrin à travers sa série Great Performers, parue dans le New York Times en 2008, paraît un cran en dessous... Sophie Bassaler a réussi à ouvrir une porte sur un aspect méconnu d'une agence reconnue mondialement et à nous faire davantage aimer ce cinéma des légendes. Merci à elle de rappeler ce compagnonnage évident d'hommes et de femmes amoureux fous de la vie à travers un viseur, où la frontière entre réalité et imagination ne font qu'un. Enfin. À regarder sans fin.

Le Cinéma dans l’œil de Magnum
Documentaire écrit et réalisé par Sophie Bassaler
Une coproduction Films à Cinq, Arte France, Magnums Photo – 2016, 52’
Sur Arte le 31 mai 2017 à 23h15
En Replay sur Arte+7 jusqu'au mercredi 7 juin

Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications 

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