New York la nuit, des macchabées, du sang sur les trottoirs, des loqueteux... c'est l'Amérique des bas-fonds et du crime que Weegee montre. L'Amérique urbaine de la nuit, des heures perdues dont l'atmosphère noire marquera tant ces cinéastes de polars jusque dans les années 1960.

Les débuts dans la vie d'Usher Fellig s'enracinent au cœur de l'histoire de l'Europe du début du 20e siècle, puis dans celle de l'Amérique nourrie de ses migrants. Il voit le jour dans une famille juive et pauvre quelque part aux confins de l'empire austro-hongrois des Habsbourg, dans la ville aujourd'hui ukrainienne de Zloczew. Les pogroms se succèdent et provoquent l'exil en Amérique du père, dès 1906. Sa famille le rejoint quatre ans plus tard. À son arrivée à l'ombre de la statue de la Liberté, Usher devient Arthur — une "américanisation" de son prénom, imposée à tous les immigrés aux prénoms "impossibles". Il a 11 ans.

Cow Boy fatigué, vers les années 1940Cow Boy fatigué, vers les années 1940.

Comme bon nombre de migrants venus d'Europe, les Fellig vivent misérablement à Ellis Island. La vie essaie de s'installer malgré tout. Mais Arthur aime la nuit, sort, lit des polars, vit dehors, explore cette nouvelle ville. Une nouvelle vie peu compatible avec la sévérité de son rabbin de père, avec qui il ne s'entend plus. Il quitte la maison en 1918 et vit de petits métiers. Il lui arrive souvent de dormir dans la rue, sur les escaliers de secours des immeubles quand il fait trop chaud, ou encore dans les bordels. Ses compagnons d'infortune deviendront plus tard l'un de ses sujets. Son attirance pour la photo semble provenir d'une rencontre avec un photographe des rues, qui tire le portrait des enfants faisant un tour de poney. Arthur comprend qu'il ferait de meilleures affaires s'il concentrait son activité le dimanche, quand les kids sont endimanchés. Il saisit aussi que même les familles les plus désargentées achètent des images de leur enfant sur un poney.

C'est un malin, Arthur... Commencent les années d'apprentissage, de toutes sortes : de la technique, de la vie, des expérimentations... un fil rouge dans son parcours.

Un meurtre de l'East Side (1943).

En 1918, Arthur entre dans un laboratoire qui, en 1921, lui ouvre les portes de celui du New York Times. Toutefois, c'est en 1924 qu'il collabore pour la première fois avec l'agence Acme. D'abord comme laborantin, puis comme photographe, quand ceux de la maison manquent à l'appel. En 1935, à 36 ans, il quitte l'agence pour commencer une carrière de freelance. Les photos qui le feront connaître seront faites pendant les dix années qui suivent.
Mais son principal commanditaire reste l'agence Acme. Il lui vend ses images 20 $ par meurtre. Et s'installe juste en face du commissariat central de NY, histoire d'être plus vite au parfum. Puis, en l938, l'ex-immigré autrichien devient le premier citoyen américain à être autorisé à avoir une radio de la police dans sa voiture. Voilà qui met une bonne droite à ses concurrents ! Maintenant, il a tout le temps d'immortaliser les corps non encore recouverts par la police.

Question débrouille, Arthur fait encore mieux. En 1938, il achète un coupé Chevrolet dont la particularité est d'avoir un coffre très profond. Il y installe ce qui pourrait s'apparenter à un bureau ambulant : une machine à écrire pour prendre des notes sur les crimes et légender ses photos, des lampes de flash surpuissantes dont il use et abuse mais qui dramatisent à fond ses images, ses plaques 4 x 5 pouces qui alimentent son célèbre Speed Graphic, des chaussures, ses légendaires cigares, de quoi se changer, de quoi manger. Il y passe ses nuits, toujours à l'écoute de la radio. "Ma voiture est devenue mon domicile ", écrit-il dans Weegge par Weegee. Weegee ? C'est le surnom qu'il a adopté la même année. L'histoire voudrait que cela soit en référence au Oui-Ja ("oui" en français et en allemand mais prononcé "dji" en anglais), un jeu très populaire supposé prédire l'avenir — pertinent pour lui qui semblait avoir la prescience d'un crime avant qu'il fût commis.

Son mari blessé est arrêté pour le meurtre d'un parent, 30 juillet 1941 © ICPSon mari blessé est arrêté pour le meurtre d'un parent, 30 juillet 1941. © International Center of Photography

En 1940, Weegee fait son entrée au PM, dont on ne sait pas très bien si cela veut dire Picture Magazine ou si son titre est dû au fait qu'il sort le soir. Le quotidien libéral (au sens anglo-saxon), connu pour faire appel à des photographes de renom comme Lisette Model ou Margaret Bourke-White, lui donne carte blanche : "Va faire des photos, nous les publierons". C'est pour ce journal qu'il trouve sa célèbre signature : "Weegee the famous".

Du style qui était le sien à cette époque, il dira qu'il lui a permis de photographier l'âme de la ville qu'il connaissait et qu'il aimait. Cette âme new-yorkaise pouvait tour à tour dénoncer la ségrégation contre les Noirs, la richesse qui s'affiche trop ostensiblement à une première d'opéra alors que le pays est en plein effort de guerre, ou se pencher sur les ivrognes et les clochards qui jonchent les rues. La ville devient un décor de la condition humaine.

Weegeen, photo de Henry Rosen et Harvey Stemmer arrêtés pour avoir corrompu des joueurs de l'équipe de basketball du Brooklyn College, New York, 1945 © ICPHenry Rosen et Harvey Stemmer arrêtés pour avoir corrompu des joueurs de l'équipe de basketball du Brooklyn College, New York, 1945. © International Center of Photography

Mais ses images ne sont pas des instantanés. Il les compose, bouge le corps, retourne un chapeau, cadre toujours avec un élément détonnant ou signifiant. Détonnant, comme dans cette image où devant un corps, n'apparaissent que les premières lettres d'une enseigne d'un restaurant : "Rest" qui, en anglais, signifie "repos" ; ainsi, à partir d'une image dramatique, il appuie l'ironie du destin ou le sordide en pointant sur un détail incongru. Signifiant, quand il s'éloigne de son sujet pour inclure dans son cadre les témoins ou les badauds attirés par la scène où le corps gît. Certains rient, certains pleurent, tandis que d'autres semblent indifférents. En fait, sans en avoir l'air et certainement sans l'avoir réalisé tout de suite, Weegee réussit à forger un style graphique qui fera sa signature : des blancs légèrement cramés, des noirs toujours profonds, des cadrages (ou recadrages au tirage) au cordeau.

Cette expérience l'incite un peu plus à arrêter ses photos de crimes. Il pose davantage son regard sur la vie et les enfants de New York qu'il rassemble dans Weegee's People (Le Peuple de Weegee) en 1946.

Garçon avec un doigt dans sa bouche au cinéma,  New York, vers 1943Garçon avec un doigt dans sa bouche au cinéma, New York, vers 1943.

Sa graphie a voyagé jusqu'en Californie, où Hollywood l'appelle encore. Il y va — mais n'aime pas — et joue parfois dans des films. En 1964, un cinéaste britannique, lui-même ancien assistant photographe pour Look Magazine, le demande comme consultant pour la photographie du film qu'il projette de tourner. Le cinéaste, c'est Stanley Kubrick ; le film, Dr Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb — en un mot : Docteur Folamour (1964). Pour l'anecdote, Peter Sellers s'inspirera très fortement pour son rôle-titre de l'accent autrichien de Weegee.

Mais New-York manque au photographe. Peu de temps avant sa mort, en 1968, il y rencontrera l'étoile montante de l'Underground, Andy Warhol, avec qui il expérimentera une dernière fois collages et montages photographiques.

Le fonds Weegee est conservé à l'International Center of Photography de New York.

Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications 

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