Walker Evans est l'un des grands noms de la photographie moderne, l'un de ceux dont on trouve l'écho dans l'œuvre des photographes actuels. C'est la modernité et l'exigence de son regard qui en ont fait un grand photographe ; quant à sa force de travail, elle a forgé sa renommée.

Il est d'usage de retrouver, dans l'enfance d'un photographe, la découverte d'un boîtier magique qui aurait fait déclic et montré la voie... Rien de tel ici : le parcours de Walker Evans est plus atypique.

Vue d'une rue de New York (South Street) en 1932. Photo Walker EvansSouth Street, New York, 1932. © 2015 Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art

Il a d'abord voulu être écrivain. Après une année passée à étudier la littérature française au Williams College (Massachusetts), le jeune Walker déménage avec sa famille à New York, où il trouve un emploi dans une librairie. Il y dévore les classiques de T.S. Eliott, D.H. Lawrence et Charles Baudelaire. Entre 1926 et 1927, âgé de 24 ans, il passe une année à Paris et prend des cours de littérature à la Sorbonne. S'il acquiert de solides bases pour assurer des traductions, ses talents d'écrivain ne s'affirment malheureusement pas. Il renonce à la vie de bohème parisienne et rentre à New York, où il opte pour la photographie comme moyen d'expression.

Ouvrier docker du charbon en 1932. Portrait en noir et blanc. Photo Walker Evans.Coal Dock Worker, 1932. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art.

Deux personnes à bord d'une voiture décapotable stationnée dans la rue principale d'une petite ville. Photo de rue en noir et blanc. Photo Walker Evans*Parked Car, Small Town Main Street", 1932. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art.

Il y transpose les principes qu'il avait déjà définis en tant qu'apprenti écrivain : description incisive et structure narrative, ironie et lyrisme. Autant de dogmes qu'il rejettera quelques années plus tard pour construire la trame à son travail le plus accompli et le plus caractéristique de son œuvre.

Façade d'un restaurant de Front Street à New York en 1934. Photo noir et blanc. Photo Walker EvansPaul's Restaurant on Front Street, New York 1934. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art
Façades de maisons dans une rue de la Nouvelle-Orléans. Photo en noir et blanc. Photo Walker EvansNew Orleans Houses, 1935. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art.

De 1935 à 1937, il travaille pour la Resettlement Administration (plus tard nommée "Farm Security Administration" ou FSA), issue du New Deal, la politique interventionniste mise en place par Franklin D. Roosevelt pour sortir les États-Unis de la Grande Dépression. Rattachée au ministère de l'Agriculture, l'agence fait appel à des photographes tels que Dorothea Lange ou encore Arthur Rothstein pour documenter l'impact de la dépression dans les petites villes où il a été particulièrement ravageur, montrer que le gouvernement fédéral cherche à améliorer le sort des plus touchés et créer une solidarité nationale. Evans est chargé de photographier une communauté de mineurs de charbon au chômage, et des métayers dans la culture du coton. Cette expérience sera considérée comme son œuvre majeure.

Floyd Burroughs, métayer cultivateur de coton durant la Grande Dépression, dans le cadre de la campagne photographique de la FSA pour le New Deal. Photo en noir et blanc. Photo Walker EvansFloyd Burroughs, cotton sharecropper. Hale County, Alabama, 1936. © Library of Congress (Public domain)
Balai et tabouret, coin de cuisine dans une ferme de Hale County durant la Grande Dépression, dans le cadre de la campagne photographique de la FSA pour le New Deal. Photo en noir et blanc. Photo Walker EvansKitchen Corner, Tenant Farmhouse, Hale County, Alabama 1936. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art.

Chez Evans, le résultat obtenu est tout sauf documentaire au sens strict du terme. Il souhaite en effet aller au-delà de la proposition du gouvernement. Ce qu'il rapporte témoigne certes des conditions de vie des populations les plus pauvres, mais pas uniquement... Il réussit en effet à montrer la misère de l'Amérique des petites villes rurales en la teintant d'infini respect, et en interrogeant l'apparente insignifiance des gens de peu, des gens de rien. Evans s'oppose ainsi au sentimentalisme d'Edward Steichen et aux images symbolistes d'Alfred Stiglitz, grands noms de la photographie de l'époque.

Portrait d'Allie Mae Burroughs, femme d'un métayer cultivateur de coton, Hale County, Alabama, 1936. Portrait en noir et blanc, les visages de la Grande Dépression, dans le cadre de la campagne photographique de la FSA pour le New Deal. Photo Walker EvansAllie Mae Burroughs, Wife of a Cotton Sharecropper, Hale County, Alabama, 1936. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art

En 1938, il commence une remarquable série de portraits saisis au vol dans le métro de New York, grâce à l'utilisation d'un objectif caché à la place d'un bouton de son manteau. Longtemps restée non publiée, cette série est l'une de ses plus connues aujourd'hui. Elle capture avec force l'ennui, la curiosité, la réflexion, la rêverie sur tous ces visages anonymes.

Deux femmes dans le métro new-yorkais. Portrait sur le vif en noir et blanc. Photo Walker EvansSubway Portraits, 1938. © Walker Evans Archive

Homme dans le métro new-yorkais. Portrait sur le vif en noir et blanc. Photo Walker EvansSubway Portrait, 1938. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art.
Homme dans le métro new-yorkais. Portrait sur le vif en noir et blanc. Photo Walker EvansSubway Portrait, 1938. © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art.

La garde est baissée, le masque est tombé, plus encore que dans une chambre solitaire (avec des miroirs). Les visages des gens sont dans un relâchement total dans le métro.

Walker Evans

En septembre de la même année, le MoMA (Museum of Modern Art) organise une grande exposition nommée American Photographs. L'institution propose un regard sur les dix premières années du travail d'Evans. Est publié simultanément l'ouvrage du même nom, qui sera décisif pour la vocation de nombre de photographes modernes (voir entre autres notre article consacré à Stephen Shore).

Notre sensibilité contemporaine a assimilé la qualité du travail mené par Evans. Nous y voyons un style, une œuvre photographique, une œuvre d'art. Pourtant, à l'époque, Evans se positionne comme documentariste et il est reconnu en tant que tel. En choisissant des sujets "délaissés", il tente de faire connaître à ses compatriotes l'état de leur pays et, avec la presse comme principal média, va au bout de sa démarche de diffusion de masse. Elle est encore bien éloignée du lectorat des ouvrages d'art, plus encore de ceux qui fréquentent les musées et les galeries.

Femme fumant une cigarette. Portrait en couleur au Polaroid. Photo Walker EvansSans titre, 1973/1974. © Andrea Rosen Gallery.
Flèche au sol, marquage sur une chaussée de bitume. Polaroid en couleur. Photo Walker EvansSans titre, 1973/1974. © Andrea Rosen Gallery.

Ainsi, dès la fin des années 1930, Walker publie dans Fortune (le plus ancien magazine consacré à l'économie d'Amérique du Nord). Une collaboration qui ne s'arrêtera qu'en 1965, Evans ayant atteint le poste de Special Photographic Editor. "Spécial", car son travail n'est alors pas seulement de photographier, mais aussi de mettre en page les sujets photos et d'en écrire les textes. En publiant 400 images dans Fortune, Evans réussit à conjuguer ses deux vocations, écriture et prise de vues, pendant près de 20 ans.

Panneau de circulation Stop. Polaroid en couleur. Photo Walker EvansSans titre, 1974. © Andrea Rosen Gallery.

En 1955, Evans publie le portfolio Beauties of the Common Tool, que le MoMA considère comme "les plus saisissantes des photographies d'artiste jamais publiées dans une revue commerciale". La fin de sa collaboration avec le magazine en 1965 marque sa retraite en tant que photographe. La même année, il endosse le rôle de professeur de photographie et de design graphique à l'école d'art de l'université de Yale.

En 1973, Evans a 70 ans. Il s'intéresse de près au Polaroid SX70 avec lequel il retourne à ses sujets esthétiques d'origine : les formes, les signes et les polices de caractères dans la ville. Il s'éteint en 1975 dans la plus grande simplicité.

À voir à Arles

À noter, les Rencontres d'Arles proposent une exposition sur le travail imprimé de Walker Evans : Anonymous (voir ci-dessous). Des magazines ainsi que des tirages d'époque y sont présentés. Une façon de comprendre l'extrême cohérence de la démarche photographique d'Evans, tout au long de sa carrière.

Walker Evans - Anonymous Du 6 juillet au 6 septembre 2015 Rencontres de la photographie d'Arles 2015 Musée départemental de l'Arles antique De 10h à 18h

Voir aussi

Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications 

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