Martin Parr, c'est ce photographe britannique qui a fait de la photo moche un filon. Aujourd'hui, son nom est devenu aussi incontournable que la visite de la graisseuse Camden lors d'un voyage à Londres ou le surfait tour en chameau au pied de la pyramide de Khéops. Il porte en lui la signification d'une certaine photographie qui dénonce le tourisme de masse et le goût douteux de la middle class anglaise, qui le fascine autant qu'elle le révulse. Quoi qu'on en pense, Martin Parr a réussi, avec ces images criardes et la multiplication des médias qu'il utilise pour diffuser sa production, à donner un nom à la photographie auprès de ceux qui s'y connaissent le moins.

Photo Martin ParrEngland West Bay, 1996. © Martin Parr/Magnum Photos

Parr le dit lui-même : il est devenu photographe pendant son adolescence. C'est en compagnie de son grand-père, lui-même amateur averti, qu'il fait ses premières photos et développe ses premiers films. Nous sommes au milieu des années 1960. Puisqu'il décide d'en faire son métier, de 18 à 21 ans (1970-1973), il pousse les portes de l'École polytechnique de Manchester pour en apprendre les bases.

Dès sa sortie, à 22 ans, Martin autopublieHome Sweet Home (à moins de 50 exemplaires). Une sorte de recueil de photographies noir et blanc d'intérieurs de la middle class anglaise des mid-70's. Classe dont il est lui-même issu. Des fleurs sur les murs, des fleurs en plastique dans des vases, le portrait d'un proche imprimé sur le fond d'une assiette accrochée au mur fleuri, une façade de maison victorienne vaguement égayée d'un bounting (guirlande de fanions multicolores) triste et désolé... la vision de Parr sur ses concitoyens est à mi-chemin entre la moquerie la plus acerbe et la tendresse la plus innée. Oui, ces objets sont d'un goût douteux, mais on ne peut pas balayer d'un revers de main les sentiments qui ont conduit à leur naissance. À sa façon, Parr célèbre une certaine vie traditionnelle au Royaume-Uni.

Photo Martin Parr/Magnum PhotosIrlande, Dublin. Pont O'Connell, extrait de Mauvais Temps. Octobre 1981. © Martin Parr/Magnum Photos

Quarante ans plus tard, ce double regard sur ses compatriotes et plus encore sur l'espèce humaine n'a pas vraiment changé. L'idée de ce premier ouvrage trouvera écho dès Signs of the Times: A Portrait of a Nation's Tastes, en 1992, et jusqu'en 2000, avec Think of England. Titre qu'il reprend d'un film qu'il tourne à la fin des années 1990 pour la BBC. Car c'est aussi ça, l'industrie Parr : décliner les films en livres et rééditer d'anciennes publications.

Pour l'heure sort en 1984 son deuxième livre lui aussi en noir & blanc : Bad Weather (Mauvais temps), cette "obsession nationale", qui montre la Grande-Bretagne, l'Irlande et leurs habitants aux prises avec le vent, la neige, la pluie. Quoi de plus banal finalement... mais c'est là que se dessine sa vision, son cheval de bataille : voir de l'extraordinaire dans les scènes les plus ordinaires de la vie.

Toutefois, influencé par les travaux de photographes américains comme Joel Meyerowitz, William Eggleston ou Stephen Shore, Martin Parr s'oriente vers la couleur de façon plus sérieuse que ses quelques tentatives timides dans les années 1970. Ce nouveau médium lui permet d'accentuer sa critique de la société. Il démontre l'ambiguïté ou même l'outrance du monde dans lequel nous vivons. Et ne fera plus jamais de noir & blanc. Son idée est de prendre le contre-pied de la photographie documentaire traditionnelle, qui montre la pauvreté pour la dénoncer. Lui préfère "surmontrer", avec des couleurs saturées et criardes, cette richesse dégoulinante et indécente qui peut constituer un danger pour la planète.

Photo Martin ParrFrance. Calais. Extrait de One Day Trip. 1988. © Martin Parr/Magnum Photos

En 1988, sa série One Day Trip (Voyage d'un jour) paraît en France en 1989 aux Éditions de la Différence. Elle capture les Britaniques qui traversent la Manche pour envahir les duty-free bon marché des côtes calaisiennes. Sur ces images, des représentants de la middle class thatchérienne se battent pour amasser des packs de bières bon marché. Les uns paraissent exténués comme après une bataille, d'autres arborent un visage convulsé par l'effort que leur demande la préservation de leur butin. Parr fait un parallèle entre la famine dans le monde et ces gens qui sont prêts à se battre pour un pack géant de blonde quelconque.

Dans les années 1980, photographier dans les supermarchés n'était pas courant. Dans un entretien donné au Jeu de Paume pour son expositionPlanète Parr (2009), il explique qu'il souhaitait répondre à Thatcher, dont la thèse était de dire combien le Royaume-Uni était redevenu un grand pays. Les images de Parr attestent que ce n'est pas tout à fait le cas pour tout le monde — disons que cette notion de "grande nation" ne paraît pas être la préoccupation principale dans certaines villes du Nord de l'Angleterre, par exemple.

Photo Martin Parr"Real Food", 2015. © Martin Parr/Magnum Photos

Parr poursuit sa démonstration du fait que l'excès de masse est dangereux avec le tourisme. Ses images figurent parmi les plus célèbres de l'histoire récente de la photographie. Son sujet est de photographier l'écart entre ce à quoi on s'attend quand on pense à un lieu touristique, et la réalité du terrain. La beauté, la magie d'un lieu, contre une horde de touristes aux attitudes et habitudes étranges. Pour l'anecdote, Henri Cartier-Bresson, à la vue de ces images, lui envoie un fax lui disant qu'il vient d'une autre planète. Le livre Small World sort en 1995 chez Dewi Lewis Publishing (Quel Monde pour le titre français, chez Marval. L'introduction est écrite par Roland Topor). Le livre sera mis à jour en 2007 et publié en France chez Hoëbeke, sous le titre Petite Planète.

En 1994, Parr rejoint l'agence Magnum, ce qui ne se fait pas sans grincement de dents des tenants de la ligne dure de l'agence, celle qui défend le reportage noir & blanc, la dénonciation des guerres, de la misère, de l'exploitation de l'homme par l'homme... Il change de format l'année suivante, en passant d'un 6x7 au 35 mm pour s'approcher du sujet. Il s'équipe aussi d'un flash annulaire qui donne un rendu assez dur, sans ombre sur le sujet.

L'industrie Parr prend une autre tournure à l'orée des années 2000 avec l'exposition Common Sense (Sens commun). Elle est entièrement constituée de tirages laser, tellement simples et peu chers à réaliser que Parr présente l'exposition simultanément dans 43 lieux différents.

Photo Martin ParrRU West Yorkshire, The Rhubarb Triangle, 2015. © Martin Parr/Magnum Photos

Le photographe diversifie son activité comme curateur, notamment à Arles en 2004, ou en 2010 à la Brighton Photo Biennial. Il est aussi connu pour être un foisonnant collectionneur d'objets incongrus ou kitsch — comme des montres à l'effigie de Ben Laden ou du papier toilette au portrait de Saddam Hussein qu'il réussit à exposer en même temps que ses images (Jeu de Paume en 2009) — ou de livres (sa bibliothèque en contient plus plus de 12 000) pour rester créatif...

Dernièrement, il a été le curateur de l'exposition Strange and Familiar: Britain as Revealed by International Photographers au Barbican Centre de Londres, en 2016.

L'homme est prolixe. L'homme fait de la photographie un art qui se démultiplie. Si le mauvais esprit était notre fort, la tentation serait de dire qu'il finit par faire de la photographie ce qu'il dénonce par ailleurs. Un objet sans beauté, absurde, risible, parfois sacrément vulgaire, et surtout qui rapporte.

Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications 

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