Quel lien y a-t-il entre les Jumelles du New Jersey de Diane Arbus et les Jumelles aveugles main dans la main de Jane Evelyn Atwood, au-delà d'une vision de la gémellité ?

Ces deux femmes photographes, chacune à leur manière, ont représenté sans fard le monde. La première a été, pour la seconde, le déclencheur pour s’exprimer par le médium photographique. C’est hantée par les images de Diane Arbus vues à New York que Jane Evelyn Atwood, américaine, s’installe à Paris en 1971 pour ne plus en partir. Issue d’une famille du Midwest, où la photographie était vue comme une plaisanterie, ses envies de liberté faisaient d’elle une délinquante potentielle au regard de ses parents. Là où les filles de sa classe s’amusaient, elle rêvait, elle, de théâtre et de lettres. En 1970, elle sort diplômée du Bard College, bien décidée à ne pas aller sur les chemins que l’on avait tracés pour elle, et part pour Paris.

Paris, pour elle alors âgée de 24 ans, est le début de sa pratique photographique. Elle achète un Nikkormat en 1975, puis son premier Leica — marque qu’elle ne quittera plus — sur les conseils de son ami photographe Leonard Freed. C’est également lui qui lui conseillera de rentrer dans les chambres avec les clients de la rue des Lombards. Une rencontre, une amitié avec Blondine, prostituée aux vêtements de star et au maquillage outrageux de cette rue pavée au cœur de Paris, fait pénétrer la jeune Atwood, alors âgée de 29 ans, dans cet univers inconnu. Est alors amorcé son premier reportage au long cours, qui la fera vivre au rythme des nuits du 19 rue des Lombards durant une année. À la lueur des réverbères, d’éclats lumineux sur les pavés ou de lumières crues de vieux lustres, c’est avec pudeur que l’objectif de la jeune photographe saisira le glauque de ce quotidien tout en révélant la beauté de ces actrices nocturnes, avec la rue comme seul horizon. En quelque sorte des rêves sombres éveillés (Rue des Lombards, publié aux éditions Xavier Barral en 2011).

crédit : Jane Evelyn Atwood

Dans ce premier projet se dessine déjà la constante singularité de l’écriture photographique de Jane Evelyn Atwood. Elle qui se dit fascinée par les gens qui paraissent étranges au reste du monde essaie de ne pas souligner leur étrangeté. Compassion, empathie, mais également exploration des limites sont les fondements caractéristiques de son œuvre.

Je fais de la photographie, car cela me fait comprendre le monde.

Jane Evelyn Atwood, photographe.

Ses récits photographiques sans concession nous dévoilent la vie derrière la vie, à l’image de journaux intimes. Une approche photographique empathique qui va là où la vie fait mal, avec des environnements plus ou moins hostiles. Tout ceci montré avec la plus grande bienveillance. Comme le miroir de certains démons venus de son enfance, d’un père violent et alcoolique, du manque de l'amour maternel. Aux portraits qu’elle fait se juxtaposent ses luttes personnelles. Chez Atwood, l’espace-temps est une vision où la mise en scène n’est jamais reconstituée et où la vie vous frappe dans sa vérité nue. Pénétrer dans son univers, c’est accepter d’être bouleversé.

Une de ses séries majeures — un travail de plus de 10 ans — sur les enfants aveugles (Extérieur nuit, publié aux éditions Actes Sud en 1998) lui vaut d’être la première lauréate de la Bourse de la Fondation W. Eugene Smith en 1980. Un témoignage tendre et surprenant, où l’objectif d’Atwood réussi à capter ce langage corporel émotionnel si spécifique de ces enfants et jeunes adultes qui ne voient pas et pourtant vivent dans un monde fait par et pour les voyants.

crédit : Jane Evelyn Atwood

S‘ensuivent des projets photographiques qui la conduisent dans des univers très divers. De 1983 à 85, elle suit les soldats de la Légion étrangère à Beyrouth et Castelnaudary afin de comprendre les enjeux et la volonté des hommes qui constituent ce corps d’élite — un travail en couleurs (Légionnaires, publié aux éditions Hologramme en 1986).

En couleurs également, et toujours dans la tradition de la photographie documentaire, en 1987, elle photographie pendant 4 mois Jean-Louis, première victime en France du Sida à accepter d’être photographié. Ses photographies bouleversantes seront les premières en Europe, donnant un visage digne à cette maladie. Durant ces quelques mois, elle accompagne quotidiennement la vie réduite de Jean-Louis jusqu’à son dernier souffle. Son reportage Jean-Louis : vivre et mourir du Sida, paru dans Paris Match en 1987, est primé en 1988 par un World Press Photo Awards.

crédit : Jane Evelyn Atwood

Pour Atwood, la photographie est là pour raconter des histoires, mais aussi pour réveiller les consciences, dénoncer mais surtout briser les idées fausses et les tabous. Accepter l’autre dans sa différence. Le travail photographique de Jane Evelyn Atwood est un voyage de près de 40 ans dans ce que nous ne préférions sans doute ne pas voir, ou que nous n’aurions pas l’occasion de voir.

Durant une décennie, elle va, armée de son objectif mais aussi d’un stylo, témoigner de la violence faite aux femmes. En 1989, elle commence à photographier les femmes en détention, en France, en ex-URSS et dans sept autres pays (Trop de peines : femmes en prison, paru aux éditions Albin Michel en 2000). Au départ, elle est animée par la curiosité, mais, témoin d’injustices, elle est poussée par un écœurement rageur et son appareil photo devient alors militant. Certains clichés de cette série sont déconcertants par le manque d’humanité. Elle prend la plume pour renforcer ses images, l’écriture devient alors aussi importante que l’écriture photographique. Son devoir de montrer est viscéral, c’est pourquoi, pour chacun de ses projets, elle s’immerge totalement pour mieux "entendre".

Un travail précieux où elle donne la parole à ces femmes. Neuf années de photo et une année d’écriture. Son cliché d’une femme accouchant menottée dans une prison de l’est des États-Unis illustrera une campagne d’Amnesty International en 1993. Ses images n’ont pas la volonté de changer le monde, mais elles ont un pouvoir formidable. Cela aura comme effet l’interdiction de cette pratique dans plusieurs États américains.

crédit : Jane Evelyn Atwood

Son projet sur les mines antipersonnel (Les Sentinelles de l’ombre, éditions Le Seuil, 2004) l’emmène du Cambodge au Mozambique, du Kosovo en Angola. C’est sur ces terrains minés à ciel ouvert qu’elle réussit à s’extraire des 10 années passées à côtoyer les murs des prisons. Ce travail est un cri contre la guerre et contre ceux qui utilisent ces armes, qui continuent de mutiler et de tuer longtemps après la fin des conflits.

De 2005 à 2008, Jane Evelyn Atwood se rend en Haïti (Haïti, Actes Sud, 2008), où un climat de violence règne. Loin de Port-au-Prince et des médias, son viseur imprime en couleur la vie quotidienne des Haïtiens aux prises avec l’insécurité et la peur.

crédit : Jane Evelyn Atwood

Des clichés, loin, très loin de son mode opératoire habituel, inondés de lumière et de couleurs. Et puis le Darfour, avec ses camps de réfugiés, Badate, ou l’histoire de l’immigration féminine ukrainienne en Italie, À contre-coups (éd. Xavier Barral), livre-témoignage sur la violence encore une fois faite aux femmes. Toujours des images... 40 ans d'un manifeste qui va bien au-delà du simple récit, porteur de voix que l’on n’entend pas ou ne veut pas entendre.

La première rétrospective de 2011 à la Maison Européenne de la Photographie à Paris fait partie de ces expositions qui vous prennent aux tripes et dont les images ne vous lâchent pas lorsque vous quittez les lieux. Excepté un cliché exceptionnel d’un fou rire communicatif : celui de l’écrivain afro-américain James Baldwin et de son frère !

crédit : Jane Evelyn Atwood

Une grande dame au magnifique sourire, à l’accent charmant et à l’acuité visuelle respectueuse.

Le site officiel de Jane Evelyn Atwood