Assurément, les détails de la vie d'Eugène Atget n'ont rien fait pour sa notoriété. Ce photographe n'est connu ni pour ses faits de guerre, ni pour ses éclatantes mises en scène sophistiquées, encore moins pour la découverte d'horizons lointains. Non, ce qui l'a fait traverser le temps, ce sont uniquement ces images. Retour sur la vie d'un illustre inconnu de la photographie.

Peu de choses nous restent de la vie de Jean Eugène Auguste. Des anecdotes, des bribes... Il naît en février 1857 à Libourne, près de Bordeaux (Gironde) dans une famille modeste. Il aurait été marin... Mais on sait qu'en 1878, Eugène est à Paris : il y apprend la comédie, au Conservatoire d'Art dramatique, mais en sort trois ans plus tard, sans diplôme. Il joue dans des théâtres de la banlieue et de province, sans pour autant connaître un succès qui puisse l'enrichir. Malgré tout, lui-même se dira "artiste dramatique" jusqu'en 1912. Il prétend avoir joué Robert Macaire, le célèbre brigand du boulevard du Crime imaginé par Benjamin Antier et joué par Frédrick Lemaître, mais d'après d'autres sources, il n'aurait eu que de petits rôles.

Photo Eugène AtgetUne scierie.

C'est à la même époque qu'Eugène rencontre celle qui sera sa compagne, la comédienne Valentine Delafosse Compagnon, et qu'il acquiert une chambre en bois 18x24 avec laquelle il photographiera toute sa vie. Comment la photographie entre dans la vie d'Atget et pour quelles raisons ? Le mystère reste entier. Peut-être simplement pour des raisons d'argent. En effet, la photo n'en est alors qu'à ses début : on la considère encore principalement comme une technique de reproduction, pas comme un procédé artistique. Les artistes peintres comme les artisans recherchent souvent de la documentation visuelle facilement disponible, qui leur permette d'économiser du temps et des déplacements. La photographie leur fournit.

Photo Eugène AtgetDerrière le Panthéon.

Nous sommes au début des années 1890. Atget a clairement en tête cette perspective de documentation. Il commence par des études de plantes et de fleurs, mais les délaisse rapidement au profit de détails d'ornementations : moulures des appartements haussmanniens, heurtoirs de portes-cochères... Lors de ses déambulations dans les lacis de Paris, il capture des scènes de genre que lui offrent le spectacle de la rue. Là, un vagabond dormant sur un banc ; ici, une prostituée assise sur une chaise devant sa porte ; plus loin, un marchand ambulant causant ou posant devant l'antique chambre en bois posée sur trépied. En fait, petit à petit, sans s'en apercevoir, Atget photographie ce qui constituera une œuvre d'une cohérence inouïe, et qui n'aura qu'un seul sujet principal : Paris. Paris et ses rues, Paris et ses immeubles qui seront détruits, Paris et ses habitants qui disparaîtront, Paris et ses jardins qui parfois s'abîmeront...

Photo Eugène AtgetUn marchand de glace.

Sous prétexte de faire un relevé exhaustif des petits métiers, des coins de rues qui se transforment sous ses yeux, des architectures des grands parcs de la capitale, Atget nous offre un portrait vivant du Paris de la fin du 19e siècle aux vingt premières années du 20e siècle. Paris tiendra le premier rôle toute sa vie. À titre d'exemple en 1898, il photographie pour les répertorier toutes les statues du jardin des Tuileries, comme il photographiera les enfants et leurs nourrices au jardin du Luxembourg. Son travail de recensement, il l'a appliqué aux petits métiers de rue, aux voitures à cheval, aux étalages et vitrines des magasins qu'il éditera sous le titre Métiers, boutiques et étalages de Paris. Il photographie aussi cet endroit coincé entre les fortifications et la banlieue, appelé "la zone", où vivent les chiffonniers.

Photo Eugène Atget, source Gallica / BNFBouquiniste place de la Bastille.

Chaque thème est soigneusement répertorié, classé et même édité sous forme d'albums. Topographie sera le recueil des quartiers du Palais-Royal, Maubert, Sainte-Geneviève ; L'Art dans les environs : Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, celui des châteaux, monuments ou églises de la banlieue. C'est certainement quand il s'intéresse aux grands jardins de l'Ancien Régime, comme ceux de Versailles, Sceaux, Saint-Cloud, que son art oscille entre la description factuelle des choses ou des lieux et une volonté de pointer un aspect plus artistique. Si dans le premier (Versailles), il s'attache aux perspectives dessinées par Le Nôtre, dans le second, il s'efforce de révéler les marques du temps, ou pointe vers les dessins tortueux des racines des arbres dans le troisième.

Parmi ses clients, il compte des institutions très attirées par ce travail documentaire (la BNF ou le musée Carnavalet, qui conservent encore aujourd'hui 5 000 images), ainsi que des artistes comme Foujita, De Vlaminck ou Braque.

Photo Eugène AtgetLes Bitumiers.

Atget oscille en permanence entre image factuelle et création — sans qu'il l'ait forcément voulu, d'ailleurs. La bascule sera opérée par d'autres que lui, plus jeunes, plus turbulents, cette équipe insensée menée dans l'entre-deux-guerres par Breton et ses amis : les Surréalistes. Ceux-là mêmes qui trouvaient un sens extraordinaire dans la banalité des choses. En 1926, Man Ray reproduit deux de ses images parmi les 40 plaques qu'il lui achète dans le numéro de juin de la revue La Révolution surréaliste . Elles sont extraites de la série d'Atget sur les étalages et les vitrines des magasins et laissent deviner une silhouette par un reflet furtif. Les Surréalistes y verront la preuve qu'il ne faut pas se contenter de ce que l'on voit pour approcher la vérité des choses. L'anecdote dit qu'Atget avait demandé à ne pas être crédité car "ce ne sont que des documents". Cela a fait beaucoup pour son aura plus tard, comme un "génie naïf" ou un peintre du dimanche à la Douanier Rousseau.

Photo Eugène AtgetUne Fille de rue de la rue Asselin.

Mais c'est Berenice Abbott qui aura un rôle primordial dans la renommée qui est encore aujourd'hui celle du photographe français. Quand elle est encore l'assistante de Man Ray, elle se prend d'amitié pour le vieux photographe dont elle fera un très beau portrait. À la mort d'Atget en 1927, elle achète une partie de son fonds — 1 500 négatifs et 10 000 tirages — qu'elle remporte aux États-Unis, puis revend en 1968 au MoMa. Faire connaître le travail d'Atget sera une constante tout au long de sa vie, notamment à travers deux livres publiés en 1930 et 1964 (The World of Atget). Elle-même en sera très influencée, au point de vouloir épouser la même démarche "documentaire" pour New York. Elle sort Changing New York en 1939. L'influence d'Atget sur des générations de photographes américains est considérable. Walker Evans ou Lee Friedlander seront de ceux-là.

Photo Berenice AbbottEugène Atget par Berenice Abbott (1927).

Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications 

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