Il est devenu habituel pour les organisateurs du Salon de la Photo de proposer des expositions d’envergure à côté des stands des marques. Mais à édition exceptionnelle, programmation exceptionnelle : c’est avec deux expositions du plus français des Brésiliens, Sebastião Salgado, que le salon célèbre cette année ses 10 ans, peu après l’entrée du célèbre photographe à l’Académie des Beaux-Arts.

Village du café et du riz de Bokin. Région du café autour de Rantepao, zone montagneuse du Toraja, île de Sulawesi, Indonésie 2014. © Sebastião Salgado / Amazonas Images.

Il y a eu Raymond Cauchetier en 2013, Sabine Weiss en 2014, Elliott Erwitt et Gianni Berengo Gardin en 2015, ou encore Jean Marquis l’année dernière. En 2017, ce n’est pas uniquement une rétrospective de l’œuvre du photographe Salgado qui occupe les cimaises de l’espace d’exposition du rez-de-chaussée. Au premier étage se trouve aussi une seconde exposition inédite en France, fruit de la collaboration décennale entre Sebastião Salgado et le producteur de café Illy.

Parfum de rêve

“Mes plus anciens souvenirs sont liés au café”, raconte Sebastião Salgado dans le texte d’introduction de l’exposition. Né au Brésil, le photographe a vécu à Aimorés dans l’État du Minas Gerais où il accompagnait souvent son père en quête de grains de café à traiter. La culture caféière est toujours un thème de prédilection pour l’étudiant en économie qu’il devint, l’accompagnant jusqu’au doctorat avec un sujet consacré à la production et la demande de café dans le monde. Ses passions pour cette boisson parmi les plus consommées au monde et pour la photographie sont intimement liées puisque c’est en tant qu'employé de l’Organisation internationale du café (OIC) que Sebastião Salgado fera ses premières images alors qu’il visite les régions productrices du Rwanda, Burundi, Congo et Ouganda. La photographie deviendra son activité principale, mais on imagine bien l’enthousiasme du photographe à pouvoir de nouveau réunir ses deux amours dans une production commune.

sebastiao salgado au salon de la photo

Le projet aujourd’hui exposé au Salon de la Photo a débuté en 2002 lorsque Sebastião Salgado rencontre la famille Illy venue visiter le projet de reforestation de l’Institut Terra du couple Salgado. C’est un engagement commun en faveur de l’environnement qui a permis au projet de voir le jour. Plus d'une décennie durant, Sebastião Salgado a photographié les plantations de café des dix pays où Illy se fournit, mettant l’accent sur le travail humain indispensable à la production et la récolte : “Pour les petits fermiers et les travailleurs journaliers que j’ai recherchés dans dix pays, raconte-t-il, de l’Amérique latine en passant par l’Afrique et l’Asie, leurs moyens de subsistance sont définis par le café. Ce sont les hommes, les femmes et les enfants qui cultivent, récoltent, sèchent et sélectionnent les grains de café.”

Sélection des cerises de café. Domaine de Shangri La, Rift Valley, sur les pentes du cratère Ngorongoro. Tanzanie, 2014. © Sebastião Salgado / Amazonas Images.

Photographiant en noir et blanc avec un style qui lui est devenu propre, Salgado a cherché à mettre l’humain au cœur du projet. L’exposition qui se tient au Salon de la Photo montre 80 tirages de grandes dimensions agencés dans un ordre logique qui reprend les différentes étapes de la récolte, du séchage jusqu’à l’emballage avant d’être expédiée en Italie pour la torréfaction. Le visiteur passe d’un pays à un autre sans que cela ne saute aux yeux, mettant en évidence les similitudes de l’activité dans les différentes régions du monde. L’usage du noir et blanc, s’il peut sembler frustrant à certains qui imaginent le rouge des baies ou le vert des feuilles, accentue ses ressemblances et permet de se concentrer sur l’activité des hommes et femmes photographiés.

salgado salon de la photo exposition

Contrairement aux années précédentes, l’espace d’exposition n’est pas totalement ouvert, imposant au visiteur de commencer par le début pour suivre le parcours dans l’ordre. C’est à notre avis une bonne initiative, de grandes ouvertures permettant tout de même au curieux de jeter un œil avant d’entrer. Et pour ceux qui ne pourraient pas se rendre au salon, sachez que les photographies de ce projet sont également réunies dans un livre, Parfum de rêve, accompagné des textes d’Andrea Illy, Luis Sepúlveda, Angela Vettese et Sebastião Salgado, édité et conçu par Lélia Wanick Salgado et publié en France par les Éditions de La Martinière.

Les collections

Mine d'or Serra Pelada, État du Para, Brésil 1986. Collection Maison européenne de la photographie. © Sebastião Salgado / Amazonas Images.

Si l’exposition inédite Parfum de rêve est à nos yeux l’élément le plus intéressant de ce salon, elle ne doit pas faire oublier celle qui se tient au rez-de-chaussée du Pavillon 5. Consacrée également au travail de Salgado, elle réunit une sélection d’environ 50 tirages issus de la collection de la Maison européenne de la photographie qui en compte 350. Du projet Autres Amériques à Genesis, l’exposition mise en espace par Lélia Wanick Salgado retrace les moments forts de la carrière du photographe et permet aux visiteurs de découvrir à la fois le projet Koweit, La Main de l’Homme ou Exode, ainsi que le travail dans la mine d’or de Serra Pelada au Brésil. Une manière de mieux comprendre le travail toujours très engagé de Salgado.

salgado salon de la photo

Sebastião Salgado est un militant pacifique passé de l’autre côté du miroir pour changer le cours des choses, rendre le monde plus beau et donner la dignité à ceux qui y vivent.

Claude Nori

Interview

sebastiao salgado

Un parfum de rêve est un projet photographique réalisé pour la société Illy. Cette commande ne vous a-t-elle pas trop contraint dans votre démarche de photographe ?

Il faut voir que le projet a commencé bien avant les photos. Illy est une toute petite compagnie qui doit sa réputation à la qualité de ses produits. Lorsqu’ils sont venus nous voir au Brésil, ils avaient dans l’idée de créer un livre didactique pour parler de la plantation d’arbres de la forêt tropicale au milieu des plantations de café. On a créé avec eux plus d’une centaine de pépinières pour apporter de l’ombre dans les plantations de café, mais aussi permettre aux insectes de se nourrir, ce qui protège les plants de café en dessous. De là est venue l’idée de faire un livre sur les plantations de café dans le monde. Le sujet me tenait à cœur : je suis né dans le café, j’ai étudié le café, travaillé dans le café et j’étais très heureux d’y revenir comme photographe. Mais la condition était que je sois totalement libre, ce qui a été le cas.

Les plantations de café sont pleines de couleur… N’était-ce pas frustrant de travailler en noir et blanc bien que cela soit votre habitude ?

J’adore les couleurs, mais quand je photographie j’ai parfois l’impression de ne voir qu’elles. Si je vous photographie par exemple ici avec cette moquette rouge et ce mur bleu, j’ai l’impression de ne voir que les couleurs et pas vous. En noir et blanc, je peux me concentrer sur mon sujet, sa personnalité. C’est pareil pour cette exposition sur le café. Je ne vois pas qu’il manque du rouge sur les grains de café, mais je vois le travail des gens, la solidarité, les relations humaines. C’est ça pour moi, le plus important.

Sélection de café de haute qualité pour l’exportation. Usine de déparchage du café Allana, État de Karnataka, Inde, 2003. © Sebastião Salgado / Amazonas Images.

Vous avez terminé les photos en 2014. Qu’est devenu alors ce projet ?

Les photos ont été terminées pour être présentées en 2015 à l’Exposition universelle de Milan. Pendant 10 ans, j’ai photographié en pensant à cette exposition sur les produits d’alimentation, dont une grande partie était consacrée au café. Les photos ont alors été présentées de manière un peu différente d’ici. Elle faisait 7 m sur 5 et 9 millions de personnes sont venues les voir. L’exposition qui se trouve au Salon de la Photo est en fait l’exposition que nous avons ensuite préparée pour la Biennale de Venise en 2015.

Est-ce un projet achevé ou envisagez-vous de le compléter ?

C’est un projet qui est vraiment terminé. Tous les projets que je fais, Genesis, Exode, La Main de l’Homme, je les fais sur une période donnée. C’est un morceau de ma vie que je dédie à cela, mais quand je finis, je finis.

Church Gate Station. Mumbai, 1995. Collection Maison européenne de la photographie. © Sebastião Salgado / Amazonas Images.

Cela signifie-t-il que vous êtes déjà lancé dans un nouveau projet ?

Oui. Je travaille actuellement sur un autre projet totalement personnel, que j’ai commencé il y a 4 ans, sur l’Amazonie. Pour Genesis, j’avais beaucoup photographié la nature et maintenant je retourne sur un projet très humain. Je viens de passer plusieurs mois avec différentes communautés en Amazonie. J’ai eu un plaisir énorme à travailler avec eux. Ils nous représentaient il y a 10 000 ans. C’est comme une coexistence pacifique avec notre passé. Je veux montrer qu’il faut protéger cette forêt qui nous permet à tous de vivre.

Ce sont des photos que vous souhaitez publier dans un livre ? Exposer ?

Oui, ce sera probablement un projet de livre et d’exposition, mais à partir de 2020, car j’ai encore des années de travail devant moi avant de l'achever.

Pour finir, nous aimerions que vous nous parliez de votre entrée à l’Académie des Beaux-Arts l’année dernière. Qu’est-ce que ça a changé dans votre vie ?

L’Académie des Beaux-Arts représente beaucoup. Je suis né au Brésil, mais je suis arrivé en France à l'âge de 25 ans et j’ai un passeport français depuis 1976. Je suis franco-brésilien, mais ma photographie est française, car tout ce que j’ai appris en photo, c’est en France que je l’ai fait. Je ne nie pas mon enfance et je trouve que cela constitue un beau mélange. L’Académie des Beaux-Arts est le dépositaire de toute la culture française et je trouve que c’est fantastique d’échanger chaque semaine avec des architectes, des peintres, des sculpteurs ou des cinéastes sur ce qu’on pense de la culture. C’est très enrichissant.

Pascale Brites

Journaliste technique, elle renforce l'équipe de rédaction en publiant des actualités et des articles pratiques. Ses publications 

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