Un peu plus d’un an après la mort du célèbre photographe malien, la Fondation Cartier rend hommage à Malick Sidibé avec une exposition grandiose qui mêle tirages inédits, ambiance musicale et décors aux couleurs de l’Afrique. C’est sans conteste l’une des expositions les plus complètes et dynamiques de cette fin d’année.

“Ne dalen do dia fangala” (citation en bambara de Malik Sidibé, “je crois au pouvoir de l'image”)
Autoportrait à Bamako, circa 1960.

Il suffit de pousser la porte de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, sise dans le 14e arrondissement parisien, pour que la magie opère. Accueillis par un personnel avenant, nous sommes invités à parcourir l’exposition en commençant par la salle de gauche avant d’enchaîner sur la pièce à droite consacrée aux soirées de la jeunesse bamakoise, tandis qu’on nous signale le film diffusé dans l’espace au sous-sol. Il dure une heure, alors pour organiser au mieux notre visite, on nous indique l’heure de la prochaine séance. Bercés par le son de la kora de Toumani Diabaté, nous entamons la visite de Mali Twist.

Témoin privilégié

Mon Chapeau et pattes d’éléphant, 1974
Tirage gélatino-argentique 60,5 x 50,5 cm – Courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève
©Malick Sidibé.

Il est avec son compatriote Seydou Keïta, un des photographes africains parmi les plus célèbres. Mort en 2016 à l’âge de 80 ans, Malick Sidibé s’est fait connaître pour ses photographies de la jeunesse malienne lors des soirées dansantes des années 1960, ainsi que pour ses portraits réalisés au Studio Malick, dont l’adresse (rue 30, angle 19 dans le quartier de Bagadadji à Bamako) deviendra mythique. Pour comprendre ce qui a conduit ce fils d’éleveur peul à devenir l’un des photographes les plus réputés du 20e siècle, l’exposition débute par une gigantesque chronologie qui retrace toutes les grandes étapes de sa vie.
On retiendra notamment sa naissance en 1935, sa première rencontre en 1955 avec Gérard Guillart-Guignard, dit Gégé la Pellicule, l’ouverture du studio Malick en 1962, l’accession au pouvoir du Comité militaire de libération nationale en 1968 qui va entraîner la fermeture des clubs. Mais aussi sa rencontre avec André Magnin en 1992, sa première exposition hors d’Afrique à la Fondation Cartier en 1995, son Prix international de la photographie Fondation Hasselblad en 2003, son Lion d’or en 2007 ou encore son exposition aux Rencontres d’Arles avec Swinging Bamako en 2016, soit quelques semaines après sa mort.

Malick s’imaginait artiste. Grâce à ses tableaux et à Gégé la Pellicule, il est devenu photographe.

André Magnin, commissaire général de l’exposition

Malick Sidibé à la Fondation Cartier Malick Sidibé à la Fondation Cartier

Ce qui saute le plus aux yeux en pénétrant dans l’exposition, c’est la mise en scène extrêmement réussie qui invite le visiteur à s’embarquer dans l’univers de Malick Sidibé. Sur le mur du fond, 22 tirages inédits, réalisés après la mort du photographe, resplendissent, superbement montés dans des caisses américaines et habilement disposés de manière à occuper l’impressionnante hauteur de la salle. Sur leur gauche, un studio photo qui reprend un des décors typiques du photographe, avec un sol carrelé et un fond composé de lignes verticales, accueille les visiteurs prêts à se mettre en scène. Une armoire trônant sur le côté est garnie d’accessoires pour que la séance soit plus amusante, tandis qu’un petit texte indique que chaque semaine, une sélection des photos partagées sur les réseaux sociaux, avec le hashtag #StudioMalick, sera présentée sur le compte Instagram de la Fondation Cartier.

Malick Sidibé à la Fondation Cartier

Dans cette même pièce, nous remarquons le gigantesque Rolleiflex en bois peint réalisé spécialement pour l’exposition par l’artiste ghanéen Paa Joe, ainsi que les deux tableaux du Congolais JP Mika inspirés des photographies de Malick Sidibé. Les arts se mêlent les uns aux autres pour nous imprégner totalement de l’univers du photographe africain. C’est toujours en musique, alors que la sélection conçue par Manthia Diawara et André Magnin nous a permis d’écouter le son d’Hank Jones & Cheick Tidiane Seck, le Buena Vista Social Club, Otis Redding, James Brown, les Beattles ou encore Boubacar Traoré, que nous passons dans la deuxième salle de l’exposition. Elle est consacrée aux photos que Malick Sidibé réalisait pendant les fêtes, celles qui ont forgé sa réputation de “reporter de la jeunesse”, et dont certaines sont devenues des légendes comme Nuit de Noël, Fans de James Brown ou encore Je suis fou des disques !

Au son des soirées bamakoises

Nuit de Noël, 1963
Tirage gélatino-argentique 100,5 x 100 cm – Collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris
©Malick Sidibé.

Je crois, mais ça n’engage que moi, que la jeunesse à cette époque a beaucoup aimé les musiques twist, rock ou afro-cubaine, car elles permettaient aux garçons et aux filles de se rapprocher, de se toucher, de se coller. C’était impossible avec la musique traditionnelle.

Malick Sidibé

Invité à toutes les fêtes, Malick Sidibé sera le témoin privilégié d’une jeunesse en pleine effervescence, libre et festive qui découvre la musique et la mode en vogue en Occident. À l’époque, les jeunes se regroupent en clubs qu’ils baptisent du nom de leurs idoles : Les Beatles, Les Chats sauvages, Les Chaussettes noires, etc. C’est aussi à cette époque, soit en 1963, qu’est diffusée pour la première fois sur les ondes de Radio Mali, Mali Twist du chanteur-guitariste Boubacar Traoré, dit Kar Kar. Malick Sidibé sait se faire discret pour ne pas déranger les danseurs. Il ira les photographier avec beaucoup de vérité et réalisera ses photographies les plus célèbres. Parfois, certains lui demandent de les suivre à l’extérieur pour les photographier avec son flash pendant qu’ils s’embrassent dans l’obscurité.
L’exposition présente une trentaine de photos de cette ère, tirées entre 1994 et 2016 par l’Atelier Philippe Salaün ou par Payram chez Picto, – à l’exception de cinq, toutes sont titrées, datées de l’année de prise de vue ainsi que de celle de tirage et signées par Malick Sidibé. Au centre de la pièce, on pénètre dans un espace réduit où sont affichées les planches de petits formats, les “chemises” que Malick Sidibé affichait devant son studio.

Malick Sidibé à la Fondation Cartier

Je faisais les tirages à mon retour des soirées, parfois jusqu’à 6 h du matin. Je les regroupais par club, puis je les numérotais et les collais sur des chemises cartonnées […] Je les affichais le lundi ou le mardi devant le studio. Tous ceux qui avaient participé aux soirées étaient là et se marraient en se voyant sur les photos […] Seuls les garçons en achetaient et les offraient en souvenir aux filles.

Malick Sidibé

Studio Malick

Combat des amis avec pierres au bord du Niger, 1976
Tirage gélatino-argentique 99 x 99,5 cm – Collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris
©Malick Sidibé.

Si les photos de soirées sont devenues parmi les plus célèbres, elles ne représentent qu’une partie de la production du photographe qui a exercé ses talents de reporter lors des sorties du week-end le long du fleuve Niger et a vu passer toute la mode dans son studio de Bamako. À partir de 1976, il cessera même le reportage pour se consacrer exclusivement à la photographie en studio, toujours en noir et blanc. Le sous-sol de l’exposition présente plusieurs dizaines de tirages de ces photographies, accrochées sur des murs pastels dans une scénographie tout à fait remarquable signée Constance Guisset Studio.

En studio, j’aimais le travail de composition. Le rapport du photographe avec le sujet s’établit avec le toucher. Il fallait arranger la personne, trouver le bon profil, donner une lumière sur le visage pour le modeler, dénicher la lumière qui embellit le corps. J’employais aussi du maquillage, je donnais des positions et des attitudes qui convenaient bien à la personne. J’avais mes tactiques. Ce travail que j’aimais trop m’a fait solitaire, je ne pouvais plus le quitter !

Malick Sidibé

Malick Sidibé à la Fondation Cartier

Une fois les tirages réalisés, Malick Sidibé les affichaient devant son studio où tout le monde pouvait les observer. Beaucoup ne venaient pas les chercher et ce sont ces précieuses archives, retrouvées chez lui ou chez Boulkassoum et Cheickna Touré, encadreurs de Bagadadji, qui sont exposées au sous-sol de la Fondation Cartier. Petits formats allant du 6 x 9 au 13 x 18 cm, ils portent des bords dentelés et, parfois, le tampon Studio Malick ou la date du tirage. Exposés pour certains pour la première fois, ce sont de véritables pépites que les visiteurs prennent plaisir à observer jusqu’à ce dernier espace où, dans une ambiance très sombre, chaque petit format est éclairé comme une constellation.

Malick Sidibé à la Fondation cartier

Cette visite, qui mêle installations, musique et photographie, s’achève par la projection du film Dolce Vita Africana, un documentaire d’une heure environ réalisé en 2008 par Cosima Spender. Ce film, regroupant des images d’archives et des séquences tournées plus récemment, nous emmène à la découverte du studio de Malick Sidibé à Bamako où l’on assiste à une séance dans un décor identique à celui de l’exposition : le tirage dans son laboratoire. On partage le quotidien du photographe, mais aussi celui de ses amis à Bamako et dans son village natal de Soloba, des réflexions sur la vie au Mali, la polygamie, la religion, etc. Une exposition complète qui invite au voyage et à la découverte d’un photographe qui aura immortalisé une époque et influencé toute une génération d’artistes.

Un Jeune gentleman, 1978
Tirage gélatino-argentique 40,5 x 30,5 cm – Courtesy Galerie MAGNIN-A, Paris
©Malick Sidibé.

En parallèle de l’exposition, la Fondation Cartier pour l’art contemporain est à l’origine d’une programmation musicale et théâtrale qui s’étend jusqu’en février, dont le programme complet est disponible sur fondation.cartier.com/soireesnomades. Des activités ont également été spécialement prévues pour les plus jeunes : les détails sur fondation.cartier.com/enfants.

Malick Sidibé à la Fondation cartier

Enfin, la playlist de l’exposition est en écoute sur Deezer, tandis qu’un catalogue dirigé par André Magnin et Brigitte Ollier a été édité pour l’occasion.

catalogue-mali-twist


Malick Sidibé, Mali Twist

Coédition Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris
Éditions Xavier Barral, Paris
Versions française et anglaise
296 pages
20 x 26,7 cm
45 €

Malick Sidibé à la Fondation Cartier
Pascale Brites

Journaliste technique, elle renforce l'équipe de rédaction en publiant des actualités et des articles pratiques. Ses publications