La célèbre agence Magnum fête cette année ses 70 ans. Plutôt qu’une imposante rétrospective, l’espace d’exposition Le Bal dans le 18e arrondissement parisien a décidé de réunir une sélection de tirages d’époque conservés pendant de longues années dans les archives à Paris. C’est le fonds Magnum Analog Recovery.

Entrée de l'exposition Magnum Analog Recovery, Le Bal, Paris, Photo Pascale Brites

Les images qui nous sont présentées au Bal ne sont pas les plus célèbres photographies diffusées par l’agence : il s'agit plutôt d'une sélection de pépites, jusqu’alors conservées dans des boîtes au nom de chaque photographe, et récemment rendues accessibles. C’est un peu comme une redécouverte des photographies de l’agence. Tous les tirages sur cartoline correspondent à des épreuves d’époque, envoyés aux agents européens de Magnum pour diffusion à la presse de 1947 à la fin des années 1970.

Photographie en noir et blanc d'une file de chômeurs à Detroit, par Elliott ErwittElliott Erwitt, Chômage, Détroit, 1961. © Elliott Erwit /Magnum Photos

La guerre est terminée. Les quatre membres fondateurs de Magnum se retrouvent sans travail. Ils décident alors de créer un « club fraternel », une agence de presse qui exigerait des magazines de ne pas recadrer les images, de ne pas modifier les légendes, de rester fidèle à l’intention éditoriale du photographe. Désormais, ils décident de ne plus être dépendants des commandes d’un seul magazine, mais de vendre leurs reportages aux titres du monde entier : un plan grandiose pour des photographes au chômage.

Cornell Capa

Photographie en noir et blanc du Débarquement de Normandie par Robert CapaRobert Capa, Les troupes américaines à l’assaut d’Omaha Beach le jour du débarquement, Normandie, France, 6 juin 1944. © Robert Capa © International Center of Photography/Magnum Photos

Dès les premiers pas dans l’exposition, qui se tient sur deux niveaux, vous ferez un bond dans le temps. Les tirages exposés, parfois cornés ou légèrement abimés, portent les marques d’une époque révolue où l’on envoyait des épreuves aux rédactions. Outre les sujets traités sur chaque image, ces tirages portent donc eux-mêmes une histoire et participent à la valeur de l’exposition. Réunis sur de grands panneaux consacrés à une thématique ou un photographe donné, ils s’accompagnent d’une citation ou d’une légende, rédigée par l’auteur à l’attention de son contact à l’agence. « Seuls les mots des photographes m’ont paru légitimes. Ils évoquent la question centrale de la position (éthique, politique, sensible) du photographe face à son sujet, qui trouve sa traduction formelle dans le placement des corps dans l’espace du cadre. Se confrontent ainsi, au fil du temps, autant d’approches contradictoires du métier de photographe. Un envers du décor, parsemé de doutes et de tensions, qui rend plus vibrant encore le parcours de ces témoins du transitoire », s’en explique Diane Dufour, co-commissaire de l’exposition.

Et quelle bonne idée d’avoir ainsi pensé l’exposition ! Car effectivement, nous avons pris beaucoup de plaisir et avons beaucoup appris dans ces citations qui s’affichent comme des retours d’expérience — l’aveu pour certains d’une véritable désillusion, la colère parfois, ou l’expression d’un attachement viscéral à la photographie.

Vue de l'exposition Magnum Analog Recovery, Le Bal, Paris, Photo Pascale Brites

Les morts étaient partout, environ quatre mille corps, et je me suis retrouvé à cadrer et composer mes images. Je me suis dit, mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? C’était trop, j’étais accablé. Il fallait pourtant que ce soit photographié, les gens devaient savoir. Je n’avais pas le droit de partir. Donc j’ai fait ce que j’aurais fait avec un paysage ou n’importe quel autre sujet, de belles compositions, puis j’ai envoyé mes images. Mais je me suis juré de ne plus jamais, jamais, prendre une seule photographie de guerre, et je m’y suis tenu. C’était fini pour moi.

George Rodger

Prostituée et client à New York, photoreportage en noir et blanc, photo Burt GlinnBurt Glinn, Prostitution, New York, 1971. © Burt Glinn/Magnum Photos

Les sujets abordés par l’exposition sont nombreux : le débarquement en Normandie, la guerre d’Algérie, les révoltes de Mai 68, la campagne de John F. Kennedy, les hôpitaux psychiatriques à Moscou, la prostitution à New York, les soulèvements en Tchécoslovaquie, la visite de Fidel Castro à New York… Pour chacun, vous ne trouverez que quelques photographies. Elles ne permettent pas d’appréhender chaque sujet, mais se répondent les unes les autres pour composer un ensemble qui représente ce qu’est le photojournalisme.

On peut regretter que l’exposition ne propose pas un cheminement plus strict, qu’il soit thématique ou chronologique, et l’on se retrouve un peu perdu à sauter d’une époque à une autre. L’exposition Magnum Analog Recovery ne se visite donc pas comme les autres. Peu importe par où vous commencerez, elle s’appréhende comme une juxtaposition de panneaux, devant lesquels vous vous attarderez plus ou moins, et dont l’ensemble vous amènera à vous interroger sur l’importance des images, les risques encourus par les photographes et l’engagement du métier.

Visiteur devant une photo de Herbert List, dans l'exposition Magnum Analog Recovery, Le Bal, Paris, Photo Pascale BritesPhoto présentée : Herbert List, Cérémonie vaudou, Kingston, Jamaïque, 1957 - © Herbert List/Magnum Photos / Photo de l'exposition Pascale Brites

La tâche du photographe ne consiste pas à prouver quoi que ce soit par rapport à un événement humain. Nous ne sommes pas des propagandistes ; nous sommes des témoins du transitoire.

Henri Cartier-Bresson

Vue de l'exposition et catalogue Magnum Analog Recovery, Le Bal, Paris, Photo Pascale Brites

À l’occasion de l’exposition, Le Bal publie l’ouvrage Magnum Analog Recovery. Ce classeur, qui évoque les boîtes d’archives dont sont issues les images, réunit 231 tirages des 30 premières années de l’agence. Il est vendu 60 €.

Magnum Analog Recovery
Du 29 avril au 27 août 2017
Le Bal
6, Impasse de la Défense, 75018 Paris
Du mercredi au vendredi de 12h à 20h
Nocturnes le mercredi jusqu’à 21h et le jeudi jusqu’à 22h
Le samedi de 11h à 20h
Le dimanche de 11h à 19h
Tarifs plein : 6 € / réduit : 4 €

Voir aussi

Pascale Brites

Journaliste technique, elle renforce l'équipe de rédaction en publiant des actualités et des articles pratiques. Ses publications 

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