Le hors-champ est constitutif de tous les arts visuels et donc de la photographie. Il est tout ce qui échappe au champ de la capture, mais qui pour autant représente une part importante de la narration de la composition, crée le mystère dans votre photographie, fait travailler l’imagination de celui qui la découvre. Dans cet exercice, nous allons apprendre à l’intégrer au mieux pour renforcer vos compositions.

Le principe

Parler de photographier le hors-champ est en soi un contresens puisque, de par sa nature même, le hors-champ se trouve en dehors du champ du sujet photographié. C’est quelque chose qu’on ne voit pas dans l’image. Pour autant, vous le photographiez et le suggérez de par l’attitude du sujet ou à travers un élément présent dans votre composition. Il éveille l’imagination du lecteur en lui laissant deviner ce qu’il ne voit pas et laisse tout à chacun la possibilité d’y voir autre chose.

En plus de ses dimensions esthétique et mystique, le hors-champ peut permettre de replacer une photo dans son contexte. La photographie capture un instant précis à la fois dans le temps, dans l’espace et dans son contexte, le figeant ainsi à tout jamais. Isoler cet instant, selon votre composition, peut le rendre captivant comme incompréhensible pour le lecteur. Il en va de la responsabilité du photographe de maîtriser ce qui entre et sort du champ afin de créer une situation qui laisse autant de place à l’évidence qu’à la suggestion.

Même s’il existe de nombreuses manières d’introduire le hors-champ dans votre composition, on peut facilement distinguer quatre manières de le faire : soit en utilisant un jeu d’ombre, un reflet, un regard détourné, soit un élément partiellement visible ou masqué.

En pratique

D’un point de vue technique, l’utilisation du hors-champ ne fait appel à aucun réglage particulier, mais vous devez déjà maîtriser les règles d’exposition propres à la photo. En revanche, c’est du point de vue de la composition que vous allez devoir être techniquement juste pour construire votre image afin de placer au bon endroit les éléments reconnaissables et dissimulés qui donneront de la force à votre photo.

Il vous faut utiliser les règles habituelles de composition photographique pour équilibrer votre image entre le champ et le hors-champ.

Le jeu d'ombre

Une personne ou un objet invisible dans l’image peut être intégré dans votre composition pour créer l’ambiance ou contextualiser votre sujet. Il existe énormément de moyens d’utiliser les ombres portées en photographie, elles peuvent servir à créer une interaction entre deux sujets tout en n’en cadrant qu’un, expliquer l’émotion du sujet premier grâce à l’attitude exprimée par l’ombre du ou des autres protagonistes hors-champ. Mais l’ombre peut être aussi le sujet premier de votre photo, celui-ci restant tout de même identifiable grâce à un ou des éléments seconds subtilement placés dans le champ. L’utilisation des ombres de sujets hors-champ peut également être à simple but créatif en utilisant, par exemple, la technique des ombres chinoises.

exercice photo photographier le hors-champ samuel boivinPhoto : Samuel Boivin.

Le hors-champ reflété

Il peut être aussi possible de ramener physiquement le hors-champ dans le champ en jouant avec la réflexion des matières. Et, en l’occurrence, vous n’aurez que l’embarras du choix : miroir, rétroviseur, vitre et vitrine, flaque d’eau, etc., sont autant de matières réfléchissantes disponibles aussi bien dans la rue que chez soi. Cette technique facile à mettre en application est très présente en photo de rue où il est facile, par exemple, de photographier quelqu’un regardant à travers une vitre et faire se refléter le sujet (ou la foule) observé à travers cette vitre. En photo de mariage ou de mode, on peut photographier la mariée de dos pendant qu’elle se fait maquiller tout en découvrant son visage dans le reflet d’un miroir face à elle.

exercice photo photographier le hors-champ samuel boivinPhoto : Samuel Boivin.

À travers le regard

Le regard de la ou les personnes présentes sur la photo peut suffire à suggérer une action se déroulant hors-champ. Il peut s’agir d’un regard suffisamment fort ou détourné pour qu’il suggère que quelqu’un ou qu’une action est présente hors-champ, tout comme il peut s’agir de photographier les spectateurs plutôt que le spectacle. Pour que cet effet fonctionne correctement, l’intensité du regard ou de l’émotion du spectateur doit être suffisamment puissante pour se lire dans son comportement.

exercice photo photographier le hors-champ samuel boivinPhoto : Samuel Boivin.

Le sujet coupé

C’est celui qui apparaît comme le plus simple, mais sûrement le plus difficile à utiliser de manière efficace. Il s’agit de suggérer une action en introduisant qu’une partie, parfois infime, de celle-ci. Pour que cela fonctionne, il faut que le sujet soit évident et que la portion hors-champ soit significative. Cela peut être, par exemple, des mains s’agrippant à un parapet, ou une partie visible infime, mais si bien cadrée que l’action suggérée semble évidente, tel un passant, livre ouvert entre ses mains, sa tête coupée du cadre ou masquée par un élément, voire dans l’ombre – mais malgré cette absence évidente, le reste de sa posture laisse présager qu’il lit.

exercice photo photographier le hors-champ quentin veuilletPhoto : Quentin Veuillet.

Conclusion

Vous l’aurez compris, le hors-champ est toujours plus ou moins présent dans vos photos, que vous l’intégriez de manière volontaire ou non, et il peut être parfois plus important que le sujet lui-même. Car si le sujet est l’élément visuel principal de votre photo, c’est le hors-champ qui lui donne une force, un contexte, une intensité, une lecture.

Passé cet aspect technique, le hors-champ est aussi conceptuel et définit tout ce qui est suggéré par la photo. Ainsi, le sujet peut devenir l’absence de sujet évident, telle la série Equivalent d’Alfred Stieglitz qui à travers ses photos de nuages suggère plus une ambiance qu’il ne montre une réalité absolue. Ceci étant, le hors-champ peut également être porteur d’un message, d’un engagement comme sur la photo de Jean-Philippe Charbonnier prise dans les corons de Roubaix, montrant un sac noir séchant sur une corde à linge. Si le sujet est évident, le hors-champ décrit, lui, une condition sociale, l’intimité de la vie dans le coron à travers la pudeur du photographe.

Samuel Boivin
Samuel Boivin

Grand reporter spécialiste du Val-de-Marne, se revendique d'Albert Londres, Günter Wallraff et autres Robert Namias. Ses publications