On ne peut pas comprendre l'engouement des tournages en anamorphique si on ne se pose pas la question de la texture de l'image et l'intention artistique dans le domaine cinématographique. Qu'est-ce que le “look” cinéma et à quoi sert l'anamorphose dans la texture de l'image au sein d'un univers 4K ou 8K ?

comprendre anamorphique dans un monde 4K et 8K

Pour répondre à la question, un passage par les neurosciences s'impose… Notre cerveau est divisé en deux hémisphères, la partie gauche étant globalement spécialisée dans l'analyse de l'information (c'est le cerveau rationnel), tandis que la partie droite s'occupe de l'abstraction (le cerveau poète). Ainsi, le journal de 20 h va nourrir votre moitié gauche en informations, tandis que le film du samedi soir alimente l'hémisphère droit pour nous emmener dans un voyage lyrique plein de sensations et d'émotions.

Culturellement, chaque espace possède des caractéristiques de textures particulières que nous avons depuis notre enfance vues et revues, introjectées, digérées, acceptées comme faisant partie de deux mondes séparés qui ne nous racontent pas la même histoire. Pour la forme réaliste, nous allons choisir une image précise, lumineuse, ressemblant à une fenêtre ouvrant sur la réalité du monde, une transparence clinique et froide qui nous alimente en informations rationnelles. Pour la forme fictionnée et poétique, nous serons davantage attirés par une image douce, émotionnelle, décalée, qui nous entraîne dans un voyage onirique.

Deux fonds, deux formes

La publicité qui entrecoupe les émissions TV joue pratiquement dans son ensemble à fond le jeu de la texture fictionnelle, émotionnelle, onirique, à l'exception des spots pour lessives où, au contraire, elle veut singer le réalisme du reportage ou du publi-reportage. Il y a donc une cohérence entre la forme et le fond de l'image.

Et c'est là que l'anamorphique a toute sa place, toute sa dimension. C'est un outil maître qui va agir de manière alchimique sur l'esthétique de l'image entrant dans la caméra, qui façonne la poésie destinée à notre cerveau droit. L'image qui en résulte n'a rien de clinique, propre et réaliste. C'est donc tout l'inverse que l'on recherche.

Le marketing des constructeurs connaît bien cette césure culturelle et artistique, ainsi que la psychologie des chefs opérateurs, en orientant le discours de vente à destination du cerveau droit, en appuyant sur l'émotion de l'image au détriment des spécifications froides et brutes que l'on pourrait trouver dans une documentation de caméra de télévision avec la définition, le débit et les codecs. C'est également pour cette raison que les caméras de télévision ont des noms techniques indigestes (HPX3100, HDW-F900R…) et que les caméras de cinéma actuelles sont toutes baptisées avec un nom fait de “chair”, d'émotion, de rêve, de voyage et de féminin… EVA, Alexa, Amira, Venice : ce sont elles qui font le cinéma, qui font rêver.

Dans la publicité Sony pour la Venice, l'émotion se retrouve à chaque image ! Pas un mot de technologie…

La texture de l'image cinématographique ne tourne donc pas autour de la définition ou du rendu réaliste des couleurs. Au contraire, elle cherche de manière équilibrée – ambivalente, pourrait-on dire – à affirmer une signature esthétique, transmettre une émotion, de la douceur, une “chair” et une texture organique sur les visages et les carnations, sans que l'image ne soit clinique, plate et froide comme c'est le cas avec une caméra de surveillance ou comme la télévision sait en fabriquer. La complexité consiste toutefois à conserver une impression de piqué sur les plans larges et les décors. Entre piqué et douceur, tout est question d'équilibre ou peut devenir un véritable parti pris.

Pour faire rapide, certains chefs opérateurs cherchent au cinéma à s'éloigner de la précision et de la “propreté” de l'image télévisuelle trop réaliste en “salissant” l'image pour la rendre différente, singulière, parfois altérée et souvent plus poétique.

Aujourd'hui, l'utilisation des optiques anamorphiques sur les tournages n'a donc pas pour but principal de bénéficier du fameux ratio 2,39 que l'on peut obtenir avec n'importe quel capteur en réduisant sa définition verticale tout en conservant sa définition horizontale. Elle vise à donner une signature poétique unique rendue par la juxtaposition d'artefacts, de déformations, d'aberrations tels que le bokeh, les flares, les déformations optiques, les rendus des carnations, la douceur du piqué (pour ne pas dire les flous), les dégradés, etc.

L'enregistrement en anamorphique sur un capteur 17/9 en 4 096 x 2 160 px, par exemple, impose de n'utiliser qu'une partie de celui-ci et de recadrer l'image au ratio 4/3. Cela a une conséquence importante pour la sensation de piqué. En effet, cela réduit la définition horizontale de l'image captée à 2 500 photosites au lieu de 4 096 sur une caméra 4K. Cette image va ensuite être étirée à l'écran par un rapport de 2 en horizontal. En outre, le recadrage dans le capteur réduit également l'angle de prise de vue pour la focale utilisée.

Le format de diffusion en anamorphique est de 2,40 (2,39); Si la déformation anamorphique effectuée par l'optique a un rapport de x2, cela veut dire que l'image source enregistrée a un rapport de 2,40 / 2 = 1,2 et pas 1,33. Or 6/5 = 1,2.
Donc le ratio de l'image utile enregistrée à la captation est de 1,2, croppé sur un capteur 17/9, soit 6/5. Dire que l'anamorphique utilise un ratio d'image de 1,33 est un raccourci qui n'est pas vrai dans la pratique, mais il est proche du ratio historique du format Edison 4 perfos d'origine.

Taille d'image anamorphique sur pellicule 35mm

Pour conclure, l'anamorphique:

  • ratio d'image enregistrée: 1,2 (6/5)

  • Déformation de l'optique anamorphique: x2

  • Ratio de l'image diffusée: 2,39

Arri a annoncé au NAB 2011 une caméra Super35 permettant de filmer au ratio 4/3 pour faciliter les prises de vue anamorphiques.

L'image anamorphique peut alors être enregistrée selon différents modes…

→ Anamorphosée dans la définition originale du capteur utilisé. Cela nécessitera un recadrage et une désanamorphose de l'image en post-production.
→ Désanamorphosée en 2K au ratio 2,39 en compressant l'image en vertical (évite le traitement ultérieur en post-production).
→ Désanamorphosée en 4K, 6K ou 8K selon la définition de la caméra, au ratio 2,39, en étirant l'image en horizontal (évite le traitement en post-production).

Plusieurs problèmes se posent pour une captation anamorphique croppée dans un capteur 16/9…

→ La perte de piqué à la diffusion (cumul de la perte de piqué de la mosaïque de Bayer, de la réduction de la définition due au rapport 4/3 et de la qualité des optiques anamorphiques employées).
→ Le non respect des cahiers des charges de type Netflix qui imposent à la profession l'obligation d'enregistrer l'image avec 4 096 px minimum lors du tournage. Cela exclut dans tous les cas les modèles standards Alexa d'Arri. Un choix incompréhensible dans la mesure où l'Alexa est LA caméra de référence des tournages en fiction. C'est probablement un technicien “cerveau gauche” qui a dû rédiger le cahier des charges Netflix !

Fenêtre 4/3 croppée dans un capteur 16/9 et perte de piqué horizontal.

Pour éviter la perte de définition et la modification de l'angle de prise de vue, il convient d'utiliser des capteurs plus grands, et surtout plus hauts que les tailles courantes comme le Super35. En agrandissant la taille du capteur vers le haut et le bas, tout type de captation est alors possible à l'intérieur d'un seul et même grand capteur, d'où la mode actuelle des capteurs larges en cinéma.

Un capteur 16/9 agrandi en haut et en bas pour former un ratio H/L 4/3 couvrant une surface supérieure au 16/9 original.

Il faut de plus intégrer un traitement numérique dans la caméra pour déformer/désanamorphoser l'image sur la sortie vidéo, pour éviter de visualiser une image déformée (chef opérateur, réalisateur et client ont envie d'avoir un rendu vidéo correct à l'écran avant de valider un plan, surtout pas d'imaginer ce que pourrait donner plus tard cette image déformée, après traitement en post-production).

Menu de désanamorphose de l'image dans le viseur ou les sorties HD SDI de l'Alexa LF.

Sur les traces de l'Alexa d'Arri, les constructeurs de caméras de cinéma annoncent l'intégration de grands capteurs capables de s'adapter au tournage sphérique ou anamorphique en conservant un nombre et une taille de photosite idéaux en matière de dynamique et de sensibilité. Il suffit alors de choisir dans le menu de la caméra la surface de capteur à utiliser, selon trois grands principes…

→ Un plein capteur 1,33 pour l'anamorphique sans perte de définition horizontale et une diffusion en 2,39 après désanamorphose.
→ Un plein capteur 1,77 pour le sphérique pour une diffusion en 16/9.
→ Un plein capteur 2,39 pour le sphérique écran large sans anamorphose (pour une diffusion en 2,39) qui n'intègre donc pas les déformations optiques liées à l'utilisation d'optiques anamorphiques.

La grande idée, c'est la possibilité de tout faire avec un seul modèle de caméra. Sony, Arri et Panavision (capteur RED) ont déjà sorti leurs modèles large format cinéma qui s'imposent déjà comme des références.

Alexa LFAlexa LF (pour Large Format) : 36,70 x 25,54 mm / 4 448 x 3 096 photosites.

Panavision DXL2Panavision DXL2 : 40,96 x 21 60 mm (diagonale 46,31 mm) / 8 192 x 4 320 photosites.

Sony VENICESony Venice : 36 x 24 mm / 6 048 x 4 032 photosites.

L'anamorphique, que l'on croyait faire partie de l'ancien monde, revient en force avec le numérique, à la manière du disque vinyle. Si vous désirez expérimenter un tournage en anamorphique, sachez que, hormis la location d'optiques anamorphiques qui demeure abordable, le marché de l'occasion regorge d'optiques anamorphiques pour toutes les bourses, même pour les cinéastes du dimanche.

Lire aussi…

→ Site Internet Panavision DXL2
→ Site Internet Sony Venice
→ Site Internet Arri Alexa LF

Jean-Charles Fouché
Jean-Charles Fouché

Formateur chargé de professionnaliser les équipes techniques en France et à l'étranger, il a passé près de vingt ans à traverser les frontières avec sa caméra et son banc de montage. Ses publications