Venise, son carnaval, les gondoles, les soupirs... Certes, rien de plus cliché. Certes, mais quand même ! Roberto Polillo, le Milanais de l'étape, propose de la cité lagunaire une autre vision beaucoup moins évidente où les flous sont provoqués à dessein. De Venise, il reste ici des couleurs, des lumières, des scintillements. À l'occasion de la sortie de son livre Visions of Venice, édité chez Skira, Roberto explore avec nous l'esprit de Venise révélé par l'Intentional Camera Movement (ICM) auquel il s'adonne avec dévotion.

Vous avez intitulé cette série – et votre livre – Visions of Venice. Pourtant, vos précédentes séries faites avec la technique de l'Intentional Camera Movement (ICM) sur le Maroc, New York et l'Inde se nomment Impressions of... Y a-t-il une différence avec Venise ?

Impressions of the world est le nom du projet dans son ensemble. J'essaie de transformer l'esprit des lieux (genius loci) des différents endroits du monde avec ce langage particulier qui est l'Intentional Camera Movement. Ce procédé supprime les détails et révèle l'atmosphère dudit endroit. De l'ensemble du projet, je tente de temps en temps d'en isoler un sujet pour un livre ou une exposition. C'est ainsi que Visions of Venice est né.

Pourquoi avez-vous choisi Venise comme ville italienne ? Est-ce parce que, du point de vue photographique, tout y avait été fait ?

À l'occasion de mes voyages pour capturer les “impressions du monde”, j'ai commencé il y a de nombreuses années à l'Est, le Moyen et l'Extrême-Orient. J'ai toujours été fascinée par l'Est et je suis fan des peintures des orientalistes. Venise est dès lors devenue un choix évident, c'est la ville italienne qui a toujours eu un lien très fort avec l'Est.

© Roberto PolilloGondoles amarrées à Riva degli Schiavoni, avec l’île de San Giorgio Maggiore en arrière-plan, 2015.

Pensez-vous que c'est le sujet qui choisit la technique ou la technique qui choisit le sujet ? Exprimé autrement, comment choisissez-vous vos sujets pour utiliser l'ICM ?

La technique n'est pas un but en elle-même, c'est simplement un outil. Au cours de mes explorations, j'essaie de capturer l'essence d'un lieu. Les photos documentaires de voyage ne m'intéressent pas. Pour observer cet esprit des lieux, il faut lui soustraire tous les détails inutiles. La photo doit devenir une sorte de représentation symbolique d'un lieu qui est préservée après l'effacement de l'inutile. C'était mon but et j'ai trouvé ce langage, cette technique comme vous l'appelez, que j'estime parfait pour cet objectif. Et plus je l'expérimente, plus je le pense incroyablement riche de possibilités.

Il y a peu d'êtres humains dans cette série... Est-ce à dessein ?

En fait, cela dépend du sujet. Dans cette série, oui, il n'y a pas beaucoup de personnes, car les gens que vous voyez à Venise sont la plupart du temps des touristes qui n'appartiennent pas au lieu. Ils n'ont rien à voir avec le genius loci. Ainsi, j'ai décidé de ne pas les montrer dans mes photos. Cela dit, dans d'autres endroits, les choses peuvent être différentes. Dans mes images du Maroc, par exemple, nombreuses sont les silhouettes, car elles font beaucoup pour l'ambiance, l'atmosphère. Les hommes, les femmes avec leurs longues djellabas sont une part essentielle du paysage.

© Roberto PolilloCorte Formenti, Sestiere de Castillo, 2013.

Pour ceux qui vous ne connaissent pas, vous avez commencé comme portraitiste pour le magazine jazz de votre père. Vous avez tiré le portrait de tous les grands de l'époque. Ce sont des portraits en noir et blanc de musiciens et chanteurs, avec un important travail sur la netteté et le grain. Aujourd'hui, vos images faites avec l'ICM comme technique sont à l'opposé complet de vos premières images… Elles sont colorées, floues, ne sont pas des portraits et sont faites en extérieur. Peut-on imaginer que vous utilisiez cette technique pour des musiciens de jazz ?

Mes photos de jazz sont très anciennes – elles ont à peu près 50 ans et même plus. Mon objectif était alors différent : faire des portraits pour le magazine de mon père. La technologie était aussi très simple comparée à celle que nous avons aujourd'hui. J'ai toujours utilisé le noir et blanc parce que j'ai photographié pendant les concerts et que les films couleur pour les lumières artificielles étaient trop lents. Et de toute façon, je pense toujours que les photos de jazz doivent être en noir et blanc, la couleur ne leur apportant pas grand-chose. Mais 50 ans après, je suis une personne différente, avec une sensibilité et des buts différents. Les gens changent !

© Roberto PolilloDuke Ellington.

Quel est votre premier souvenir en photographie ? Une photo vous a-t-elle donné envie d'être photographe ?

C'est une question difficile. J'ai commencé à faire des photos quand j'étais enfant avec un appareil qui était un jouet. Ainsi, j'ai fait beaucoup de photos de voyages avec mes parents, mais toujours en noir et blanc… et absolument aucune avec un flou de bougé ! Je me souviens être allée à Venise à ma propre initiative, vers l'âge de 15 ans, juste pour faire des photos. J'y ai pris une image floue du grand Canale en le faisant exprès. J'étais complètement fascinée par le résultat. Je ne savais pas qu'un demi-siècle après, je ne ferai que ces sortes d'images. Parfois, vous avez des prémonitions bien des années auparavant…

Le site de Roberto Polillo

Le livre accompagne l'exposition qui aura lieu du 10 novembre au 30 décembre 2017 à la Galerie 111 – 111 rue Saint-Antoine – 75004 Paris. Edité par Skira et distribué par les éditions Intervalles, le livre est uniquement disponible chez le distributeur (2 rue Bleue 75009 Paris, editionsintervalles.com) en ligne et dans la Galerie 111 pendant la durée de l’exposition.

Visions of Venice
Bilingue italien-anglais
Textes en anglais et en italien d’Alessandro Luigi Perna, Denis Curti et Roberto Polillo
240 pages, 40 € environ
ISBN-13: 978-8857231204

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Nadia Ali Belhadj
Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications