Ce temps est révolu, c'est entendu. Les temps présents sont difficiles. Alors grande est la tentation de se souvenir ce qui nous apparaît comme une époque heureuse. À l'occasion du 80e anniversaire et de la naissance des congés payés, Gallimard publie Un parfum de bonheur, moitié récit écrit sous la plume de Didier Daeninckx, moitié récit photographique à travers les images retrouvées d'un jeune ouvrier du Pré-Saint-Gervais, France Demay.

Photo France Demay, tirée du livre 'Un parfum de bonheur' par Didier Daeninckx, ed. Gallimard
Course de tricycle. © Collection France Demay

Ce livre de 128 pages réunit donc un extrait du fonds photographique France-Demay, "storytellé" par Didier Daeninckx — le mot est affreux, mais "contextualisé dans un récit de fiction" ne vaut guère mieux. Disons-le autrement : Daeninckx donne vie aux personnages pris en photo en imaginant que l'une des jeunes femmes, qu'il retrouve régulièrement sur les images, est Ginette Tiercelin. Il élabore son récit à partir d'entretiens (fictifs, donc) qu'il aurait pu avoir avec cette femme devenue âgée, durant lesquels elle raconte sa jeunesse sportive, de part et d'autre de la Petite Ceinture parisienne. Voilà pour la fiction.

Photo France Demay, tirée du livre 'Un parfum de bonheur' par Didier Daeninckx, ed. Gallimard
Match de rugby. © Collection France Demay

Les images sélectionnées dans le livre montrent cette jeunesse exaltée par ces nouvelles libertés nouvellement acquises, dont bien sûr les vacances, qui permettent à ces jeunes gens issus d'un milieu modeste de découvrir de nouveaux horizons — et de nouveaux terrains de jeu : la mer, la montagne, le vélo, la participation au pendant républicain des Jeux Olympiques de Berlin, les Olympiades de Barcelone (qui n'auront finalement pas lieu, stoppées par le putsch militaire mené par Franco)...

Photo France Demay, tirée du livre 'Un parfum de bonheur' par Didier Daeninckx, ed. Gallimard
L'ascension. © Collection France Demay

Les photographies de France Demay ressemblent à celles que l'on retrouve parfois dans le tiroir du buffet d'une grand-mère. Un peu oubliées, un peu jaunies, ce sont des images privées, familiales, attestant de la vie, des événements vécus par ceux que l'on voit. Elles retracent la joie, les grandes espérances, une vie joyeuse dans la nature, où les corps vivent un peu plus forts que sur les boulevards des Maréchaux.

France Demay ne paraît pas avoir laissé de témoignage sur sa collection. Les visages qui y figurent ne semblent pas tous identifiés. L'homme est dit passionné de photographie, mais est-ce suffisant pour, près de 80 ans plus tard, y voir une œuvre ou y déceler un œil ?

Oui, c'est vrai, certaines images sont émouvantes et les visages que l'on croise, en nous offrant un bonheur évident, nous attendrissent et donnent envie de rentrer dans ces vies passées. Mais techniquement, les photographies n'offrent pas de cohérence ni de point de vue inventif ou spectaculaire, et nous sommes loin d'une composition au cordeau.

Toutefois, le texte de Daeninckx fonctionne. Il réussit à esquisser une Ginette gouailleuse, nostalgique sans être triste, qui mitonne des petits plats d'époque. On y croirait presque.

Photo France Demay, tirée du livre 'Un parfum de bonheur' par Didier Daeninckx, ed. Gallimard
Saut à la perche. © Collection France Demay

Les images de France Demay ont été retrouvées par François Demay, son petit-fils. Il évoque "[la] valise mexicaine" de ce grand-père qu'il n'a jamais connu. La fondation France-Demay en assure la promotion. Une exposition a été organisée en 2014 par la galerie Intervalle à Paris et quelques-uns de ces clichés ont été montrés de mai à juillet dernier à l'Hôtel de Ville de Paris, lors de l'exposition célébrant les 80 ans du Front populaire.

Un parfum de bonheur

Photographies de France Demay

Texte de Didier Daeninckx
Éditions Gallimard

Mai 2016

128 pages, 134 illustrations

25 €

ISBN : 9782070179565

Présentation sur le site de l'éditeur

Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications