Quel titre ! Quel beau titre à la belle ambiguïté ! Quel est cet homme sans gravité ? Le sauteur à la perche des jeux d'Atlanta qui fait la couverture, le sauteur en longueur de la p. 96 ? Peut-être s'agit-il encore du photographe David Burnett lui-même ? Réponse dans 192 pages.

Le photographe américain David Burnett n'est pas vraiment né de la dernière pluie. Sa carrière de photographe, il la commence dans les années 1970 (il a 24 ans) et ses théâtres d'opérations s'appellent la guerre du Vietnam, le coup d'État au Chili, la famine au Sahel, le conflit en Érythrée, la révolution islamique en Iran. Plus calmement, il couvre les élections présidentielles françaises de 1974 et 1981, ou le Watergate.

Alors que peut voir l’œil du reporter sur un événement comme les Jeux Olympiques ? Rien ne paraît plus différent à première vue qu'un conflit et un stade où résonnent les cris de liesse, les éclats de joie. Les larmes que l'on y voit ne se comparent pas.

David Burnett, L'Hommes sans gravité, ed. Marabout

*Relais 4 x 100 m hommes, Colorado Springs, Colorado, USA, juillet 1995. © David Burnett/Contact Press Images*

Les JO ? le photographe les couvre à chaque édition estivale depuis 1984, ceux de Los Angeles. Il y signe d'ailleurs un cliché de légende : la chute de l'Américaine Mary Decker, archifavorite, lors de la finale du 3 000 m dames. Deux voyages d'hiver s'y ajoutent : Salt Lake City (sa ville natale) en 2002 et Sotchi en 2014.

La quelque centaine d'images que L'Homme sans gravité nous offre ne retracent pas l'histoire des JO ou de la prise de vue sportive. Non, elles montrent des sportifs dans l'effort sur une piste en tartan, dans les airs d'un plongeon ou sur un terrain de hockey sur gazon. Des athlètes photographiés — hommes pour la plupart, très, très peu de femmes —, on ne sait rien, à moins éventuellement d'être un spécialiste en athlétisme. Ni leur nom (hormis un Carl Lewis au profil bien identifiable), ni leur nationalité, ni encore le résultat de leur exploit. Non, ce qui nous est donné à voir, ce sont leur corps et uniquement leur corps dans l'effort. Des corps anonymes en somme, pris dans au paroxysme de la tension qu'ils peuvent supporter. Ce que Burnett a si bien réussi à capturer, c'est cette seconde ultime qui concentre à elle seule les années d'entraînement et de sacrifices que ces athlètes du monde entier ont consentis.

David Burnett, L'Hommes sans gravité, ed. Marabout

*Lancer du marteau hommes, Barcelone, Espagne, août 1992. © David Burnett/Contact Press Images*

Ces corps parfaits prennent alors l'allure de statues perdues dans l'air, ou d'étranges crucifiés sans croix. Qu'importe alors la performance du geste. Qu'importe, dans ce cas-là, le résultat de la compétition. Ce qui compte, c'est de rendre éternelle cette seconde qui précède le basculement vers l'oubli ou l'exploit. Ce qui compte pour ces sportifs, c'est de parvenir à la perfection du geste. Cette seconde-là est celle que tous les compétiteurs connaissent et partagent. Voilà ce que Burnett voit.

David Burnett, L'Hommes sans gravité, ed. Marabout

*Ski cross hommes, Rosa Khutor, Russie, février 2014. © David Burnett/Contact Press Images*

Pour parvenir à ses fins, le photographe s'aide d'appareils en tout genre et si possible, sauf nécessité, bien éloignés de la technologie numérique. Des grands, des petits, des moyens formats font partie de son barda qu'il transporte dans les stades ou en haut des tremplins de sauts à ski. Parfois même, Burnett a comme complice le même engin qu'utilisait Weegee pour ses scènes de crime : un Speed Graphic des années 1940 qu'il a trafiqué. Les images qu'il en sort sont loin d'être techniquement parfaites pour nos yeux habitués au numérique, mais elles font de ces scènes sportives des rêves sans précision. Il aime ce genre d'outil, car selon lui, ces appareils qui ne donnent pas le droit à l'erreur exigent de celui qui vise une réelle prise de décision lors du déclenchement.

Naturellement, une fois refermée la 4e de couverture, L'Homme sans gravité apparaît être davantage David Burnett lui-même que le sportif dans les airs. Il promène son regard amoureux des distances, du temps retrouvé avec ces appareils hors d'âge et parvient à nous offrir des images de trente ans de vie dans les stades. Sans donner prise, une seule fois, à l'usure du temps qui passe. Un livre à préserver.
David Burnett, L'Homme sans gravité, ed. Marabout

***L'Homme sans gravité***

David Burnett

Éditions Marabout

192 pages, 109 photographies n&b et couleur

Version imprimée : 35 €

E-book : 33,99 €

EAN : 9782501099561

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Nadia Ali Belhadj
Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications