Pas un seul autoportrait dans Autoportrait. Bernard Descamps a fait sien le point de vue du photographe américain Richard Avedon qui disait (en très gros) que dans un portrait, il y a beaucoup plus du photographe que du sujet en question. La citation "Un portrait n'est pas une ressemblance", d'Avedon toujours, ouvre le livre. Voyage au cœur d'une introspection dans le regard des autres.

En fait, il aura fallu que le numérique s'impose pour que le photographe de l'agence VU porte un autre regard sur près de quarante ans de vie professionnelle. En effet, il y a deux ans, l'agence lui rend quatorze cartons de photographies de vingt kilogrammes chacun. Ce sont toutes ses archives, son fonds qu'il voit là entassé. Ce même fonds qui avant, à l'heure de l'analogique, était exploité commercialement par l'agence. Numérisation aidant, elle n'en a plus que faire.

Photo Bernard DescampsNestor Penzi, artiste-peintre, Bangui, Centrafrique, 1996.

Comment ne pas replonger dans sa vie de photographe résumée en 280 kg de tirages et négatifs ? L'exercice ne sera pas anodin, il le sait. Il l'écrit. Il prend son temps pour redécouvrir ses images. Il survole ses années de travail, faites de reportages en Centrafrique, au Niger, à Hambourg, à Doué-la-Fontaine, à Madagascar... Il remonte le temps : 2013, 1998, 1976, 1985, 1991, 2007... Dans cette exploration "spatio-temporelle", Bernard Descamps se rend compte de l'importance du portrait dans son travail, ce qu'il n'avait pas vraiment réalisé jusque-là. Autoportrait (au singulier) sera donc le lieu de rendez-vous de ces visages rencontrés bien des années plus tôt.

Photo Bernard DescampsFouilles paléontologiques, Espagne, 1988.

Ici, le photographe mêle des portraits de célébrités à ceux d'hommes ou de femmes inconnus, croisés ici ou là, ainsi que des photos personnelles. Son choix, il le justifie en mettant l'accent non pas sur la graphie de l'image, ou sa composition ; non, ce qu'il a voulu rassembler ici, ce sont des souvenirs heureux. Chaque personne présente dans cet album lui rappelle un moment inoubliable. Des moments qui l'auront façonné et qui, pris tous ensemble, forment alors un autoportrait sentimental et "avedonnien" du photographe.

Photo Bernard Descamps

C'est un ouvrage intime, impeccablement confectionné — comme toujours — par les éditions Filigranes de Patrick Le Bescont. Pas de commentaire, pas d'explication sur les visages que l'on croise ni sur les événements qui ont donné lieu à ces rencontres. Juste des légendes de lieux et de dates, listées en fin d'ouvrage. Les parties ou chapitres du livre ne sont pas clairement définis. Des pages blanches succèdent aux portraits, une fois à droite, une fois à gauche... La mise en page paraît sibylline, mais certainement ordonnée par l'intensité des noirs de certaines images qui ne doivent pas transparaître au verso suivant. Car les images de Bernard Descamps sont des noir & blanc tantôt gris, tantôt très francs, faits la plupart du temps au moyen format...

Photo Bernard Descamps

Ce format carré qui permet aux corps d'occuper si précisément l'espace. Certains se détachent. L'ombre de la main d'Antoine d'Agata sur son épaule plane comme un rappel de ses tourments. La présence de la danseuse Christiane Marchant transperce celui qui la regarde de son visage blanc et de ses yeux noirs. Le dos de cet homme noir, nu, accroupi, sur la berge de la rivière blanche de Niamey au Niger, éclabousse de sa sensualité celui qui s'y attarde... Bernard Descamps offre là une certaine intimité qui reste à déchiffrer.

Bernard Descamps, Antoine d'Agata, portrait en noir et blanc

À la fermeture du livre, la première de couverture prend un autre visage. Une photo en occupe le centre. On y voit une femme élégante, habillée de clair, dans les années 1950. Elle porte dans ses bras un enfant vêtu de sombre. Les gants de la mère sont aussi noirs que les moufles de l'enfant sont blanches. Il sera élégant autant qu'elle l'est. En souriant, cette femme lui montre du doigt l'appareil photo et l'enfant nous fixe, avec interrogation, les yeux grands ouverts. C'est absolument magnifique. Pas de légende pour cette image, si ce n'est le titre qui la surplombe. Autoportrait donc.

Bernard Descamps, Autoportrait, Filigranes Éditions, couverture
Bernard Descamps, Autoportrait, Filigranes Éditions, détail de la couverture

Autoportrait Photographies de Bernard Descamps Filigranes Éditions Mars 2017 210 x 300 mm, broché 62 photographies en bichromie 96 pages ISBN : 978-2-35046-412-1 27 €

Tirage de tête numéroté accompagné d’un tirage photographique signé par Bernard Descamps, choix possible entre deux photographies, chacune tirée à 25 exemplaires ; tirage argentique sur papier baryté 18 x 24 cm réalisés par Bernard Descamps. 150 €.

> Le mot de l'éditeur sur le livre

Voir aussi

Nadia Ali Belhadj

Journaliste rédactrice. N'aime rien tant que de faire des interviews de photographes car les trouve gentils. Se fout de la technique comme de sa première pomme. Complètement soumise à Vivian Maier. Ses publications 

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