Dans l'univers de l'informatique, il est courant d'encourager les gens qui veulent développer leur savoir-faire à monter leur propre ordinateur à partir de pièces détachées et d'y installer eux-mêmes le système d'exploitation – les plus engagés recommandent bien évidemment GNU/Linux ! Or, dans le secteur de la photographie, la proportion d'articles invitant à la bidouille est très largement inférieure à ce qu'elle est dans celui des geeks. Mais nous sommes là pour y remédier. Suivez-nous !

construire fabriquer son appareil photo

L'art du bricolage

L'écart entre la photo et l'informatique s'explique finalement assez facilement. Disponibilité des pièces détachées, complexité des composants, ajustement micrométrique que la photo requiert (en optique notamment), etc. : en matière de bidouillage, les deux univers n'ont rien à voir. De plus, quand un PC fait mille et une choses, un appareil photo n'en fait (a priori) qu'une, à savoir capturer des images (fixes ou animées). Fort logiquement, la majorité des articles et tutoriels se concentrent sur la production de ces images.

À cela vient se greffer un autre élément : si le monde des ordinateurs projette une image très technique, à la limite du scientifique, la production d'images revêt, elle, une aura bien plus artistique. Si cette perception n'est qu'un cliché mal dégrossi – le monde de la photo est bien évidemment technique –, la réalité est qu’un grand nombre de photographes célèbres ne sont effectivement pas de grands techniciens.

Historiquement, les premières décennies de la photographie furent pourtant un magnifique terrain de jeu pour tout un tas d'inventeurs et autres bricoleurs. Un âge d'or ? Pas du tout. En fait, le choix n'a jamais été aussi large. De la simple expérience scientifique de tous les jours (camera obscura), en passant par l'assemblage jusqu'à la vraie création en partant de zéro, les opportunités de construire son propre appareil photo n'ont jamais été aussi nombreuses.

Dans ce double dossier, nous allons jeter un coup d'œil panoramique sur les différentes options disponibles pour construire son appareil photo personnel. Et nous commençons aujourd'hui par la technologie primordiale de cet art : l'argentique.

À la découverte des défauts disparus

Vous ne construirez a priori jamais un appareil photo argentique qui soit techniquement aussi bon que ceux produits par des sociétés qui ont eu des décennies pour s'améliorer par le biais de milliers d'ingénieurs et de machines industrielles à leur service. On ne se lance pas dans la conception d'un appareil photo pour obtenir les plus fidèles images de la création. Bien au contraire, outre les plaisirs de la découverte, de la science et du bricolage, la construction d'un appareil “maison” est surtout l’occasion de produire un boîtier qui produira des images différentes, uniques. Des photos impossibles à capturer avec des appareils de série. D’un côté, l'industrie et les clients cherchent l'homogénéité et une qualité constante ; de l'autre, ouvrir la porte au bricolage, c’est accepter, voire rechercher les défauts qui feront le charme des images : diffraction exagérée, déformations optiques fortes, poussières, etc. Des images paradoxalement presque impossibles à reproduire avec nos appareils photo numériques actuels, devenus quasiment “parfaits”.

Construire fabriquer son appareil photo argentique

La camera obscura

Le premier appareil photo que vous pouvez concevoir ne requiert rien d'autre que du carton et du ruban adhésif. Il s'agit de la camera obscura, la chambre noire originelle. Les prérequis sont minimaux : une pièce aux murs blancs dont les fenêtres sont toutes complètement calfeutrées (d'où les cartons et le ruban adhésif). Une fois la chambre totalement imperméable aux rayons lumineux, il suffit de percer un simple trou au milieu de la fenêtre, de bien fermer la porte et de vous asseoir dans le noir. Au bout de quelques minutes, la meilleure pellicule du monde – vos yeux aidés de votre cerveau – vous permettra de profiter de la magie et de voir le monde s'afficher sur vos murs… à l'envers !

Exemple du fonctionnement d'une camera obscura.

La limite de l'expérience, c'est bien évidemment que si la chambre noire produit une image du réel, il n'y a aucun dispositif pour la fixer, l'enregistrer. Ceci étant, cette expérience a pour vertu de nous enseigner un principe fondamental de la photographie : les rayons lumineux qui arrivent dans une optique, fut-elle un simple trou dans un carton, produisent une image inversée. C'est valable dans un appareil photo, argentique ou numérique, et même pour notre œil. L'image qui se forme au fond de la rétine est inversée ; c'est notre processeur d'image intégré (le cerveau) qui la retourne pour nous. Voilà qui est bien aimable de sa part.

La boîte devient sténopé

L'étape qui suit logiquement l'expérience de la chambre noire est la production d'un appareil photo dit sténopé. Étape logique, car le sténopé en reprend exactement le principe, soit une (toute petite) chambre noire percée d'un trou qui fait office d'optique. Si les murs blancs étaient nécessaires dans le cas de l’expérience précédente avec la vraie chambre, il en va autrement dans le cas du sténopé. Ce dernier va en effet recevoir un support d'enregistrement – pellicule ou plan film selon les dispositifs – et il faut absolument éviter les réflexions parasites en peignant l'intérieur de la boîte en noir.

Les guides de fabrication sont légion sur le net, mais nous apprécions tout particulièrement celui de matchboxpinhole.com qui, comme son nom anglais l'indique, permet de concevoir un sténopé à partir d'une simple boîte d'allumettes. Outre la littérature web, il existe quantité de livres et autres articles de publications papier qui permettent de créer ses propres boîtes à images, allant de la pellicule 135 jusqu'aux plans films 4x5 pouces. La souplesse du sténopé permet de capturer, outre des ratios classiques, des images au format panoramique en concevant les boîtiers aux dimensions adéquates. Et comme nous sommes en 2018, outre le bricolage de boîtes d’allumettes, le web est replet de différents tutoriels et guides pour transformer toute “boîte” (à vin, chaussures, etc.) en un sténopé, avec un éventail de tailles qui vous permet de jouer non seulement avec la classique pellicule 135 (24x36), mais aussi avec des films moins utilisés, comme le 120 (moyen format) ou les plans films.

Construire fabriquer son appareil photo argentique

Si le bricolage n'est pas votre fort ou que les ciseaux et autres marteaux vous détestent, il existe de nombreux kits à monter soi-même, de la boîte en carton à 30 € jusqu'à des modèles luxueux tels ceux d’Ilford – judicieusement appelés Obscura – et d'Ondu qui a conçu de beaux modèles en bois allant de 120 à 200 €. Certes, c'est un budget conséquent pour un sténopé, même si à ce dernier prix nous avons droit à un beau boîtier en bois qui shoote des photos panoramiques 6x9 sur pellicule moyen format 120. Plus modeste, le P-Sharan STD 35 est un appareil en carton au look sympathique qui ne coûte que 30 €. Pour les plus fortunés (ou les plus fous), Kurt Mottweiler produit son P.90, un sténopé de luxe à 1 095 $. C’est beau, mais c’est cher…

Les bonnes adresses des sténopés

Ilford Obscura
Ondu
P-Sharan STD 35
Mottweiler P.90

Le sténopé est un appareil bien sympathique, mais ses limites sont nombreuses : exposition au jugé 100 % manuelle, obturation à la bonne franquette, qualité d'image médiocre, lenteur du processus, etc. L'étape qui vient en tête après avoir joué avec ces boîtes noires est bien sûr de concevoir un véritable appareil photo.

Appareils en plastique & en carton pré-conçus

Avant d’utiliser une scie et des clous, on peut tout à fait monter un appareil photo complet sans (trop) se salir les doigts, en achetant un modèle à monter. À la manière des maquettes en plastique, il existe plusieurs modèles d’appareils composés de pièces de plastique à détacher de leur support de même matériau. Et quand on dit complet, on pense bien évidemment aussi à l’optique, généralement sous la forme de lentilles assez simples, en plastique elles aussi. Le plus célèbre sous nos latitudes occidentales est le Konstructor de l’entreprise autrichienne Lomography, un reflex assez complexe, mais il existe d’autres références sur le net comme le Last Camera de SuperHeadz, un petit compact assez bien fini, ou un modèle distribué par Pearl sous sa marque photo Somikon, qui ressemble à un petit Rolleiflex. Ce modèle ressemble comme deux gouttes d’eau à un autre appelé Gakkenflex, que l’on peut trouver sur Aliexpress.

Si ces petits appareils sont un peu de la triche, ils ont le double mérite d’être accessibles à tous et de mettre en lumière les mécanismes de base des vrais appareils photo : système de chargement de pellicule, déclencheur, obturateur, optique, etc. Certains disposent même d’optiques composées de plusieurs lentilles de plastique. Quel luxe !

Les bonnes adresses “plastique & carton”

SuperHeadz LAST CAMERA (détails ici)
Lomography Konstruktor
Somikon plastic
Gakkenflex clones

Vous êtes un puriste ? Vous ne voulez pas de ces jouets, mais construire un “vrai” appareil photo avec une belle qualité d’image ? Vous souhaitez vraiment “mouiller le maillot” et mériter vos clichés ? Un retour à l’époque des films grands formats et des chambres photographiques s’impose.

Chambre photographique

On ne s’en rend pas vraiment compte en ce début de XXIe siècle où un simple téléphone produit des images suffisamment bonnes pour faire la une de Time Magazine, mais l’arrivée du Leica dans les années 1930 fut un véritable séisme dans le milieu de la photo. Sa grande compacité couplée à celle de sa pellicule, le 135, le rendait incommensurablement plus compact que les chambres photographiques.

Ces dinosaures de la photographie, utilisant de grands plans films, produisaient – et produisent toujours – des images d’une qualité impressionnante, mais ils sont très lourds et encombrants. Si ces défauts ne vous font pas peur et que vous voulez retrouver l’esprit des pionniers de la photo “à la Edward Sheriff Curtis” ou des légendes modernes comme Raymond Depardon, vous pouvez tout à fait construire votre propre chambre photographique. Le matériau principal employé est le bois et vous devrez être équipé en conséquence : scie, marteau, colle, clous, etc., voire des pièces de métal pour les modèles les plus complexes.

Les optiques pour chambre se dégotent assez facilement sur eBay et ne sont généralement pas trop chères, car peu complexes à produire par rapport aux zooms modernes à stabilisation optique et AF Ultrasonic ! Si vous avez la chance de jeter un œil sur un négatif 20x25 un jour, vous réaliserez que si le monde du numérique a bien progressé, le niveau de précision d’image des optiques et la taille impressionnante des négatifs permettent de produire des images d’un autre monde.

Des tutos en bois... massif !

Tuto n°1
Tuto n°2
Tuto n°3

Vous n’avez pas envie de mettre de la sciure entre les touches de votre clavier ou recherchez une démarche plus moderne ? Reçu 5/5. Passons alors aux fils de plastique fondu…

Impression 3D

Pleine de promesses, l’impression 3D classique dite FDM (Fused Deposition Modeling, modelage par dépôt fondu) est connue des photographes, surtout pour la reproduction d’accessoires de type cache-griffe/flash ou supports pour flashs déportés. Côté appareil photo, l’offre est fort logiquement moins généreuse, voire carrément étroite : il ne s’agit pas de dessiner une pièce, mais bien de concevoir le fonctionnement et l’agencement mécanique de plusieurs pièces très différentes. Une tâche qui exige un travail immense.

Les modèles les plus faciles à concevoir sont très logiquement les sténopés. S’ils n’apportent rien aux modèles faits de bric et de broc, ils vous permettront toutefois de vous familiariser avec l’impression 3D et ses contraintes.

Quant aux “vrais” appareils photo, nous en avons trouvé deux. Le premier est l’Open Reflex du Français Leo Marius, un boîtier open source qui avait fait le tour du web en 2013, genre de vaisseau spatial qui peut recevoir des optiques Nikon et qui fonctionne uniquement au 1/60 s.
Plus poussé dans la conception, le SLO est un compact à focale fixe dont tous les éléments (même l’optique) sont imprimés en plastique. Les difficultés de la conception du SLO commencent dès l’impression qui requiert une imprimante à bain de photopolymère liquide (SLA) bien plus coûteuse et complexe que les imprimantes FDM sus-citées. Si le cœur vous en dit, toutes les étapes sont décrites sur le site de son créateur Amos Dudley.

Pour les fondus de plastique

Pinhole 120
Open reflex
SLO

Modeleur 3D = ingénieur en herbe ?

Pour 99,5 % des utilisateurs, l’impression 3D consiste à télécharger des modèles STL (le standard des fichiers 3D) et à utiliser une imprimante 3D personnelle ou un service en ligne pour leur donner forme. C’est presque dommage, car l’impression tridimensionnelle est surtout l’occasion de donner vie à des pièces et objets qui ne vivent que dans notre esprit par le biais de logiciels de modelage gratuits tels que Blender, Sketchup ou TinkerCAD. La communauté des modeleurs 3D a pour l’heure produit plus de bustes de Yoda que de Lubitel, mais si l'envie vous gagne, la balle est dans votre camp !