En partenariat avec Polka et en complément à l'article Présidentielle, une comédie française, nous vous proposons une interview exclusive du photographe Pierre-Anthony Allard qui a réalisé les différents portraits de la plupart des candidats à l'élection présidentielle de 2017.

Pierre-Anthony Allard a dirigé le Studio Harcourt de 1993 à 2008. Pour Polka Magazine, il a réalisé, d’abord en 2012 (Polka #16 et #17) et à nouveau en début d’année, des portraits des candidats à l’élection présidentielle. Pour ce dernier travail, il a mis au point un système d’éclairage autonome qui permet de reproduire un studio photo en extérieur. Rencontre avec un portraitiste de reportage.

 

Polka Magazine, couverture du numéro 37

L’équipe du magazine a fait appel à toi, portraitiste et directeur du Studio Harcourt pendant quinze ans, pour couvrir les campagnes présidentielles. Qu’en as-tu pensé ?

J’ai racheté le studio Harcourt en 1993 avec deux associés et j’en suis parti en 2008. Quand j’ai travaillé la première fois pour Polka, en 2012, je démarrais ma nouvelle vie photographique. Au vu de mon expérience, travailler dans un contexte de reportage était une prise de risque. Pour la présidentielle de 2017, ils m’ont à nouveau fait confiance. Passer vingt ans chez Harcourt, tout de même, ça forme ! Je m’étais lassé du portrait en noir & blanc et j’avais déjà commencé à mettre en place un système de "portrait-reportage" avec des personnalités publiques, photographiées chez elles, telles que Shimon Peres ou des prix Nobel. Je voulais reconstituer des lumières de cinéma — ma première passion — dans des lieux réels plutôt qu’en studio avec un fond de papier gris. Harcourt a toujours isolé son modèle dans une pose hiératique, cela ne m’intéressait plus.

© Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

Tu dis que ces commandes pour Polka sont toujours des défis. Pour quelle raison ?

Je suis un autodidacte, mais ma culture artistique est très classique, très "École du Louvre". Et mon expérience professionnelle chez Harcourt l’est aussi. Quand nous sommes partis avec la journaliste Elisa Mignot à la rencontre des candidats, d’abord en 2012 puis en 2017, je n’avais pas le droit à l’erreur. Mes habitudes de "photographe de salon" étaient totalement bousculées. C’était un vrai challenge ! En 2012, nous avions demandé à chacun des candidats de choisir un lieu symbolique où il voulait se faire photographier ; il fallait donc s’adapter à des lieux, souvent publics, souvent à l’extérieur. Début 2017, le concept était différent : il s’agissait de saisir le candidat juste avant ou juste après son passage sur scène lors d’un meeting. Il y a cinq ans, j’avais imaginé un système de flashs autonomes ; cette année, je l’ai amélioré avec des néons led, de différentes intensités lumineuses. J’ai ainsi allié ma culture plus institutionnelle avec cette nouvelle expérience du terrain.

© Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

Comment mettais-tu à l’aise les candidats dans le temps très court qui t’était imparti ?

Il y avait en effet peu de temps, et pour l’installation du matériel, et pour la prise de vue. Par exemple, au meeting d’Emmanuel Macron à Quimper le 16 janvier, nous avons eu à peine cinq minutes avant son entrée en scène. Vanida Hoang, mon assistante, avait pu installer le dispositif — composé d’un pied sur lequel étaient fixés les deux néons et d’un autre avec mon appareil photo. Une fois installés, on guettait le candidat. Comme dans tout portrait, il faut savoir quoi dire à celui qui va se faire photographier. J’aime inventer à chaque fois une phrase qui sort le modèle de son contexte et va le faire réagir. "Attention, M. Macron, on fait sept clics, pas un de plus ou de moins !" Il s’est placé à côté de son attachée de presse en lui demandant si sa cravate était bien nouée. Et je suis intervenu à ce moment-là, en trouvant la faille : "Vous avez un nœud à la Obama…" Gagné, il était captif* *! C’était important de ne pas arrêter le flux de leur organisation. Et en lui indiquant au préalable une durée, il savait où il démarrait et quand ça se finirait, donc il a tout donné dans ce temps limité. C’est l’astuce : figer le timing des prises de vue et désarçonner le sujet. Cela devient du reportage à l’intérieur d’un portait. Et non l’inverse ! Il faut être un peu borderline, un peu moqueur sans être agressif. C’est un système très précis au service d’une improvisation.

© Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

Le traitement de tous les candidats est-il identique ?

Non. Déjà, au moment même de la prise de vue, je m’adapte toujours selon les morphologies des visages. En l’occurrence, avec ce dispositif, pour une femme, je recule un peu le pied des néons, et je baisse celui du haut pour que les ombres et la lumière soient plus douces. Pour les hommes, le néon du dessus est plus haut, ce qui leur confère un aspect plus dur, plus viril. Mais mes idées politiques ne sont pas corrélées à mon travail !

© Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

Quel matériel photo utilises-tu ?

Je travaille avec un moyen format Pentax 645Z qui a une très bonne prise en main et auquel je mets mes anciennes optiques de boîtier argentique. Notamment une 150 mm f/2,8 qui donne un modelé supérieur à celles prévues pour le numérique. Je ne cherche pas des optiques qui courent après une grande netteté ou du piqué, je privilégie la douceur du grain.

© Pierre-Anthony Allard et Vanida Hoang pour Polka Magazine.

Propos recueillis par Léonor Matet pour Polka Magazine.

Renaud Labracherie

Rédacteur en chef de Focus Numérique. Grand évangéliste du RAW. Ses publications