Diane Arbus est née en 1923 et s’est suicidée en 1971. Entre temps elle aura réalisé plus de 500 clichés de la vaste comédie humaine, dérisoire dans ses vanités et pourtant si touchante. Diane Arbus se sera-t-elle approchée trop près de la bouleversante beauté des blessures humaines? L’exposition du Jeu de Paume, en 200 photographies et une pièce consacrée à la biographie de l’artiste, ne répond pas à la question. Seules les photos restent, à nous interroger :

« Elles sont la preuve que quelque chose était là et n’est plus. Comme une tache. Et leur immobilité est

déroutante. On peut leur tourner le dos, mais quand on revient, elles sont toujours là en train de vous regarder. »

La rétrospective commence par des triplées, assises sur un lit, qui nous fixent. Format carré, noir et blanc, cadrage frontal devant un mur. Tout est dit : le semblable et le dissemblable, le sourire et la tristesse sans fond, l’absence de concession. Chez Arbus, si ce ne sont pas les modèles qui vous fixent de toute leur arrogante fragilité, c’est vous qui les regardez avec l’amusement de ceux qui se croient à l’abri. Pas d’échappatoire possible dans cette lutte sans merci pour le regard.

On a dit d’elle qu’elle photographiait les marginaux, les transsexuels et travestis de tout genre, les phénomènes de foire. C’est vrai, mais ça manque l’essentiel.

« Une photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez. »

Cette phrase de Diane Arbus sonne juste pour chacun de ses clichés : elle montre, jusqu’à l’obsession, la Différence. Chaque photo est immédiatement lisible, car cette différence vous saute à la figure : mi-hommes mi-femmes, handicapés mentaux, vieillards ridicules, hommes et femmes sans tête… Mais cette différence se retourne aussitôt, et c’est la possibilité d’une ressemblance qui vous assaille. Sommes-nous vraiment à l’abri de cette douleur qui peine à se cacher, de cette folie qui guette ? On se fait belle, on a mis son plus beau chapeau, fait son plus beau chignon, travaillé ses muscles pour qu’ils soient le plus spectaculaire possible… Et l’on n’a pas masqué cette part si humaine de dérisoire vanité, on n’a pas vu notre ridicule, notre faiblesse déjà avouée. Et la photo paraît moins évidente, plus énigmatique…

Les titres eux-mêmes cultivent l’énigme. Diane Arbus, au-delà de son talent pour le cadrage et la composition, de son génie à capter les regards, possède un art consumé du rapport texte/image. « Féministe dans sa chambre d’hôtel » : et nous ne voyons qu’un visage en très gros plan, un regard intelligent et inquiet. De la chambre, pas un indice ; mais l’intimité connotée par le mot éclate par tous les pores du modèle. Et l’assurance du discours militant a volé en éclat dans les yeux scrutateurs. Parfois le titre lève une ambiguïté pour mieux la créer : « Pères Noël à l’école des Pères Noël » (ah bon ? elle existe vraiment ?) ; « Fille assise sur son lit torse nu » (sans le titre, qui pourtant souligne la nudité des attributs féminins, on prenait le modèle et sa poitrine plate pour un homme)… Les exemples sont innombrables, amusez-vous à lire ces titres, ils font une bonne partie de la saveur de l’exposition.

Au final, un bel accrochage, qui fait la part belle à l’œuvre, brasse tous ses thèmes (masculin-féminin, folie-norme, inquiétante étrangeté et violente ressemblance…) et sait en montrer la puissante réversibilité sans pour autant tomber dans le didactisme stérile : ainsi du célèbre « Hermaphrodite et son chien dans une roulotte de foire », montré tout près du « Nudiste et son chien dans une caravane »… Et surtout, une œuvre –monument, dont l’acuité est plus que jamais d’actualité en ces temps de chasse à la Différence, et dans laquelle on retrouve en germe nombre de photographes contemporains (Martin Parr pour ses clichés sans concession, Nan Goldin pour son amour de l’intimité marginale…).

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