Leica. Deux syllabes et un nom qui font autant rêver les aficionados qu'ils agacent les amateurs de photo efficace et dotée d'un rapport qualité / prix plus raisonnable. La marque allemande entretient en effet depuis presque un siècle une relation très spéciale avec le monde de la photo.

Artisan de sa démocratisation (Leica à créé le format 24x36 en utilisant des pellicules de film cinéma) tout comme symbole vivant de son élitisme (le M9 coûte 5500 euros, les objectifs entre 1200 et 8000 euros). Du coup, les débats sans fin sur les vertus et les vices du télémétrique, de la "German Touch" et de la philosophie même de la marque font rage depuis des années, encore plus récemment, merci Internet.

Quelles sont les images et valeurs associées à Leica ? Dans le désordre, on pourrait dire :

- C'est beau. Avec un design épuré, intemporel et des matériaux nobles (cuir, laiton...), les M font effet et vieillissent bien avec le temps. Peu peuvent s'en vanter.
- C'est cher. Avec des tarifs hors de portée du commun des mortels, le matériel Leica vaut-il vraiment son prix ?
- C'est performant. La plupart des tests et des spécialistes encensent depuis des années les optiques made in Wetzlar et Solms : micro contraste, piqué dès la pleine ouverture et sur les bords... Des Elmarit aux Summilux.

Vous l'aurez compris, la marque est depuis toujours voilée de mythes et de stéréotypes. L'envie d'en découdre est donc forte. J'ai ainsi eût la chance il y a quelques semaines de me rendre à Solms pour visiter l'envers du décor et confronter tout cela à une certaine réalité. Voici donc une journée au coeur de Leica, la marque la plus mythique du monde de la photo.

À Solms, l'usine Leica se montre finalement bien modeste et discrète. Ses employés sont même un peu gênés que je la prenne en photo. Nous entrons rapidement. Il faut savoir que cette usine rassemble environ 500 du millier d'employés que compte la marque (l'autre partie se trouvant au Portugal). Comptabilité, marketing, product design et assemblage final se font ici.

Petite visite guidée, en photos bien sûr !

Visite des usines Leica à Solms M9
L'entrée est sobre : des photos issues d'un photographe "Leicaïste" nous font face.

Visite des usines Leica à Solms M9
Sur la droite, l'arbre généalogique du M est toujours aussi impressionnant. À noter que le tout récent X1 reprend les exactes dimensions du Leica 0 d'origine...

Visite des usines Leica à Solms M9
À noter que l'usine est parsemée de ces petites vitrines explicatives, les fans de Leica venant régulièrement ici faire un petit pèlerinage.

Visite des usines Leica à Solms M9
Encore quelques curiosités et explications de la structure des objectifs.

Visite des usines Leica à Solms M9
Il est maintenant temps d'entrer dans le vif du sujet, à savoir l'usine d'assemblage. Est-ce vraiment du "fait main" ? Le souci du détail est-il aussi important ? Les réponses, le temps d'enfiler une blouse blanche...

reportage photo usine leica
Notre reporter de choc...

Visite des usines Leica à Solms M9
La première qui frappe lorsque l'on rentre dans l'atelier d'assemblage des appareils (M, S2 et toutes les Sports Optiques), c'est le silence. Il n'y a en effet aucune machine ici. Juste des ouvriers et des outils.

Visite des usines Leica à Solms M9
Aujourd'hui, on fabrique des M9 noirs et quelques S2. Les M9 arrivent ici en kit pré-assemblé. L'usine du Portugal s'occupe en effet d'une partie de l'assemblage, toujours à la main.

Visite des usines Leica à Solms M9
Voici à quoi ressemble un M9 pas encore terminé ! C'est la partie arrière, on peut d'ailleurs voir le rideau bicolore.

Visite des usines Leica à Solms M9Visite des usines Leica à Solms M9
La première étape consiste à rassembler la partie avant et arrière qui contient le capteur fabriqué par Kodak aux États-Unis. À noter que ce capteur possède la même structure que ceux utilisés par Hasselblad sur les derniers dos pour H4D. Les points de colle sont posés à la main, avec un pinceau.

Visite des usines Leica à Solms M9
Toute la visserie se fait également à la main, au tournevis de précision. Étonnant cependant de voir que le M9 n'est nullement protégé, là où les reflex pro ou même experts de chez Canon, Nikon, Sony et Pentax sont tropicalisés.

Visite des usines Leica à Solms M9
L'outillage de l'employé Leica. On se croirait revenu dans les années 50...

Visite des usines Leica à Solms M9
Commencent ensuite les premières batteries de tests, ici pour la calibration du capteur. Chaque M9 produit passera sans exception tous ces tests.

Visite des usines Leica à Solms M9
Petit aparté sur le M7, le télemetrique argentique : une employée teste ici l'exactitude du levier d'armement. "Je fais ça depuis 20 ans", dit-elle en souriant. Mais si une bonne partie des employés de Leica font carrière (Stephan Daniel, père du M9, a commencé à 16 ans en stage), il y aussi beaucoup de jeunes.

Visite des usines Leica à Solms M9
Visite des usines Leica à Solms M9
On assemble ici les fameux capots et semelles en laiton, dont le patinage avec le temps fait tout le charme et la signature visuelle. La fameuse version Steel Gray est peinte.

Visite des usines Leica à Solms M9
Toutes les commandes de l'interface sont vérifiées une à une.

Visite des usines Leica à Solms M9Visite des usines Leica à Solms M9
Calibrage des cadres de visée télémétrique. Cette opération est assez longue et demande des retouches via une petite molette.

Visite des usines Leica à Solms M9
Un impressionnant banc pour vérifier la présence éventuelle de front ou back focus. C'est le jeune employé de dos qui a inventé de système.

Visite des usines Leica à Solms M9
Le gainage se fait également à la main. Déception cependant, ce n'est pas du vrai cuir ! Seuls les M7 et MP "à la carte" peuvent en recevoir. Ah, la vie est trop injuste !

Visite des usines Leica à Solms M9
Visite des usines Leica à Solms M9Visite des usines Leica à Solms M9
La touche finale sera bien sûr la pose de la fameuse pastille, celle pour laquelle certains sont prêts à payer très cher...

Visite des usines Leica à Solms M9
Au final, un M9 passe près de 4 heure à Solms pour son assemblage final, à travers 14 étapes toutes contrôlées par une personne. Pas étonnant que la marque ne puisse en produire plus de 40 par jours, bien loin de la demande grandissante. Malgré mes questions, Stephan Daniel ne me donnera pas de chiffre, mais un indice : "les seules pré-commandes du M9 nous ont déjà assuré tout le reste de l'année fiscale". Pas mal, pour une entreprise qu'on annonce comme mourante...

Visite des usines Leica à Solms M9
Au détour de l'atelier, nous découvrons également les S2, ces impressionnants reflex au capteur hybride (37,5 MP, 30x45mm), les premiers autofocus de la marque. Il était temps, sachant que Leica avait inventé son système, avant de le revendre dans les années 60 à Minolta...

Visite des usines Leica à Solms M9Visite des usines Leica à Solms M9
Un S2 sur son établi de travail : un vrai travail de haute précision...

Visite des usines Leica à Solms M9
Une fois l'assemblage terminé, les appareils sont transférés dans la salle d'à côté pour être enfin empaquetés... Mais pas encore livrés. Car pour le moment, aucun S2 n'est encore arrivé dans les mains de leurs riches acquéreurs.

Passons maintenant à la partie optique. Ici, il y a effectivement des machines, mais uniquement destinées à travailler le verre. Nous avons de la chance, car aujourd'hui, tout le monde s'affaire sur le Noctilux 50mm f/0,95, le nouveau joyau de la marque, impressionnant autant au niveau du poids (près de 800 grammes) que du prix (près de... 8000 euros).

Visite des usines Leica à Solms M9
Une fois encore, toutes les poses de jointures de font à l'ancienne.

Visite des usines Leica à Solms M9
Visite des usines Leica à Solms M9
Nettoyage et vérification minutieuse de toutes les parties de l'optique.

Visite des usines Leica à Solms M9
Le détail est même poussé jusqu'à peindre les côtés des verres pour être sûr qu'aucune réflexion parasite ne puisse entraver la transmission de lumière.

Visite des usines Leica à Solms M9
Au détour d'un poste, nous croisons une jeune femme, très appliquée sur son verre. Elle s'appelle Kathrin et ce n'est pas à proprement parler une ouvrière, mais bien une conceptrice optique. Le verre qu'elle travaille, elle l'a aussi crée. En fait, tout le département optique est venu prêter main-forte durant deux mois à la production pour tenir la cadence de fabrication, tout en comprenant mieux le processus de fabrication global d'un objectif.
Stéphane Manara, manager pour l'Europe de l'Ouest, ne s'en plaint pas : "À une époque je recevais un Noctilux par mois pour la France. Les listes d'attente atteignaient facilement l'année !".



Visite des usines Leica à Solms M9
On travaille manuellement la fameuse lentille frontale, un monstre frisant le centimètre d'épaisseur.

Visite des usines Leica à Solms M9
Le plus dur reste évidemment à venir avec une batterie de tests destinés à descendre à zéro le nombre d'exemplaires défectueux ou mal calibrés. Peter Karbe, chef du département optique, s'enorgueillit de concevoir les seules optiques au top dès la pleine ouverture. "Il devrait être interdit de les fermer, pourquoi se donnerait-on tant de mal sinon ?" Ah bah oui, vu comme cela...

Il est maintenant temps de partir. On est assez impressionné par la fierté et l'obsession de la perfection qui se dégage de cette petite usine perdue dans la banlieue de Frankfort. Travail manuel, personnel qualifié, productivité très faible... On pense vite à de la haute couture. Malgré son X1 (qui ne coûte "que" 1550 euros avec Lightroom), Leica ne veut pour le moment pas grandir et garder son rythme et son statut d'artisan ultra haut de gamme.
Les projets ne manquent pas, cependant. Beaucoup attendent le retour sur les terres d'origine de Leica, à Wetzlar... Juste en face de chez Carl Zeiss ! Un musée serait même en projet à côté de la nouvelle usine. Et Leica de rester une entreprise à taille humaine, snobant la compétition.
"Vous savez, nous avoue Stephan Daniel, les Japonais pourraient tout à fait fabriquer des optiques de même niveau." Ah bon ? "Ils en ont les capacités, c'est juste impensable pour eux de vendre des objectifs à un tel prix". Et nous photographes du commun des mortels, les en remercions quand même un peu tous les jours...

Retrouvez également un article sur les appareils télémétriques sur Lenses.fr

Lâm HUA est journaliste Hi-Tech pour le magazine GQ et photographe (http://www.monsieurlam.com/portfolio/). Depuis 2 ans, il a crée la communauté Lense (http://www.lense.fr/), qui organise des évènements et des ateliers autour de la photo.

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