
Soyons clairs. Les défauts décidément flagrants du DP1 empêchent purement et simplement le professionnel (comme l’amateur, d’ailleurs) de s’en servir “sérieusement”.
Lenteur, navigation malaisée, réactivité médiocre, écran dépassé par les événements, autant de problèmes qui, certes, trouveront une solution lors de la prochaine sortie du DP2, mais qui frustrent énormément l’utilisateur, voire l’énervent. Un compact “pro” vendu 700 € n’a tout simplement pas le droit d’en offrir aussi peu. Ceci étant, la très bonne tenue des images et les excellents résultats obtenus notamment à 400 ISO (un point qui, rappelons-le, laisse le concurrent direct — le Ricoh GRD II— loin derrière) tempèrent ce jugement un peu sévère. Oui, le Sigma DP1 peut servir de bloc-note, mais pas “à tout faire.” Paysages, natures mortes, espace urbain, privilégiez les situations où vous aurez toute latitude pour composer votre cadrage, bref, limitez-vous à des prises de vue confortables où vous aurez le temps de... Prendre votre temps, justement. Les autres usages ne sont tout simplement pas indiqués.
Pour étayer ce constat, il a suffi de se servir du DP1 dans deux situations délicates : concert et manifestation. Deux cas pratiques très concrets qui exigent réactivité et savoir-faire. Le premier cas fut vire réglé. Olympia, Nick Cave & The Bad Seeds. Du blues-rock à tendance punk hérissé de lumières violentes et d’une salle électrisée. 800 ISO obligatoires, donc, même si le but n’était pas de faire des photos de concert stricto sensu (plutôt délicat avec un 28 mm, à moins d’avoir le nez sur le chanteur), mais bien de donner une idée de l’ambiance générale, et, pourquoi pas, de produire de belles images. Expérience désastreuse, donc, le DP1 ne donnant strictement rien à 800 ISO (un défaut bien pire chez son frère ennemi Ricoh). Comme ça, les choses sont claires, n’espérez PAS faire de photos à 800 ISO, sauf si c’est strictement documentaire. Oui, bien sûr, des logiciels comme Neat Image permettent éventuellement de sauver les meubles, mais c’est de toute façon au détriment du piqué, donc très délicat à gérer. Bref, dans le cas qui nous occupe, le problème tenait surtout à l’ouverture de l’objectif. F:4. Tout simplement trop peu pour espérer avoir des temps de pose raisonnables. Enfin, l’autofocus n’a tout simplement pas fonctionné. Il a fallu s’en remettre à la mise au point manuelle, ce qui s’est avéré quasi impossible (essayez de faire une mise au point manuelle précise sur un écran de mauvaise qualité au beau milieu d’une horde de spectateurs qui sautent partout, ça vous donnera une idée). Ratage complet, donc.
Deuxième cas pratique sans doute plus révélateur et beaucoup plus “normal”, la manifestation. Mardi 10 juin, ils étaient quelques milliers dans la rue. L’occasion idéale de se frotter aux manifestants, d’autant que l’excellence du 28 mm permet en théorie une immersion complète pour des photos assez “rentre-dedans”. De ce côté-là, mission accomplie. La petite taille du DP1 et sa grande discrétion rendent le photographe quasi invisible, surtout quand il croise des confrères lourdement équipés de reflex monstrueux et d’optiques non moins monstrueuses, sous un soleil de plomb... Le problème principal et, pour tout dire, essentiel, vient une fois de plus du manque de réactivité. Dans ce cas précis, où l’on déclenche assez rapidement sans prendre le temps d’y réfléchir à deux fois, le RAW nous est purement et simplement interdit. Trop lent, trop lourd, bref, ingérable. Une fois calé sur du jpeg, le problème de la mise au point et de l’écran qui “gèle” interdit là encore toute prise de vue. En clair, on ne peut pas s’en servir. Seule et unique solution, passer par la mise au point manuelle qui, elle, fait des miracles. La molette permet de se fixer un point de référence crédible, en l’occurrence 1 mètre, et un réglage de la sensibilité à 400 ISO autorise une ouverture autour des f:8 et f:11 avec une vitesse d’obturation suffisante, de l’ordre du 1/500ème, voire encore plus rapide dans les situations de fort éclairement (Là, on reste en mode A, évidemment). Il est tout de même dommage qu’aucun rappel de profondeur de champ ne soit prévu autour de la molette. Pour un point fort aussi génial, c’est malheureux. Car redisons-le, le système de mise au point manuel du DP1 est un morceau d’anthologie photographique. Rapide, fiable, bien fichu, on en redemande (ah, si tout le reste était à l’avenant). Quoi qu’il en soit, ces réglages techniques donnaient une profondeur de champ suffisamment vaste (de 70 centimètres à 5/6 mètres, au jugé) pour ne plus se préoccuper ni de la mise au point, ni de la vitesse d’obturation. Une fois l’appareil réglé et bien réglé, il a suffi de se promener tranquillement parmi les manifestants et de déclencher au fur et à mesure, avec joie. Le DP1 s’est remarquablement bien comporté, enchaînant les clichés sans sourciller et délivrant des images de toute beauté.
Au final, la question de la résolution des images obscurcit le débat. On le sait, on l’a dit et répété, une photo de qualité à 4 millions de pixels vaut mieux qu’une mauvaise à 10 millions de pixels. Reste que d’un point de vue strictement professionnel, un fichier issu d’un quadrimégapixel ne va pas très loin. En gros, au A4. N’espérez pas faire la double sans vous faire engueuler par la maquettiste qui vous signalera d’un ton dédaigneux que votre image “est trop petite”. Bon, restons honnête, une petite interpolation vous évitera de vous faire gronder, mais tout de même. À l’heure actuelle, 4 millions de pixels, ça n’est tout simplement pas assez pour une utilisation pro, d’autant qu’il arrive qu’on ait besoin de formats beaucoup plus importants. Bref, là encore, le DP1 manque de polyvalence.