Pas un mois, pas même une semaine ne passe sans que le photographe français Raymond Depardon soit mentionné, présenté ou exposé, entre quatre murs, sur la couverture d'un livre au rayon nouveautés ou cité ça et là. Depardon est l'un des photographes les plus populaires en France. En tout cas, parmi les vivants. Toute sa vie est consacrée à l'image mouvante ou fixe, des scènes de conflits subsahariennes aux stades d'Amérique du Nord, en passant, comme un juste retour, par les paysages de la campagne française et les abords de nos villes.

Photo Raymond Depardon
L'Enfant qui pleure, Glasgow, 1980. © Raymond Depardon/Magnum

S'il y a bien un photographe dont l'enfance occupe une place déterminante dans le choix de son métier, c'est bien Depardon. Non qu'il soit né dans une famille de photographes ou de gens d'images. Non, il est né dans la France rurale de 1942, où ses parents, agriculteurs, possèdent la ferme dite du Garet, dans le Rhône.

Ses premiers contacts avec la photo se font par l'appareil (un 6x6 Lumière) de Jean, son frère aîné, qu'il s'approprie. Ses premiers sujets : les animaux de la ferme ou son chien Pernod. Il a une douzaine d'années. C'est aussi à la ferme qu'il utilise pour la première fois une caméra dont l'utilisation lui procure un plaisir que l'homme devenu photographe n'oubliera pas. Son père, voyant que la reprise de la ferme ne l'intéresse pas, l'envoie en apprentissage chez un photographe de Villefranche-sur-Saône (Rhône), la ville voisine, pour avoir un métier. Aujourd'hui, Depardon se souvient n'y avoir appris que le massicotage. Ses premiers cours se feront par correspondance.

Photo Raymond Depardon, Antoine Depardon, son père
Antoine Depardon, Ferme du Garet, 1970. © Raymond Depardon/Magnum

En 1958, à l'âge de 16 ans, Depardon monte à Paris pour devenir l'assistant de Louis Foucherand. Ce dernier le prend comme pigiste reporter pour l'agence Delmas qu'il fonde en 1958. Un premier reportage sur des appelés perdus dans le désert font la une de grands titres de l'époque et lui ouvrent les portes d'une première reconnaissance.

L'année suivante en 1959, Depardon s'affranchit et fonde avec un autre grand reporter de guerre, Gilles Caron, l'agence Gamma constituée comme une coopérative. Les photographes y choisissent leurs sujets et gèrent leurs droits d'auteur. Ils sont tour à tour photographes, caméramans, monteurs et journalistes. La grande philosophie de l'agence est que derrière chaque regard, il y a un auteur.

Le photographe revendique alors sa subjectivité et développe ce qui sera appelé la photographie "des temps morts". Il couvre la guerre d'Algérie, du Vietnam, et commence ses grands voyages en Afrique, au Biafra, en Érythrée, au Tchad. De 1960 à 1980, de Rome à Moscou, il couvrira les Jeux Olympiques d'été comme d'hiver, dont ceux de Munich en 1972 qui sera le théâtre de la terrible et sanglante prise d'otages d'athlètes israéliens par l'organisation palestinienne Septembre noir.

Photo Raymond Depardon, JO de Mexico, 1968
L'athlète française Colette Besson en action, 400 m, Mexico, 1968. © Raymond Depardon/Magnum

1969 sera l'année de son premier court-métrage produit professionnellement. C'est un 12 minutes filmé en 16 mm couleur qui a pour sujet la cérémonie des funérailles de Ian Palach, jeune étudiant tchèque qui s'était immolé pour protester contre l'invasion soviétique dans son pays.

Les 47 années qui suivent verront sortir 47 films produits et réalisés par le photographe. Parmi cette œuvre, car s'en est une véritablement, 50,81 %, sur la campagne présidentielle de Valéry Giscard d'Estaing en 1974. Ce dernier en interdira la diffusion jusqu'en 2002. Le titre, pour paraître moins obscur trente années plus tard, devient 1974, une partie de campagne. La même année et pendant les trois ans que durera sa captivité, Raymond Depardon part interviewer Françoise Claustre, une ethnologue retenue en otage au Tchad. Elle sera libérée en 1977, grâce en partie aux photos et au documentaire tourné de ses rencontres, Les Révolutionnaires du Tchad. De cet épisode, il en tirera un long métrage de fiction en 1989 dont le premier rôle est confié à Sandrine Bonnaire. C'est lors d'un de ses voyages au Tchad que son père Antoine meurt.

Photo Raymond Depardon, Tchad
Membres de Frolinat, Tchad, 1980. © Raymond Depardon/Magnum

1977, Numéros zéros, reportage sur la création du quotidien Le Matin de Paris par Claude Perdriel qui, lui aussi, bloquera la diffusion deux ans (Prix Georges-Sadoul en 1979). En 1978, Depardon tourne le documentaire San Clemente dans un hôpital psychiatrique de Venise et, en 1981, Reporters, sur cette profession que Depardon a faite sienne. Ce sera un grand succès populaire et critique ; le film décroche la même année le César du meilleur documentaire. Faits divers, en 1983, révèle le quotidien d'un commissariat de quartier ; Urgences, en 1988, les urgences psychiatriques d'un hôpital.

Le dispositif est toujours le même. Depardon pose sa caméra à distance suffisante pour qu'on l'oublie, mais filme toujours avec une grande acuité les gens dans leur environnement, leur action. Il filme avec un "regard de chat", selon l'expression du critique Alain Bergala, sans intervention, sans émettre aucun jugement, mais en étant absolument attentif à l'interaction entre les êtres. Il scrute.

Naturellement, les lieux choisis ne sont pas neutres : le service d'urgence d'un hôpital, un commissariat, le bureau d'un juge ou un tribunal (Délits flagrants, 1994, La 10e Chambre, 2004). Ces lieux où la vie bascule, où l'on se tient face à une autorité, où, finalement, il n'est plus question de faire du cinéma, en quelque sorte.

Dans son dernier film, Les Habitants, il pousse le procédé en réussissant la gageure d'inviter "les personnages" à poursuivre leur conversation dans un lieu clos, véritable plateau de cinéma où la caméra disparaît derrière un drap : l'intérieur d'une caravane. Ici, aucune voix off ne vient interrompre ni même relancer les scènes.

En fait, l'homme n'est pas plus photographe que réalisateur ou cinéaste. Sa carrière et sa vie les mêlent intimement, sans privilégier la parole de l'une ou de l'autre dans ses activités.


Photo Raymond Depardon, hôpital psychiatrique San Clemente en Italie
Hôpital psychiatrique, Naples, 1979. © Raymond Depardon/Magnum

En 1984, il participe à la mission de la DATAR qui lui permet de retourner à la ferme du Garet et photographie cette campagne qui l'a vu grandir. Le monde paysan, cette ruralité deviendront dès lors une recherche constante et le cadre de plusieurs de ses films, dont la trilogie Profil Paysans : L'Approche (2000), Le Quotidien (2005) et La Vie moderne (2008).

En 2012 sort Journal de France, co-réalisé avec sa femme Claudine Nougaret (productrice, réalisatrice et ingénieure du son) qu'il a épousée en 1987. Le film mêle les archives peu vues ou inédites du photographe, que Claudine ressort lorsque Raymond sillonne la France pour la photographier à la chambre. Sa facture, son ambition montrent la dualité du regard de Depardon, tant dans sa technique (image fixe, image mouvante), dans le temps (archives de l'ensemble de sa carrière, à la naissance d'un projet), dans le champ professionnel comme privé (Claudine — dans la plus grande discrétion — est de tous les projets. Ils ont fondé ensemble Palmeraie et Désert, leur maison de production.

Photo Raymond Depardon, série Paysans
Paulette et Robert Maneval, Mazet-Saint-Voy, Auvergne, 1990. © Raymond Depardon/Magnum

Depardon, aujourd'hui, est devenu une institution. Pas une année sans qu'une nouvelle exposition lui soit consacrée quelque part sur la planète, sans qu'un livre de ses photos soit publié. Sa dernière grande exposition était Un Moment si doux, montrée à Paris (Grand-Palais, novembre 2013-février 2014) et à Marseille (Mucem, octobre 2014-mars 2015), qui montrait ses images en couleurs. Bien sûr, il y a aussi cette photo du président Hollande, qu'il ne regrette pas mais qui aurait demandé "15 minutes de plus pour la prise de vue, et un peu moins de monde autour".

Dans les entretiens qu'il donne fréquemment, il revient souvent sur la ferme du Garet. Il espère ne pas avoir trahi. Il a juste eu un autre destin.

> Le site officiel de Raymond Depardon et Claudine Nougaret, Palmeraie et Désert

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