«Chère Clara,
C'était il y a trois ans et pourtant il me semble qu'une éternité est passée sous les ponts. Nous avions fait connaissance lors d'une lecture de portfolio dans un lieu parisien consacré à la photographie aujourd'hui disparu.

Depuis, vous, votre travail avez suivi votre chemin et vous vous arrêtez – jusqu'au 20 novembre – sur les cymaises de la galerie 1492 pour la deuxième édition de Photo Saint-Germain. Quand je vous ai proposé une interview pour notre rubrique Portfolio, vous avez accepté tout de suite. Quand il a fallu contourner les pannes d'internet, de Wi-Fi, ou d'un célèbre logiciel de communication par vidéo et que seul l'échange de mails pouvait pallier la distance qui nous sépare, vous avez dit oui. Quand je vous ai proposé de transformer ces échanges en une sorte de correspondance, vous étiez encore une fois partante. Vous qui incluez avec une telle poésie les mots dans votre travail photographique (j'allais écrire dans votre appareil photographique), il me semblait logique de vous donner la parole par l'écriture ! Car quand on se penche sur votre travail il paraît évident les/vos mots entrent à plein dans votre univers... À commencer par les titres de vos séries (Sous les yeux que quelques minutes épuisent, Le Dos des arbres, au lieu d'effacer en vrac les choses fragiles, Arrête avec ta lumière ta photographie ça m'aveugle, NDLR) ... comment naissent-ils ? Par exemple, le titre Hypernuit, il y avait deux soleils montre comment vous faites cogner les significations les unes contre les autres et insufflent cette poésie qui vous est si particulière. Sa première image paraît extraite d'un album de la fin du 19e, mais il n'en est rien naturellement.

Pour vous, qui finalement « imagez », au sens premier, vos questionnements ou vos douleurs intérieurs et faites le choix d'exposer aux yeux de chacun vos images, existe-t-il un paradoxe ou est-ce pour vous la vie que doit avoir cette série ? D'ailleurs comment s'est imposé ce moyen d'expression qu'est la photographie ? Est-ce par une image, un auteur en particulier ? À vous lire.»



Extrait de Sous les yeux que quelques minutes épuisent. © Clara Chichin/Hans Lucas

«Nadia
Il est vrai que l’écriture tient une place importante dans mon travail. Les premiers travaux que j’ai pu montrer mêlaient d’ailleurs des textes fragmentaires et des photographies d’autobiographie. Il y avait une nécessité de passer par l’écriture. J’écrivais à ce moment-là beaucoup, en premier lieu pour moi, pour exorciser des événements douloureux, dans un journal dans lequel je prélevais ensuite des fragments. Ainsi, dans l’atelier d’impression/éditions des Beaux-Arts de Paris (où j’ai étudié de 2008 à 2012), j’ai pu avec l’aide de Patrick Devreux réaliser trois livres d’artistes tirés de ces journaux de deuils dans lesquels alternent textes et photographies.

Dans ces éditions, les textes viennent pudiquement dire ce que les images ne disent pas. Il y a comme une alternance entre les photographies qui seraient ma vie sociale, le monde extérieur et les textes qui révèlent ce qui se trame à l’intérieur. J’avais, avant de rentrer aux Beaux-Arts, fait un travail de recherche universitaire en Lettres, Arts et Pensée Contemporaine à l'université de Paris 7 sur la Photobiographie, ainsi que le rapport entre textes et images. Ces recherches ont évidemment nourri mes travaux photographiques. Ainsi, même si j’écris moins, mes titres ont toujours une dimension que je veux littéraire ; ils me permettent d’introduire un univers, une certaine poésie. Parfois ils s’imposent assez rapidement et sont extraits de textes déjà écrits ou que je commence à écrire. Parfois, je mets un certain temps à les trouver.

Pour la série Correspondance –s–, qui est le titre le plus que court, il s’agissait de l’intérêt que je porte à l’écriture de soi, la rencontre et à la correspondance littéraire (surtout amoureuse, comme entre Anaïs Nin et Henry Miller, la Correspondance à trois entre Marina Tsvetaïeva, Rilke et Boris Pasternak et les Lettres à Milena de Kafka…). Je souhaitais développer le sentiment de proximité que j’éprouve envers les personnes et les lieux photographiés, ce sentiment de distance abolie, comme par la lettre qui parcourt des kilomètres et qui fait se rapprocher l’auteur et son destinataire. Une phrase, prélevée dans les lettres de Kafka à Milena m’avait marquée « c’est ce qu’il se dit pour se consoler, il pense que nous sommes assez près l’un de l’autre dans l’espace ». J’ai beaucoup, il fut un temps, commencé mon travail d’écriture par des lettres étaient déclencheur d’écriture. Pour le diaporama sonore, And Now I’am saying worst and worst as he said, rien ne s’assagit, il s’agissait d’une sorte de « traversée de l’endeuillée », dont le titre est un prélèvement d’une phrase envoyée à un ami.


Extrait de Hypernuit - il y avait deux soleils. © Clara Chichin/Hans Lucas

Dans mes séries plus récentes, les mots se font moins autobiographiques. Pour Le Dos des arbres, le titre a été déclencheur du texte qui accompagne la série, ici encore, le texte n’est pas annexe à la série, il en fait partie. Concernant Hypernuit – il y avait deux soleils – le titre est venu plus tard, et il m’a aidé à poursuivre la première ébauche du travail. Il introduit le soleil comme motif récurrent et crée un espace poétique dans lequel le soleil est redoublé. La lumière apparaît par clignotements, par intermittence, telle une pulsation ou un astre qui chute, mais dont on perçoit encore le scintillement. L’association de la nuit au soleil fait écho à l’oxymore « soleil noir » et à la mélancolie (Nerval, El Desdichado, repris par Julia Kristeva dans Le Soleil noir, deuil et mélancolie). Avec le terme « hypernuit », je suggère quelque chose de l’ordre de « plus que la nuit », la nuit redoublée, la nuit par excès. J’avais aussi en tête l’idée que le trop de lumière aboutit à l’éblouissement, à l’obscurité, à l’aveuglement. Ainsi l’excédent de lumière, le débordement de lumière peut devenir la nuit par excès. J’avais donc envie de jouer sur cette ambiguïté entre lumière et obscurité.

Je suis contente que vous vous penchiez sur cette première image parce qu’elle est une des images qui m’ont aidé à trouver le titre de la série. Non, ce n’est pas une image ancienne. C’est la photographie d’une image de paysage projeté sur un drap. Ce qui m’intéressait, c’était l’apparition d’une source lumineuse annexe (la lumière du vidéo-projecteur) dans cette première image de paysage. Ici, comme l’image est projetée sur un drap, le drap fait en quelque sorte écran à l’éblouissement, un peu sur le modèle de l’éclipse. On aurait pu être ébloui. La lumière artificielle derrière la montagne nous apparaît comme un scintillement. Le reste du paysage est plongé dans l’obscurité. Il y aussi un travail de postproduction dans cette série faite au numérique. Je travaille avec des filtres qui viennent parfois bousculer un peu la colorimétrie de mes images comme dans un besoin de « filtrer » la réalité. Cette image est un détail de la dernière image, agrandi. Sur cette dernière, les plis des draps sont beaucoup plus visibles. Ici, l’image se dénonce un peu plus comme telle, comme une construction. J’ai beaucoup hésité à insérer cette image dans la série. Elle est un peu plus conceptuelle que les autres et je la place un peu à l’écart. Elle est plus spécifiquement un travail sur le paysage, l’idée de vue et de la veduta.


Extrait de Hypernuit - il y avait deux soleils. © Clara Chichin/Hans Lucas

Pour ma part, il existe une photo qui tient une place centrale dans la série, elle est une des images dont je n’arrive pas à me séparer. Ici pas d’obscurité, mais la robe par sa tonalité ocre, presque dorée vient me rappeler la couleur du soleil. C’est une photographie lumineuse, et j’aime alterner dans la série les clairs-obscurs, les images beaucoup plus vives, éclatantes et d’autres qui tombent dans l’obscurité, la pénombre. C’est aussi, il me semble une des seules « nature morte » de la série. J’y aime le drapé, la précision des plis, la picturalité de cette image. C’est aussi une image un peu fantomatique, la robe que l’on a quitté et qui porte encore l’empreinte d’un corps.

Cette série sera exposée durant le festival Photo Saint Germain, à la Galerie 1492 et je remercie Aurelia Marcadier et Virginie Huet (directrices du festival), ainsi que Yannick Durand (directeur de la Galerie 1492) pour leur invitation et leur confiance. J’ai peu exposé mes photographies sous forme d’accrochages et c’était donc un réel travail à accomplir au niveau du choix de mes formats, de l’encadrement, des tirages etc. Je crois qu’inlassablement, et même parfois inconsciemment, même dans mes choix d’accrochage je reviens toujours vers une sorte d’écho au livre, à la mise en page ou au chemin de fer du livre (c’était déjà le cas dans l’accrochage que j’avais fait de la série Le Dos des arbres à la Villa Pérochon à Niort). Et j’aimerais que cette série puisse vivre sous cette forme.

Extrait de And now I'm saying "worst and worst" as he said. Rien. ne s'assagit © Clara Chichin/Hans Lucas

Pour répondre à votre question, aucune photographie en particulier ne m'a donné envie de faire de la photo. Mais je me souviens que j’avais vu adolescente une rétrospective à Beaubourg de Jacques-Henri Lartigue qui m’avait énormément marquée. À ce moment-là, j’avais déjà commencé à faire de la photographie, je photographiais mes proches. Mes parents m’avaient installé dans la cave de notre maison, un labo photo avec un vieil agrandisseur Imperator en bois. J’y ai passé beaucoup de temps adolescente, à faire des tirages, à épuiser l’immense stock de papier photo.

En classe d’hypockâgne (classe préparatoire aux grandes écoles) qui a été une année difficile, j’ai continué malgré la charge de travail à photographier. Je faisais des portraits de mes camarades de classe que j’accrochais au fond la classe. J’ai poursuivi des études universitaires tout en continuant à photographier, à m’interroger sur cette pratique. J’ai découvert en 2007, grâce à mon parrain, le travail d’Alix Cléo Roubaud, le Journal, les photographies et le film Les Photos d’Alix de F. Eustache. Je rédigeais à ce moment-là un mémoire de recherche sur L’Usage de la photo d’Annie Ernaux et Marc Marie. J’ai poursuivi cette recherche par un autre mémoire sur le Journal d’Alix Cléo Roubaud quelques années plus tard.


Extrait de Sous les yeux que quelques minutes épuisent © Clara Chichin/Hans Lucas

Nan Goldin a aussi été une découverte importante et une ouverture vers la couleur, ensuite Dolorès Marat. Je crois que je suis réellement entrée dans la photographie lorsque j’ai décidé d’arrêter mes études universitaires et de rentrer aux Beaux-Arts de Paris afin de me consacrer essentiellement à la pratique. Certaines belles rencontres m’ont poussée dans cette voie. J’ai délaissé petit à petit l’écriture, je ne sais pas trop comment ni pourquoi, elle m’était moins nécessaire. J’aimerais faire vivre mes photographies seules, sans texte, tout en gardant une dimension littéraire, poétique dans mes images.»

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