Robert Frank. 92 ans aujourd'hui. Se fout de la valeur de ses photos. Vient d'organiser au printemps dernier, à l'université de New York, une exposition montée par son éditeur et ami Gerhard Steidl. L'idée : imprimer en grand format sur du papier journal ses photographies pour les rendre accessibles à tous. Résumé du long parcours de ce photographe revêche aux prises avec les tumultes de son âme.

Photo Robert Frank
"Hoboken Parade" (ouverture de Les Américains). © Robert Frank

Robert Frank photographie avec ses tripes. Son parcours le montre, aucun plan de carrière n'a guidé son destin et il a bien souvent préféré la compagnie d'une vache enragée aux les faciles falbalas du Harper's Bazaar de la grande époque. Prendre des photos de mode n'est pas son sujet. Ce n'est pas sa nature. L'homme est trop en prise directe avec ces tourments intérieurs. Il est né à Zurich, en Suisse, en novembre 1924. Son père juif allemand perdra sa citoyenneté dès 1941, selon un décret portant sur la déchéance de nationalité des Allemands de confession juive. Sa mère ayant seule un passeport suisse, la famille Frank s'interroge sur son avenir dans cette vieille Europe incapable de faire face aux montées du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne, à un antisémitisme meurtrier. Mais finalement, décide de rester.

Dans ce pays vaguement éloigné des conflits, le jeune Robert fait la connaissance d'Hermann Segesser, photographe et retoucheur chez qui il fera son apprentissage et découvrira notamment la peinture de Paul Klee. L'enseignement académique ne l'intéresse pas du tout. Jusqu'en 1945, année où il sera enfin naturalisé Suisse, Robert devient photographe de plateau pour le cinéma, se frotte aux techniques expérimentales et se nourrit du travail de son compatriote Jakob Tuggener, largement méconnu aujourd'hui, qui photographie des scènes de rues de façon très frontale, sans aucun pathos. En auto-éditant en 1946 (à la main) 40 Fotos, Robert Frank rassemble des photographies de rue prises au Rolleiflex 6x6 tout en rendant hommage à cette figure tutélaire.

La paix est signée certes, et si l'Histoire a donné raison à la famille Frank de ne pas partir, les incertitudes de la géographie ont donné à ce jeune homme des envies de grand large et d'émerveillement "hors les murs".

Photo Robert Frank
"Tulip", Paris, 1949-1950. © Robert Frank

1947, New York : "L'Amérique ressemblait à une porte ouverte et j'aimais beaucoup ça. C'était un autre monde, on pouvait voyager, bouger... J'avais la conviction qu'on pouvait tout y faire", dit-il en 2005 dans Leaving Home, Coming Home: A Portrait of Robert Frank, un documentaire que lui consacre la BBC en 2005 (en anglais sans sous-titres).

À peine arrivé, il présente son portfolio (40 Fotos) et devient assistant au Harper's Bazaar d'Alexey Brodovitch, mais la collaboration ne dure pas. Ce milieu n'est vraiment pas le sien. Robert Frank essaie d'être indépendant, sans beaucoup de succès. Les temps sont durs. Il continue ses voyages en Amérique du Sud et publie toujours en auto-édition Peru, en 1948.

1949-50, Paris. "Je n'ai jamais aimé une ville comme j'ai aimé Paris." Pour lui, c'est la ville des fleurs. Il les photographie aux halles, sur les marchés, sur les étals d'une marchande des quatre saisons, dans le dos des amoureux...

En 1950 (toujours à Paris), il rencontre Edward Steichen, pape du département photo au MoMA (Museum of Modern Art de New York), qui lui propose de participer à l'exposition collective 51 American Photographers. La même année, il épouse Mary Lockspeiser, peintre, sculptrice, illustratrice d'origine britannique, avec qui il aura un garçon et une fille, Pablo et Andrea.

Puis en 1951, direction La City-Londres, pour immortaliser, arpentant les rues, les banquiers en frac et haut-de-forme. "Ils étaient si 'classy' qu'ils ignoraient tout le monde sur leur chemin... aujourd'hui, si je les prenais en photo, ils me diraient d'aller me faire foutre"...

Photo Robert Frank
Londres, 1951. © Robert Frank

Sur les conseils de Walker Evans, Frank postule à la Bourse Guggenheim (ou Guggenheim Fellowship, décernée par la Fondation John Simon Guggenheim), qu'il gagne en mars 1955 — et elle sera renouvelée l'année suivante. Avec ce soutien, toute la famille traverse de part en part les États-Unis, coast to coast, aller et retour, d'avril 1955 à juin 1956. "J'ai vu pour la première fois comment les Noirs étaient traités. Ça ne m'a pas fait détester l'Amérique, mais ça m'a appris comment les gens pouvaient être. Vous apprenez beaucoup quand vous voyagez... Quand vous êtes photographe et que vous avez un peu de sensibilité pour les gens qui vous entourent, vous devenez un bon photographe."

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"Canal Street - New Orleans", 1955 (extrait de Les Américains). © Robert Frank

De ce voyage naîtra un livre, une somme, une œuvre en fait : Les Américains. Frank y sélectionne 80 images, sur les plus de 28 000 qu'il a prises. Comme à son habitude, il conçoit une maquette austère : les images se télescopent les unes les autres. Refusé par les éditeurs américains, Frank accepte de le confier au Français Robert Delpire, qui y adjoint des textes d'auteurs de l'époque — Simone de Beauvoir, Wiliam Faulkner, Henry Miller notamment. Frank n'est pas d'accord sur cet ajout : "Le livre a été publié avec des textes sur chaque page... ce que je trouvais stupide... les gens sont capables de se faire leur propre idée quand ils voient des images." Cette parution reste donc, à ses yeux, un compromis.

Souhaitant une nouvelle version, il choisit une autre maison, cette fois-ci new-yorkaise, dont il aime le travail. Ce sera chez Robert Grove, "qui [publiait] toujours de très bons auteurs". Frank demande à son ami Jack Kerouac d'écrire un texte d'introduction... C'est ainsi que The Americans paraît enfin dans la version originellement voulue par le photographe.

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"Café Beaufort", 1955 (extrait de Les Américains). © Robert Frank

Mais la réception du livre n'est pas bonne. L'Amérique de la fin des années 1950 est une Amérique encore triomphante de la Seconde Guerre mondiale et dont la prospérité économique éclaire le monde. Les images de Frank ne montrent pas ça. On y voit une population vieillissante, rurale, rongée par la ségrégation raciale et économique, avec en toile de fond un maccarthysme rampant. Ce que le livre offre finalement, c'est le point de vue de l'étranger Frank sur son pays d'adoption. C'est bien son regard sur ce lieu d'exil choisi qui est reconnu aujourd'hui comme une œuvre essentielle dans l'histoire de la photographie l'après-guerre.

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"Spring", 1971. © Robert Frank

Frank connaît enfin une certaine reconnaissance des institutions : l'Art Institute of Chicago lui offre sa première exposition en solo en 1961 (qui sera reprise l'année suivante au MoMA), et le George Eastman House achète 25 images extraites de la série Les Américains. Malgré cela, Frank délaisse la photo pour un autre médium : le cinéma (court ou long format). Il sera l'auteur de plusieurs documentaires tournés autour d'artistes, comme le peintre Alfred Leslie (Pull My Daisy, 1959), les Rolling Stones (Cocksucker Blues, 1972, qui ne sortira pas, les Stones étant un peu trop souvent à l'écran), ou encore Kerouac (This Song for Jack, 1985). En 1996, il tournera le clip Summer Cannibals de Patti Smith. Pull My Daisy sera vu comme à l'origine du New American Cinema Group, fondé en 1960 avec Jonas Mekas et John Cassavetes et qui vise à défendre l’indépendance du cinéma expérimental. En tout, une vingtaine de films jalonneront sa vie professionnelle.

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"Mabou", 1977. © Robert Frank

Les années 1970 sont marquées par des peines et épreuves personnelles. Il se sépare de sa première femme en 1969 et emménage à Mabou (en Nouvelle-Écosse, Canada), contrée sauvage, isolée et reculée. Il y vit encore aujourd'hui avec sa seconde femme, June Leaf, artiste visuelle, qu'il épouse en 1971. Sort en 1972 The Lines of my Hands, qualifié d'autobiographie visuelle. Il y inclut des collages, des mots, des polaroids ou des négatifs abîmés à dessein. Sa fille Andrea meurt dans un accident d'avion au Guatemala en 1974 et son fils donne les premiers symptômes d'une maladie mentale dont il décédera en 1996. Les productions artistiques du photographe puisent alors leur source dans ces douleurs et leur questionnement.

Le film Conversation in Vermont(1969) expose ses relations avec ses enfants, alors âgés d'une vingtaine d'années. Lifes Dances On (1980) montre les débuts de la maladie de son fils et Home Improvements (1985) traite des séjours psychiatriques qui suivront. Enfin, True Story en 2004 reprend des extraits de films plus anciens, des lettres de son fils qu'il mêle aux œuvres de sa femme.

En trame se dessine un questionnement constant autour du temps, de la mémoire, de la perte. Alors, oui, on comprend mieux pourquoi aujourd'hui, cet homme se fout pas mal de la valeur (marchande) de ses photos. Elles sont surtout le témoignage de sa propre vie. Rien d'autre.

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"Walking Walking", 2005. © Robert Frank

Depuis les années 2000, l'œuvre de Robert Frank est régulièrement publiée par Steidl. Et le fonds est déposé à la National Gallery of Art de Washington DC.

En 2009, le musée du Jeu de Paume de Paris lui a consacré une importante exposition intitulée Robert Frank, un regard étranger.

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