Au début, on se dit : "Encore une nouveauté qui ressemble à une vieillerie...". Pour un mardi de rentrée, voyons ce qui se fait de nouveau, de moderne... De fait, le sujet n'est pas nouveau, mais ce livre se révèle passionnant. Taschen publie en une somme de 608 pages, dans sa petite collection Bibliotheca Universalis que nous aimons tant, ce qu'il a appelé New Deal Photography : "La Photographie du New Deal" (le titre n'est pas traduit en couverture, mais le texte l'est). L'éditeur allemand y a sélectionné, sur un critère exclusivement esthétique et clairement assumé, des extraits de la fameuse collection de photographies noir et blanc et couleur commandée de 1935 à 1943 par la Farm Security Administration, ou FSA.

New Deal Photography / La Photographie du New Deal, aux éditions Taschen, collection Bibliotheca Universalis, couverture

New Deal-FSA, deux notions qui nous ramènent à la dureté des années 1930, dans ce pays qui n'a pas encore la grandeur qu'on lui connaît maintenant : les États-Unis d'Amérique.

Le 24 octobre 1929, un certain Jeudi noir, la Bourse de New York plonge. C'est le krach. Le monde vend ses titres, personne ne les achète. Les cours s'effondrent. L’indice de New York perd 22,6 %. Commence alors aux États-Unis une période de récession qui ne prendra fin qu'à leur entrée dans la Deuxième Guerre mondiale en 1943. En trois, quatre ou cinq ans, les cours perdent 87 % de leur valeur, le chômage atteint 20 % de la population, le salaire moyen chute de 50 %... La crise commence aux États-Unis, mais l'Europe ne sera pas épargnée. Les grandes fortunes comme les plus modestes sont touchées.

Dès son élection en 1933, Franklin D. Roosevelt met en place sa politique de "New Deal" (ou "Nouvelle Donne") : une politique d'aide, de redistribution des richesses. L'idée notamment vise une remise à flot du secteur agricole, mis à mal par d'inefficaces pratiques commerciales, mais aussi par une succession de catastrophes naturelles. Ainsi élaboré, le New Deal désigne l'État comme acteur unique capable de retrouver les chemins de la prospérité et se détourne, de fait, de la sacro-sainte auto-régulation des marchés et du libre-échange. Cette pensée est nouvelle aux États-Unis. Pour certains, elle a des relents de communisme, il faut donc l'expliquer avec soin.

Photo Edwin Rosskam, extraite de New Deal Photography / La Photographie du New Deal, aux éditions Taschen
Edwin Rosskam. Avion pulvérisateur se cabrant après avoir traité un champ de haricots, Seabrook Farms, entre Bridgeton and Vineland, New Jersey, 1938. Ces appareils peuvent traiter quarante hectares à l’heure et ont en moyenne une autonomie de vol d’une à deux heures, sauf en cas de pluie ou d’orage. © Prints and Photographs Division, Library of Congress, Washington, D.C.

Ce sera la mission dévolue par la toute nouvelle Farm Security Administration (ou FSA) à sa division de l'Information, dont sa section Historique.

Créée pour aider les fermiers les plus touchés et lutter contre la pauvreté rurale, la FSA, d'abord nommée Resettlement Administration, a été confiée par Roosevelt à l'un de ses conseillers économiques, professeur d'économie à Columbia : Rexford Tugwell. Celui-ci crée à son tour une division de l'Information et nomme à sa tête l'un de ses thésards déjà rompu à la documentation d'ouvrages universitaires : Roy Emerson Stryker.

Sous l'égide de Stryker, la division de l'Information lance une grande campagne de photographie, chargée de donner un visage à la Grande Dépression qui frappe aussi le monde rural. Il s'agit de réunir des images, à des fins pédagogiques, de communication ou d'information, pour "présenter l'Amérique aux Américains" — le public urbain et la presse bien sûr, mais aussi le Congrès, et même la postérité. Voilà le décor.

De 1935 à 1943, vingt photographes, dont Walker Evans ou Dorothea Lange, ont arpenté ainsi le territoire américain, collectant 250 000 images au total. Les plus emblématiques, largement diffusées, ont aidé à une prise de conscience globale. Elles ont eu même un impact plus vaste et plus durable qu'escompté.

Photo Jack Delano, extraite de New Deal Photography / La Photographie du New Deal, aux éditions Taschen
Jack Delano. Agents de nettoyage de la rotonde déjeunant dans leur salle de repos, Chicago and Northwestern Railroad, Clinton, Iowa, avril 1943. © Prints and Photographs Division, Library of Congress, Washington, Washington, D.C.

Aujourd'hui, 80 années plus tard, que nous apporte ce livre ? D'abord, il photographie un pays en ruines, un pays dont l'ensemble de la population rurale – plus de 15 millions de personnes – s'est considérablement appauvrie.

Ensuite, il démontre que la photographie a été une solution. Une solution finalement extrêmement moderne, choisie par l'administration américaine pour aider ces millions de personnes contraintes de quitter leur ferme pour des terres plus fertiles ou remembrées. En envoyant une escouade de photographes sur tout le territoire américain, l'administration américaine a replacé dans sa réalité humaine cette crise sans précédent, en rendant le monde des campagnes visible pour les villes. D'une certaine façon, en donnant des visages aux populations touchées, elle leur redonnait la parole, sans même qu'elles aient à prononcer un mot. Quelle administration, aujourd'hui, en ferait autant ?

Photo Carl Mydans, extraite de New Deal Photography / La Photographie du New Deal, aux éditions Taschen
Carl Mydans. Parade à la foire d'Albany, Vermont, septembre 1936. © Prints and Photographs Division, Library of Congress, Washington, D.C.

La modernité du livre ne réside pas réellement dans les images qu'il nous ferait découvrir : les plus frappantes nous sont déjà parvenues (ne serait-ce qu'à travers les manuels d'histoire). Non, l'ouvrage nous rappelle cette façon résolument nouvelle qu'a eu un État d'appréhender la photo.

Sous l'impulsion politique de Roosevelt, des universitaires ont vu et compris le pouvoir testimonial de la photographie et sa capacité de conviction. L'enjeu restait, bien sûr, de convaincre le grand public du bien-fondé des réformes agricoles à mener pour sauver ces populations, mais pas seulement. Il fallait aussi garder la trace de cette époque, de la souffrance éprouvée, et des choix politiques mis en place pour en sortir. L'idée était clairement de transmettre, et de documenter cette période de l'histoire américaine, pour les Américains, et pour le monde. Ainsi, la photo a pu aider à résoudre une crise de l'extrême pauvreté...

Photo Dorothea Lange, extraite de New Deal Photography / La Photographie du New Deal, aux éditions Taschen
Dorothea Lange. Migrant Mother (Mère migrante) [Florence Owens Thompson], 1936. © Prints and Photographs Division, Library of Congress, Washington, D.C.

L'autre modernité de ce projet réside aussi dans le choix des photographes : ils sont issus non pas de la fonction publique ou du monde documentaire stricto sensu, mais du milieu artistique. Ce sont leurs regards "hors sérail" — qu'il soit sociologique, économique, politique ou même agricole — qui font que leurs images constituent aujourd'hui une collection de référence qui s'impose encore. Leurs regards frottés à l'histoire, ou même à une simple sensibilité artistique, qui rend ces images uniques. Elles sont l’œuvre de Walker Evans, Dorothea Lange bien sûr, mais aussi Ben Shahn (qui photographie comme il peint), John Vachon, (il y a du Vivian Maier dans ses images), Louise et Edwin Rosskam, Russell Lee, ou Marjory Collins...

De 1935 à 1943, vingt photographes ont arpenté les territoires pour immortaliser ce pan d'histoire. Le livre contient leurs précieux témoignages sur l'organisation du projet, leurs relations avec Stryker, ainsi que sur l'accueil qu'ils rencontraient auprès de ces populations. Tous relatent une empathie, un lien qui s'établit, la nécessité de cette transmission. En fin d'ouvrage, une courte biographie de chaque photographe explique leur parcours et l'importance de ce projet dans leur vie.

La photographie comme nécessité, voilà un très bon sujet de rentrée.
New Deal Photography / La Photographie du New Deal aux éditions Taschen, couvertureNew Deal Photography / La Photographie du New Deal. USA 1935-1943
Très intéressante préface de Peter Walther
Taschen
Coll. Bibliotheca Universalis
Septembre 2016 (édition trilingue français, anglais, allemand)
Relié, 14 x 19,5 cm, 608 pages
ISBN-13 : 978-3836537117
14,99 €
> Présentation et commande sur le site de l'éditeur
De nombreuses images ont été mises en ligne par la Library of Congress. Vous pouvez ainsi consulter :
> "1930s-40s in Color" (galerie de la Library of Congress sur Flickr)
> Documenting America, 1935-1943: The FSA/Office of War Information Photo Collection
> FSA/OWI Black-and-White Negatives

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