"Prendre des photos pour moi, c'est comme respirer. Naturel, vital. C'est un reflex." Le 30 août, un photographe est mort. Il avait fait des bouleversements du monde son sujet. Marc Riboud, le dernier des grands reporters de l'époque Capa & Cartier-Bresson, s'est éteint la semaine dernière à l'âge de 93 ans.

Photo Marc Riboud
Kenya, 1961. © Marc Riboud. Courtesy Peter Fetterman Gallery

Marc Riboud naît dans une grande famille industrielle de Lyon en 1923. Son grand-père a fondé une banque et deux de ses frères deviendront, selon l'expression consacrée, de prestigieux capitaines d'industrie française : Antoine, fondateur de Danone, et Jean, dirigeant de la banque Schlumberger de 1965 à 1985. Dans un entretien à Polka magazine en 2007, Marc Riboud dira d'eux qu'ils étaient très intelligents, "me réduisant dès l'enfance au silence, à l'observation". Marc sera le créatif de la fratrie.

En 1953, Marc est encore un jeune Lyonnais de 30 ans qui photographie Paris quand il immortalise la silhouette de cet ouvrier peignant la tour Eiffel. Cette image décidera du cours de sa vie. Elle sera publiée dans les magazines Marie-Claire et Life, où Capa et sa bande, fondateurs de l'agence Magnum, la remarqueront et lui proposeront de les rejoindre.

Photo Marc Riboud
Paris, 1953, Zazou, le peintre de la tour Eiffel. © Marc Riboud

Il fait alors la rencontre fondatrice d'Henri Cartier-Bresson, qui s'impose à lui comme modèle, aussi bien politique que culturel. Il adopte son concept d'instant décisif et, surtout, l'importance de la géométrie dans l'art de la photographie.

Pour Riboud aussi, une bonne image est avant tout une image composée. "Quand je regarde à travers mon objectif, je vois un rectangle et à travers ce rectangle, je vois des lignes et des harmonies. La clef d'une photographie est dans sa géométrie. Je n'ai jamais cru dans le mot « talent ». Je ne crois pas au fait d'être talentueux. Le talent n'existe pas. Le travail, le dur travail est tout", expose le photographe français à un journaliste américain en 2006. La parenté philosophique comme photographique avec celui qu'il avait surnommé le "tyran salutaire" devient dès lors évidente.

Photo Marc Riboud
Chine, 1965. Une rue de Pékin vue de la boutique d'un antiquaire. © Marc Riboud/Magnum Photos

À peine arrivé chez Magnum, Riboud met les bouts. Il commence son exploration du monde : 1953, Yougoslavie ; 1954, Royaume-Uni ; 1955-1957, Moyen-Orient et Chine ; 1958, Indonésie, et Japon. Les femmes japonaises feront d'ailleurs l'objet de son premier album édité à Londres : Women of Japan, avec un texte de la romancière Christine Arnothy (Ed. A Bruna Book / André Deutsch).

Les années 1960 voient les anciennes colonies françaises du continent africain accéder à l'indépendance ; il en est le témoin.

Photo Marc Riboud
Algérie. Indépendance, 2 juillet 1962. © Marc Riboud/Magnum Photos

En 1963, Marc Riboud accompagne Jean Daniel, futur fondateur du Nouvel Observateur, alors envoyé spécial de L'Express à Cuba pour une interview exclusive de Fidel Castro. Après une semaine d'attente, le "Líder Máximo" s'invite, au cœur de la nuit, dans la chambre du journaliste et de sa compagne, assisté de son traducteur pour l'entretien. Illustré par Riboud et publié au lendemain de l'assassinat de JFK, fin novembre 1963, l'article sera repris dans le monde entier.

Sa première exposition personnelle a lieu au Chicago Art Institute en 1964.

Photo Marc Riboud
"La Jeune Fille à la fleur" — USA. Washington DC. 1967. Une jeune fille américaine, Jan Rose Kasmir, affronte les forces américaines à l'extérieur du Pentagone pendant une manifestation contre la guerre au Vietnam. Cette marche a aidé au retournement de l'opinion contre ce conflit. © Marc Riboud/Magnum Photos

En 1967, à Washington, alors qu'il est présent sur les manifestations étudiantes contre la guerre du Vietnam, il prend ce qui deviendra l'une des images les plus connues de l'histoire de la photographie contemporaine. Celle qui sera appelée La Jeune Fille à la fleur devient le symbole de la non-violence, et sera reprise comme icône lors de conflits comme la guerre en Irak menée par G.W. Bush. À cette occasion, Jane Rose Kasmir, alors identifiée sur cette image, en deviendra la tête de proue et participera aux manifestations de protestation de Londres, notamment.

Photo Marc Riboud
Londres, Royaume-Uni, 15 février 2003. Manifestation contre la guerre [en Irak, NDLR]. À propos de cette photo, Marc Riboud commente : "Ce n'est pas la première fois que je visite l'Angleterre, mais la première fois que je vois une sincère reconnaissance de la France" [dont le gouvernement Chirac s'est opposé à ce conflit mené par les États-Unis, NDLR]. Le nombre des manifestants est estimé entre 750 000 et 2 millions de personnes. © Marc Riboud/Magnum Photos

De 1986 à 1991, à l'invitation du peintre chinois Zao Wou-Ki, le photographe se rendra à plusieurs reprises en Chine, contempler Huang Shan, la "Montagne Jaune". De cette immense chaîne de montagnes toujours baignée de brumes colorées et mobiles, il dit : "Ça ne se raconte pas, il faut voir". Il restera des jours à regarder la course des nuages changer le paysage et s'en souviendra comme une véritable épreuve physique. Il sera fidèle à cette Chine qu'il dit ne pas aimer (il aime les Chinois) et visitera tout au long de sa vie, comme on rend visite un ami pour savoir comment il va et voir comment il change...

Car c'est peut-être cela qu'il faut retenir de l'œuvre de Marc Riboud : une élégance morale. Une fidélité nourrie par une infatigable curiosité pour son prochain, et le monde qui l'entoure.

En 2011, il donne au musée national d'Art moderne (Centre Pompidou) 192 originaux de ses meilleures images faites entre 1950 et 1960. Le musée national des arts asiatiques-Guimet conserve aujourd'hui son fonds.

Certaines de ses images sont actuellement exposées à Aix-la-Chapelle (Aachen, en Allemagne), à l'occasion de Magnum's First, exposition collective dédiée à l'agence, jusqu'au 3 octobre et les Éditions de La Martinière viennent de publier Cuba, sorti le 18 août.

Photo Marc Riboud
Village de Plascassier, Alpes-Maritimes (France), 1969. Julia Child, célèbre chef américaine, auteur et animatrice de plusieurs programmes culinaires télévisés, dans la cuisine de sa maison de campagne appelée La Pitchoune. © Marc Riboud/Magnum Photos

> Le site officiel de Marc Riboud
> Le portfolio de Marc Riboud chez Magnum

> Tous les "Grands Photographes"
> Toute l'actualité (tests et articles)
> Suivez en direct l'actualité photo sur la page Facebook de Focus Numérique

PARTAGER
Contact Vie privée, Cookies Conditions Générales d'Utilisation