Regarder les images de Jacques Henri Lartigue, c'est un peu comme profiter jusqu'à la lie des derniers soirs d'été. La légèreté et la gaieté en paraissent les sujets évidents, mais une course sans fin contre le temps les sous-tend. Septembre et sa mélancolie s'annoncent déjà...

Photo Jacques Henri Lartigue
Automobile Delage. Circuit de Dieppe, Grand Prix de l'ACF, Le Tréport, 26 juin 1912. © Ministère de la Culture-France/AAJHL

Ces images du début du XXe siècle, si gaies et pleines de vie, sont déjà le fruit d'un enfant. Celui qui se nomme encore Jacques Lartigue naît en 1894 à Courbevoie, en proche banlieue parisienne, dans l'une des familles les plus fortunées de France à l'époque. Le père, Henri, aura été directeur d'une compagnie de chemin de fer, de banque, rédacteur en chef ou même correspondant pour des journaux étrangers.

Pour répondre à l'enthousiasme de son fils pour la photographie, il lui offre dès ses 8 ans, en 1902, son premier appareil : une chambre 13x18 à obturateur à bouchon. Commence dès lors ce qui sera considéré près de 60 ans plus tard comme une œuvre de photographe. Pour l'heure, cette photographie offre une vision enfantine sur un environnement privilégié et a le charme de l'instantané. Ses sujets sont ses jouets, la vie familiale, les jeux avec son frère Maurice surnommé Zissou, les vacances dans la maison de campagne, son chat, ses promenades au bois de Boulogne... En fait, tout ce qui fait les journées de Jacques enfant, adolescent et, plus tard, jeune homme. Ce qu'il y a de notable, c'est qu'il développe seul ses premières images, mais surtout les classe, pour en confectionner des albums qu'il poursuivra jusqu'à sa mort en 1984. Ils seront alors au nombre de 130.

Photo Jacques Henri Lartigue
Album 1918, page 49, recto. © Ministère de la Culture-France/AAJHL

Dans ce qui s'apparente finalement à une volonté inextinguible de capturer le temps, Lartigue cherche à emprisonner, préserver chaque seconde de bonheur qu'il connaît. Dans la même veine, de 1911 à 1918, pour ne rien oublier, il noircit les pages d'agendas en décrivant sa vie quotidienne, des détails triviaux, comme la météo, et précise si ses ablutions du matin ont été faites avant le petit-déjeuner ou après. Mais il prend aussi le soin de dessiner la composition d'une photographie qu'il n'a pas encore développée.

Photo Jacques Henri Lartigue
Zissou, Rouzat, 1911. © Ministère de la Culture-France/AAJHL

La photographie paraît un avant tout un jeu pour Lartigue. Elle lui permet d'immortaliser les inventions de son frère Maurice et d'assister aux premiers meetings aériens des années 1907-1908... En effet, son milieu lui permet d'évoluer dans des sphères où se côtoient Louis Blériot, Roland Garros, Max Linder aux sports d'hiver, Suzanne Lenglen sur un court de tennis en 1915 et plus tard encore Sacha Guitry, dont il deviendra un proche.

En 1911, Lartigue vend sa première image, un cliché d'acrobatie aérienne, au magazine La Vie au grand air. Il a 17 ans. Il découvre la couleur avec un émerveillement adolescent : "M. Aubert m'a montré une photo en couleurs ! J'en ai été tout étourdi en pensant à mes photos. Si je pouvais les faire comme celles-là", écrit-il dans son journal en 1911.

Mais par souci d'assise professionnelle, il commence, en 1915, l'apprentissage de la peinture à l'académie Jullian. Il s'y adonne consciencieusement, jusqu'à la fin de sa vie, mais ne connaîtra jamais la notoriété que la photographie lui procurera malgré quelques expositions et des collaborations avec le peintre Van Dongen pour des travaux de décoration intérieure.

Photo Jacques Henri Lartigue

Bibi au restaurant d'Eden Roc, cap Antibes, 1920.
© Ministère de la Culture-France/AAJHL (autochrome stéréoscopique)

En 1919, il épouse la fille d'André Messager (alors directeur de l'Opéra comique) : Madeleine Messager, dite Bibi. Ses portraits seront parmi les plus beaux autochromes (procédé inventé par les frères Lumière mi-1900) que Jacques réalise sur la Côte d'Azur ou la côte basque. Toutefois, il abandonnera cette technique en 1927 à cause de la lourdeur technique et de la lenteur du procédé, le rendant inapte à restituer le mouvement.

Son fils Dani naît en 1921, puis une petite Véronique qui ne vivra que quelques mois, en 1924. En 1930, il rencontre le mannequin d'origine roumaine Renée Perle, qui devient son modèle favori pendant deux années ; il se sépare de Bibi en 1931.

Photo Jacques Henri Lartigue
Denise Grey et Bibi à bord du Dahu II, au large de Royan, juillet 1926. © Ministère de la Culture-France/AAJHL

Son père ayant perdu de sa fortune, Jacques se trouve dans la nécessité de travailler. Ses activités de peintre et de décorateur l'aideront à préserver cette liberté qu'il chérit tant, et dont sa maigre tentative de salariat le prive. Il réalise des travaux de décoration pour de grands galas dans des villes balnéaires, comme La Baule et Cannes, ou à Lausanne, en Suisse. Quelques expositions lui vaudront un succès d'estime. En 1934, il épouse Marcelle Paolucci, surnommée "Coco".

À la déclaration de guerre en 1939, séparé de Coco, il se réfugie en zone libre sur la Côte d'Azur, où il rejoint de nombreuses personnalités du Tout-Paris de l'époque.

En 1945, Lartigue rencontre Florette Orméa qui deviendra sa femme pour les quarante années à venir. Les temps sont financièrement difficiles, mais tous deux continuent de fréquenter leur cercle d'amis mondains. Le premier festival de Cannes a lieu en 1946 ; Lartigue y fera des photographies chaque année.

Photo Jacques Henri Lartigue
Tournage du film "Les Aventures du Roi Pausole", Eden Roc, Cap d’Antibes, août 1932. © Ministère de la Culture-France/AAJHL

Les années 1950 marquent un premier envol dans la carrière de Jacques Henri Lartigue. Il fait l'acquisition d'un Rolleiflex 6x6 et d'un Leica 24x36 avec lequel il fera des clichés couleur de Florette ou de célébrités comme Picasso, les photographes Bill Brandt et Edward Steichen, ou plus tardivement Fanny Ardant. "Mais peut-on rester insensible à l'harmonie des couleurs que nous offre la nature ? À condition de n'être ni trop violente ni trop piquée, la photo en couleurs me semble, grâce à un certain flou, le mieux capable d'exprimer le charme et la poésie. Une poésie qui s’accommode fort bien d'une touche d'humour", écrit-il dans un livre pour enfants, Mon Livre de photographie, paru chez aux Éditions du Chat perché / Flammarion en 1977. Une exposition à la Maison européenne de la photographie de Paris à l'été 2015 — Lartigue, la vie en couleurs — en a montré de merveilleux extraits ; nous avons d'ailleurs élu le catalogue comme notre "indispensable" de 2015...

Photo Jacques Henri Lartigue
Florette, Vence, mai 1954. © Ministère de la Culture-France/AAJHL

Lors d'un voyage à New York en 1962 avec Florette, il fait la rencontre de John Szarkowski, jeune directeur du département de photographie du MoMA, qui se prend de passion pour son travail. Il programme une exposition dès l'année suivante, à l'automne 1963. Par une folle coïncidence de calendrier, le portfolio du photographe est publié dans le numéro de Life consacré à l'assassinat de John F. Kennedy... Cet événement lui assure un taux de diffusion au-delà de l'imaginable et révèle, aux yeux du monde, le style Lartigue. C'est à lors de cette consécration qu'il accole à son prénom celui de son père, et devient donc Jacques Henri Lartigue.

De retour à New York en 1964, il rencontre Richard Avedon. Ce dernier entreprend alors l'édition de plusieurs albums de ses photos : Les Photographies de J. H. Lartigue, Un Album de famille de la Belle Époque (1966) et Diary of a Century: Jacques Henri Lartigue (1970), qui sera publié en France sous le titre Instants de ma vie (1973, Chêne).

En 1974, il réalise ce qui est certainement à ce jour l'un des plus beaux portraits officiels d'un président de la République française : celui de Valéry Giscard d'Estaing. Le Musée des arts décoratifs de Paris lui consacre sa première rétrospective. Il a alors 80 ans.

Portrait de Jacques Henri Lartigue par Yousuf Karsh
Yousuf Karsh, portrait de Jacques Henri Lartigue, 1981. © The Estate of Yousuf Karsh

En 1979, refusant de voir dispersé son travail qui a capturé la grande traversée du siècle, sept ans avant sa mort en 1986, il fait don à l’État de l'ensemble de son œuvre : photographie, films, plaques, et agenda et albums, jusqu'alors stocké chez lui. "C’était devenu inextricable, ces deux chambres entières bourrées de photos, j’avais peur des cambrioleurs, et j’avais peur qu’après ma mort on disperse cette collection. Il fallait que ça soit complet, tout depuis 1902".

Ce fonds est aujourd'hui géré par L'Association des amis de Jacques Henri Lartigue qui se charge d'en faire la promotion. Après la rétrospective qui lui était consacrée aux Rencontres d'Arles 2013, et avant celle de la MEP, le musée du Jeu de Paume à Tours a organisé de septembre 2013 à mai 2014 l'exposition Lartigue, l'Émerveillé, où l'on pouvait voir quelques pages de ses journaux et l'empreinte de cette légèreté mélancolique qui fait son style. Une exposition se tient d'ailleurs jusqu'au 25 septembre à Nice, au Théâtre de la Photographie et de l’Image Charles Nègre. Elle s'intitule Un monde flottant.

> Le site de l'Association des amis de Jacques Henri Lartigue


> Tous les "Grands Photographes"
> Toute l'actualité (tests et articles)
> Suivez en direct l'actualité photo sur la page Facebook de Focus Numérique

PARTAGER
Contact Vie privée, Cookies Conditions Générales d'Utilisation