Robert Doisneau naît dans un milieu petit-bourgeois qu'il déteste de la banlieue sud de Paris, à Gentilly (Val-de-Marne), en 1912. Comme ses parents souhaitaient qu'il fasse "un métier tranquille, un métier assis", il a 13 ans quand commence son apprentissage de graveur à l’École Estienne, à Paris. Il en sort en 1929, âgé de 17 ans.

De ces leçons, il se souvient comme d'une technique obsolète, dont la maîtrise passe par des heures d'ennui à recopier des plâtres d'empereurs romains. Mais ce qui l'attire, c'est la rue, où la lumière est belle et nuancée et où les gens sont si vivants... "La rue me semblait la voie", déclare-t-il dans un entretien à la RTBF de 1974.

Photo Robert Doisneau
Les vingt ans de Josette, Gentilly, 1948. © Atelier Robert Doisneau

Mais ses années d'ennui lui apprennent un métier. Il l'exercera à l'atelier Ullmann pour concevoir des étiquettes publicitaires de produits pharmaceutiques. Il y fera une rencontre décisive, celle de l'opérateur photo de l'atelier, Lucien Chauffard, qui lui apprend la technique de prise de vue et qu'il retrouvera aux moments clés de son histoire.

Vue à travers un très mauvais premier appareil photo (un 9x12 en bois), la rue devient effectivement son terrain de jeu favori. En 1931, à l'invitation du susnommé Chauffard qui l'y avait précédé, le jeune Robert Doisneau rentre au service du peintre, photographe et sculpteur André Vigneau, comme opérateur. Il y approchera pour la première fois le milieu artistique et découvre les photographies d’André Kertész, Man Ray ou Brassaï.

L'année suivante, il vend son premier reportage sur les marchés aux puces au quotidien Excelsior. Ses premières images portent encore le sceau de sa formation de graveur qui l'avait conduit à travailler à la loupe : il élabore des gros plans de détails, de choses qui d'ordinaire passent inaperçues : une bouche d'égout, un tas de pavés... Mais ce qui l'attire, c'est le mouvement, la vie dans les rues de Paris et de la banlieue : il photographie des enfants pris tout à leur jeu, et les adultes dans leur vie quotidienne.

Photo Robert Doisneau
La première maîtresse, 1935 © Atelier Robert Doisneau

En 1934, il retrouve Lucien Chauffard, maintenant chef du service photo des usines Renault, qui le fait rentrer dans son service. À cette époque, l'usine Renault de l'île Seguin, en face de Paris, est un monstre de modernité. Louis Renault a souhaité en faire un symbole de technologie : elle devient la première usine d'Europe, jusqu'à 30 000 ouvriers y travailleront. Dans ce contexte, l'embauche de Doisneau doit répondre à deux missions essentielles : rendre compte de la modernité des installations et fournir au constructeur des images pour ce qui s'appelle encore la réclame. Le jeune Doisneau a 22 ans. Il évolue à l'ombre des ouvriers qui commandent des machines gigantesques ou manient des outils avec une dextérité que le jeune homme réussit à capturer. Ses images montrent un grand respect pour cette population ouvrière.

Pendant les grèves de 1936 qui toucheront aussi les usines Renault, Doisneau ne prend pas de photos, les images pouvant servir d'instruments de délation lors des réunions syndicales, par exemple. Il est renvoyé en 1939 pour "retards répétés".

Photo Robert Doisneau
Prise de vue publicitaire. © Renault

Mais l'expérience lui aura permis d'affiner son style, notamment dans le cadrage et l'utilisation des textures de lumière : un sol mouillé, un reflet sur une carrosserie, les motifs graphiques... Cette même année 1939, il rencontre Charles Rado, fondateur de l’agence Rapho, qui lui propose un contrat de photographe indépendant. Cependant la déclaration de guerre empêche la réalisation de son premier reportage. La guerre le contraint au départ, mais il est réformé dès février 1940. Pour contrebalancer le peu de commandes de cette époque difficile, il fabrique des cartes postales de monuments militaires qu'il vend à l'armée...

À la Libération, Doisneau, devient photographe-illustrateur indépendant et intègre les agences Rapho et ADEP aux côtés de grands reporters-illustrateurs comme Henri Cartier-Bresson ou Robert Capa. En 1945, il rencontre Blaise Cendrars, qui l'encourage à poursuivre son travail sur la banlieue, et Jacques Prévert en 1947. La même année, il reçoit son premier prix photo, le prix Kodak.

Avec Cendrars, il publie en 1949 La Banlieue de Paris. "Un livre d'une poésie rude, amère sans afféteries", écrit le critique Jean-François Chevrier en 1983, dans un texte sur le photographe intitulé Du métier à l'œuvre. Ce titre sera repris pour une rétrospective à la Fondation Henri-Cartier-Bresson en 2010, mettant en lumière cette vision de la banlieue, beaucoup plus profonde et sombre que celle de carte postale à laquelle le photographe a été cantonné pendant très longtemps.

Photo Robert Doisneau
Paulette Dubosc pose pour Simca. © Atelier Robert Doisneau

De 1949 à 1951, Doisneau décroche un contrat avec Vogue, mais le milieu de la mode n'est pas le sien — "trop sucré", dira-t-il, lui qui se voit une fleur de gravats, préfère le monde de la nuit, des halles, des bistrots, des quartiers populaires. En 1954, il publie avec Robert Giraud et Michel Aragon Les Parisiens tels qu'ils sont, chez Robert Delpire, puis reçoit le prix Niépce en 1956.

La décennie 1960 sera consacrée au voyage : New York, Palm Springs, Hollywood, le Canada, puis l'Union soviétique...

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Catherine Verneuil, 1963. © Atelier Robert Doisneau

En 1984, Doisneau revisite pour la DATAR (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale), la banlieue dans une série en couleur.

Deux ans plus tard, il connaît un surprenant regain de popularité grâce à une image "vieille" de... 36 ans. C'est en effet en 1950 qu'il prend pour Life son célébrissime Baiser de l'Hôtel de Villle, sans doute l'une de ses photos les plus connues, devenue une icône mondiale. Or en 1986, Victor Francès, alors directeur artistique des éditions du Désastre, décide de la tirer en carte postale, puis en poster, à 410 000 exemplaires — un record. Succès immédiat, et planétaire. Depuis, plusieurs dizaines de milliers d'affiches se vendent chaque année dans le monde.
Bien qu'au final la scène se soit révélée parfaitement posée et les deux protagonistes, des figurants, cette image a aussi largement contribué au malentendu sur le travail de Doisneau, trop souvent vu comme un photographe posant simplement un regard nostalgique sur un Paris et un temps évanouis. Mais il faut aussi le souligner : elle a permis à faire entrer dans les foyers le nom et les images d'un photographe auteur.

Photo Robert Doisneau
Un cycliste noir, Saint-Denis, 1987. © Atelier Robert Doisneau

Doisneau le disait lui-même : il photographie la vie non pas comme elle est, mais telle qu'il aurait voulu qu'elle soit. Pour y parvenir, il réussissait à trouver une poésie dans les scènes et les vies banales et routinières. Mais l’œuvre est plus complexe qu'il n'y paraît. Doisneau n'aimait pas la petite bourgeoisie à l'esprit étriqué dont il était issu. Dans ses images, il rendait hommage à l'imaginaire des enfants plus pauvres et à la noblesse des milieux très populaires.

Il s'est éteint en 1994 à Montrouge, dans l'appartement qu'il a occupé dès 1937 au lendemain de son mariage. Il abrite aujourd'hui l'Atelier Robert Doisneau, entité qui gère les droits des 450 000 clichés, dirigée par Francine Déroudille et Annette Doisneau, ses filles.

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