Arles 2016 – C'est ma deuxième rencontre avec le photographe Yan Morvan. La première a eu lieu la veille alors que je parcourais son exposition Champs de bataille, au Capitole. L'auteur était présent et visitait l'installation avec un ami ; nous sommes convenus d'une heure et d'un lieu pour notre entretien. Je lui laissai le choix des armes : ce serait Le Tambourin, 9h30.

Je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre avec Yan Morvan. Un photographe qui parvient à infiltrer des groupes marginaux (blousons noirs, gangs...) est forcément un peu atypique. Cette rencontre le fut également. Avec 30 minutes d'avance sur notre horaire, nous avons réussi la prouesse de ne pratiquement pas évoquer son exposition. Difficilement saisissable, Yan est un joyeux drille qui invite facilement à sa table — nous serons rapidement 4 à 6 personnes à discuter de tout et un peu de photographie — et qui connaît la moitié d’Arles en cette semaine d'ouverture du festival. Difficile dans ces conditions de mener à bien une interview en bonne et due forme ! Compte rendu d'un rendez-vous décousu, surréaliste et fourmillant.

Arles 2016, Yan Morvan en train de vendre une image
Yan Morvan en pleine négociation de vente d'une photo.

Focus Numérique – Deux expositions dans le In et dans le Off de Arles : c'est un peu la gloire ! Ça a été toujours comme ça ?

Yan Morvan – "Non pas vraiment. Pour les photographes qui sont hors circuit de l'art contemporain (qui lui est vraiment différent), c'est très simple : il n'y a pas de budget dans la presse, ou ça ne dépasse jamais 100 €. Le principe est toujours le même. On fabrique de jeunes photographes talentueux, pleins d'allant, ils se sont endettés pour acheter du matériel, on leur fait miroiter qu'ils seront bientôt des stars, et cinq après, ils jettent l'éponge et une nouvelle génération arrive.

C'est finalement très complexe. Pour subsister, il faut une analyse très claire du métier, et de la clairvoyance. C'est comme la musique, les groupes se succèdent, ils font un tube ou deux, puis disparaissent et c'est du tout gratuit : l'argent se fait sur les tournées.

Un photographe est un agriculteur, il doit régulièrement semer pour récolter le fruit du labeur beaucoup plus tard. Yan Morvan, reporter / photographe

Sur la série Blouson noir, j'ai un nombre inimaginable d'utilisations gratuites. J'ai un abonnement Pixtrack et tous les jours, je reçois des rapports d'utilisation sans droit, notamment en Russie. Je n'ai jamais touché d'argent. Résultat, il reste peu de photographes qui réussissent à financer des reportages.

Quand j'ai commencé, les photographes "à la française" intéressaient les journaux américains, qui n'avaient pas ce genre de photographes d'investigation. Ils ne connaissaient que les professionnels qui travaillent à la journée pour un nombre de photos donné. À l'époque, au début des années 1980, nous avions pris ce marché. Les lois sociales en France ont véritablement tué les agences françaises, qui appartiennent désormais à des Américains.

En France, il reste une approche esthétique, via certaines écoles comme celle d'Arles, mais comme l'État n'a plus d'argent, ça reste une fois de plus très compliqué de trouver des financements avec des résidences ou des subventions des FRAC. Cette année, nous sommes trois Français à Arles : Fréger, Plossu et moi. C'est la réalité.

Pour les blousons noirs, il s'agit de vieilles photos qui datent des années 1970. J'ai plein de sujets, je vais pouvoir les sortir au fil du temps, mais maintenant, la difficulté, c'est de produire. Pour Champs de bataille, il a fallu le coup de cœur de Vera Hoffman pour mener à bien cette série. Mais tu vois, j'ai commencé cette série il y a longtemps, j'ai réussi à mener à bien cette exposition, mais je n'ai toujours rien touché sur ces images. C'est long. Un photographe est un agriculteur : il doit régulièrement semer pour récolter le fruit du labeur beaucoup plus tard."

Sur ces paroles arrivent deux amis de Yan qui viennent s'installer à notre table. L'un fut l'un de ses sujets pour Blouson noir, l'autre est un ancien ingénieur qui s'est mis à la photographie.

Arles 2016, Yan Morvan dans les rues d'Arles

Yan Morvan – "Tiens, voilà c'est un bel exemple de la photographie d'aujourd'hui. Il profite de sa retraite et de son argent pour parcourir le monde avec son Leica numérique et il s'autoédite. Regarde ses photos, c'est bien en plus ! C'est également ça, la photographie aujourd'hui."

S'ensuivent plusieurs minutes de discussion tous azimuts, puis nous reprenons le fil de notre entretien.

Focus Numérique – Vous êtes dans le circuit de puis plus de 40 ans. Comment fait-on pour durer ?

Yan Morvan – "Photographe reporter n'est pas un métier facile, mais il est incroyable. Je veux dire par là qu'il faut sans cesse louvoyer et analyser la situation, savoir se placer, mais également savoir faire profil bas pendant en temps, activer du réseau. Il faut savoir se débrouiller et rester humble et naturel sans avoir de posture.

Le problème dans ce domaine, c'est que le subjectif est important et il faut jouer avec. Je prends l'exemple de Champs de bataille. Lorsque j'ai commencé, j'ai présenté mon travail à plusieurs professionnels qui m'ont découragé de continuer. Moi, je sentais que le projet était important et puissant. Il ne faut pas écouter les autres et aller au bout de choses. Bon, parfois on se plante, mais quand on le sent, il faut s'en donner les moyens."

Focus Numérique – Comment avez-vous réussi à exposer à Arles, finalement ?

Yan Morvan – "Ça a pris beaucoup de temps. J'ai financé le projet sur l'Europe, puis j'ai une eu bourse du Centre national des arts plastiques pour réaliser les prises de vue en Asie. Ensuite, j'ai présenté mes premiers tirages à des professionnels, dont Vera Hoffmann et Marco Zappone qui ont vraiment aimé le projet et ont financé le projet sur 3 ans."

Focus Numérique – C'est un travail de plus de 10 ans. Comment reste-t-on concentré et intéressé par un sujet aussi longtemps ? On ne se lasse pas ?

Yan Morvan – "C'est un travail global. C'est une masse documentaire impressionnante et si certaines photos sont peu intéressantes, ce n'est pas réellement le propos. Ce n'est pas un travail artistique, c'est une histoire de l'humanité."

Arles 2016, Yan Morvan, exposition Champs de bataille au Capitole
Yan Morvan, exposition "Champs de bataille" au Capitole.

Focus Numérique – Comment choisis-tu le cadrage ? Comment montrer un champ de bataille qui souvent n'existe plus ?

Yan Morvan – "Je me suis beaucoup documenté et j'ai beaucoup lu sur ces batailles. Quand j'arrive sur place, je veux retrouver la vue du soldat, c'est pour ça que j'ai dû faire des recherches avant de photographier. Je n'essaie pas de faire une belle photo. Ce n'est pas le propos et il n'y a pas de protocole de prise de vue."

Focus Numérique – Sur place, as-tu l'aide des habitants pour retracer les événements ?

Yan Morvan – "Non, absolument pas. C'est le problème de l'humanité : l'absence de mémoire. On ne se souvient pas et on oublie très vite. Il y a un manque de culture flagrant. Sans culture et sans mémoire, c'est compliqué. Alors pour certains, c'est la famille qui est importante, on laisse un patrimoine, on lègue des souvenirs qui vont perdurer dans la famille. Si la famille n'existe pas et qu'il n'y a pas de culture, il ne reste rien."

Focus Numérique – C'est donc un devoir de revenir sur ces épisodes de l'humanité ?

Yan Morvan – "Je suis un reporter de guerre. J'ai fait 20 ans de conflits. J'ai toujours aimé l'histoire et j'avais l'impression d'être en son cœur pendant ces événements. Et oui, c'est important de se souvenir."

Focus Numérique – Comment es-tu devenu photographe de guerre ?

Yan Morvan – "Je faisais partie de groupuscules crypto-anarchiques et quand on est jeune, on est plein de belles idées profondément humanistes. Je voulais montrer la guerre et les ravages. Quand je voyais les images de Don McCullin, je savais que c'était ça que je voulais faire.

En 1980, on m'a proposé de couvrir le conflit Iran-Irak et j'ai dit oui. Quand je suis arrivé sur place, je me suis étonnamment senti à l'aise dans la zone de combat. Dans le chaos et l'action, il faut rester dans son travail, il faut faire des images qui racontent des histoires."

Sur ce arrivent à notre table Viviane Esder, experte en photographie et commissaire d'exposition, et une amie galeriste et collectionneuse, Pamela de Monbrison, qui souhaite acheter un cliché à Yan. Pendant que la discussion sur ce cliché suit son cours, une dizaine de personnes vont défiler à leur tour : Éric Bouvet, une équipe de reportage d'Arte, Jean-Christophe Béchet, Le Figaro Magazine, Lou Mollgaard des éditions Taschen...

Arles 2016, Yan Morvan, exposition Champs de bataille au Capitole
Yan Morvan, exposition "Champs de bataille" au Capitole.

Focus Numérique – As-tu d'autres projets après Champs de bataille ?

Yan Morvan – "Il y a une deuxième tome sur les blousons noirs, qui sera le livre blanc sur les années 1985-95 (le premier est rouge) et je travaille sur le dernier livre de la trilogie, qui sera le livre bleu. Actuellement, je bosse sur les gangs actuels. Je bosse aussi à la fois sur des productions et sur mes archives, ce qui me permet de sortir deux livres par an."

Focus Numérique – C'est plus facile maintenant de se faire accepter dans ces milieux marginaux ?

Yan Morvan – "Oui : ils me font confiance et je suis un peu connu, donc oui, c'est plus facile. Parfois, ça ne m'aide pas, car ils veulent trop en faire, mais globalement, c'est plus simple maintenant."

Yan Morvan – Champs de bataille
Jusqu'au 11 septembre 2016
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