Après avoir abordé les fondamentaux de la photo de nuit avec Jérôme Geoffroy, nous poursuivons notre périple urbain. Capturer l'ambiance nocturne d'un quartier, entre ruelles désertes ou ambiance festive sous un réverbère, ou le portrait d'un noctambule à la lueur d'un smartphone : bienvenue dans le monde fascinant de la la photo de rue de nuit !

Photo David Lefèvre

Si la nuit est une source d'inspiration inépuisable pour les amateurs de photo, c'est qu'elle est aussi le théâtre d'une autre forme de vie et la génératrice d'une atmosphère particulière. Néons fluo d'enseignes, lampadaires orangés filtrant dans les rues sombres, silhouettes étranges qui jouent les oiseaux nocturnes, la nuit est porteuse d'une ambiance unique et parfois mystérieuse. Pourtant, réaliser des photographies de nuit pourrait être considéré par certains comme contraire à la notion même de photographie, car pour que cette dernière se révèle, elle nécessite de la lumière. Mais en jouant sur certains réglages de nos boîtiers, il est tout à fait possible de raconter des histoires la nuit. Des histoires empreintes de poésie, de mélancolie ou de légèreté festive. La nuit, tous les sujets ne sont pas gris !

Photo David Lefèvre

La photo mêle de nombreuses techniques et de nombreux paramètres. Vous pourrez bien sûr croiser ces astuces avec nos conseils pour photographier les paysages en pose lente, les ciels étoilés, le ciel et l'eau la nuit, les lumières de la ville, ou encore pratiquer le lightpainting.

Photo David Lefèvre

La technique

Pour évacuer l'aspect technique le plus vite possible et laisser s'exprimer votre créativité, il est bon d'avoir en tête quelques points essentiels.

La juste exposition est la résultante d'un trio de paramètres calculés selon la cellule d'exposition et une situation donnée. Les modes PASM permettent de jouer sur l'ouverture, la vitesse et la sensibilité : c'est le fameux "triangle d'exposition". Chacun de ces paramètres sert à imprimer une quantité de lumière donnée sur le capteur, mais crée aussi un effet sur l'image finale. En le maîtrisant, vous pourrez apporter à vos photos la touche personnelle que vous avez en tête.

Photo David Lefèvre

Pour rappel, l'ouverture du diaphragme permet de faire rentrer plus ou moins de lumière à travers l’objectif. Plus celui-ci est fermé (ce qu'indique une grande valeur : f/16, par exemple), moins la lumière pénètre à travers la lentille et plus la zone de netteté est élargie. À l'inverse, plus le diaphragme est ouvert (ce qu'indique une petite valeur : f/1,8, par exemple), plus la profondeur de champ sera faible.
C'est bien souvent grâce à l'ouverture de diaphragme que l'on va déterminer l'isolement du sujet, mais aussi la "quantité" de flou d'arrière-plan ; également nommé bokeh, il peut être un allié déterminant dans l'onirisme que vous souhaitez apporter à vos prises de vue.

Photo David Lefèvre

Le deuxième paramètre est le temps de pose. Il n'y a pas de règles prédéfinies : c'est à vous de déterminer si vous voulez que le sujet soit flou ou net. Mais dans ce dernier cas, il faudra de toute évidence opter pour une obturation rapide afin de figer le mouvement. Attention : celle-ci implique que le capteur soit exposé durant un temps très bref ; très peu de lumière l'atteindra donc. Pour compenser, il faut jouer avec le troisième et dernier facteur : la sensibilité.

La sensibilité est une amplification du signal lumineux perçu par le capteur. Elle permet de compenser la perte d'intensité lumineuse dans un environnement donné. Néanmoins, la hausse de la sensibilité s'accompagne d'un accroissement du bruit numérique qui, rapidement, détériore l'image : le bruit chromatique fait son apparition, sous la forme de pixels aberrants disgracieux, pendant que le bruit de luminance engendre des points blancs.
Pour éviter cette dégradation, beaucoup préfèrent donc travailler en basse sensibilité, ce qui les contraint à utiliser un temps de pose relativement long et... un trépied.

Mais le questionnement est sans fin. Doit-on tenter de figer un sujet ou au contraire laisser libre cours à l'acte créatif en acceptant le flou de mouvement ? Doit-on opter pour un plan de netteté élargi, en dépit d'un faible flux de photons imprimant le capteur que l'on compensera avec une pose lente ? Est-il préférable d'avoir une image granuleuse ou au contraire bien lisse ? Il n'y a aucune règle préétablie : à chacun d'être le maître de sa narration. Il importe seulement de maîtriser son boîtier de façon à ce que l'acte technique ne soit plus une contrainte, mais soit au service de ce que l'on souhaite raconter.

Photo David Lefèvre

Photo David Lefèvre

Aussi, plutôt que de reprendre les cadres exposés dans nos précédents tutoriels et notre glossaire, nous souhaitons ici partager avec vous quelques images et les commenter.

Ambiance urbaine

C'est la nuit que tout a commencé. Je travaillais encore la journée comme salarié dans une société IT ; mes seuls moments de liberté pour utiliser mon appareil photo étaient donc le soir. Au départ, je photographiais un peu au hasard ce que je voyais ou trouvais insolite. La photographie était une obsession, mais je ne pensais pas encore construire des séries ou raconter des histoires particulières. Je voulais juste déclencher, utiliser mon appareil et "bouffer de la pellicule".

En développant mes premiers négatifs, je me suis peu à peu rendu compte qu'une scénographie de la ville s'orchestrait la nuit tombée et que la photographie était un bon moyen d'observation. Évidemment, l'idée même de photographier "LA" nuit était bien loin, mais mon boîtier en bandoulière, arpentant les rues parfois désertes de la banlieue, je me sentais bien, libre et en capacité de raconter plein d'histoires. Je ne suis pas un cas isolé : de nombreux photographes partagent ce sentiment de plénitude une fois l'astre solaire disparu.

Banlieue Blues

Banlieue Blues, Photo David Lefèvre

Sur cette série, la nuit est un élément constitutif du vide urbain dans une banlieue proche de Paris. Pour faire ressortir l'ambiance des rues désertes, seulement éclairées par quelques lampadaires, néons de stations-service ou phares de voiture, j'ai travaillé en haute sensibilité, à 3 200 ISO, afin de pouvoir fermer un peu le diaphragme — entre f/2 et f/5,6 — et avoir un temps de pose confortable d'1/125 s pour travailler à main levée. Le but était ici de décrire un paysage urbain désert, endormi et presque oublié.

Le traitement noir et blanc permet d'appuyer le discours et vient renforcer l'atmosphère mélancolique du territoire. Je n'ai pas voulu travailler avec un trépied ni abaisser au maximum la sensibilité pour obtenir une image "propre". L'aspect granuleux de la haute sensibilité est même légèrement retravaillé en post-production pour s'approcher d'un rendu argentique et remplir les aplats de textures. Enfin, j'ai travaillé en mesure de lumière spot pour ne prendre en compte que l'éclairage des zones claires de l'image. 

Lisboet Noite

Lisboet Noite, Photo David Lefèvre

Lisboet Noite, Photo David Lefèvre

Lisboet Noite, Photo David Lefèvre

Lisboet Noite, Photo David Lefèvre

Dans cette série, j'ai voulu retranscrire l'ambiance festive des rues de Lisbonne la nuit. Ici le choix de la couleur fait clairement partie de la narration et dynamise la série. En effet, si sur des portraits de nuit (voir ci-dessous), je me sers de la lumière pour éclairer le sujet, ici, l'éclairage fait partie intégrante du sujet !

Les teintes bleutées, jaunes ou vertes proviennent toutes de sources de lumières artificielles que la balance des blancs de l'appareil a du mal à gérer. Plutôt que de me faire piéger par elle ou de tenter impérativement de la corriger, j'ai préféré conserver ses teintes pour rendre de compte de ce que je voyais effectivement.

En outre, sur une série de ce genre, réalisée avec un compact expert Fujifilm X30, j'ai aussi pris le parti de ne pas tracer mes cadrages à la règle. Bien sûr, les règles de composition restent les mêmes et je joue sur les perspectives ou sur la règle des tiers, mais les cadrages penchés font aussi partie du vertige de la fête.

Pour finir, notez que la vitesse d'obturation des images ci-dessus varie entre 1/25 et 1/125 s, afin de choisir selon le sujet si je souhaite le figer ou non. Dans tous les cas, l'ouverture du diaphragme est ici maximale, à f/2, et la sensibilité varie entre 800 et 3 200 ISO pour permettre au capteur de recevoir le plus de lumière possible. Sur un large tirage, la qualité du grain du X30 à cette sensibilité rend les armes, mais dans le cadre d'une publication web, cela fait encore l'affaire. Ici, la mesure matricielle est suffisante et on jouera du compensateur d'exposition pour ajuster rapidement l'exposition.

Portraits de nuit tokyoïtes

Nuits tokyoïtes, Photo David Lefèvre

Difficile de conclure cette promenade dans la photo de rue de nuit sans évoquer la nuit tokyoïte ! Cité électrique aux 13 millions d'habitants, ses citoyens sont souvent d'une élégance rare et particulièrement lookés ! Très occidentalisée tout en intégrant certains aspects de la vie traditionnelle, la nuit tokyoïte est un maelstrom sans fin d'inspiration et de rencontres éclectiques.

Pour réaliser cette série de portraits nocturnes, j'ai travaillé en mesure spot ou pondérée centrale afin de ne prendre en compte que l'éclairage sur les visages de mes sujets, puis j'ai enregistré l'exposition via la touche AEL avant de recadrer.

Pour intégrer le décor dans mes compositions, je n'ai travaillé qu'avec un 35 mm f/1,4 monté sur un Sony Alpha 7 Mk II, utilisé à pleine ouverture pour rendre l'ensemble plus doux et mieux détacher les sujets de l'arrière-plan. En outre, le 35 mm, plus large que le 50 mm, offre la possibilité d'intégrer plus aisément le décor, mais oblige le photographe à s'approcher de son sujet pour créer un sentiment ou une complicité avec le spectateur. Les portraits choisis étant ici tous posés, j'ai choisi d'interagir avec mes sujets que, flattés de la démarche, je n'ai eu aucun mal à faire poser !

Enfin, pour éviter le flou de bougé du photographe et être sûr de figer correctement leur expression, je me suis assuré d'un temps de pose rapide, de l'ordre du 1/250 s, en grimpant allègrement au-dessus de 1  600 ISO, le capteur plein format de l'Alpha 7 étant plutôt tolérant à ce niveau.


Bien sûr, tout ceci est lié à ma méthodologie de travail et à ma façon d'appréhender l'image et les sujets sur lesquels j'ai travaillé. Libre à vous d'expérimenter d'autres techniques, d'être plus créatifs ou au contraire plus frontaux dans votre approche. Les photos montrées ici ont pour but d'illustrer mon propos et n'ont pas valeur d'absolu. En d'autres termes, nous vous encourageons vivement à sortir votre boîtier durant vos virées nocturnes et surtout à vous laisser guider par les hypnotiques jeux lumineux des cités électriques !

Voir aussi :
> La photo de nuit
> Photographier un monument de nuit
> Photographier le ciel et l'eau de nuit

> La photo de rue : premiers pas, principes et pionniers
> Droit à l'image et photo de rue (partie 1)
> Droit à l'image et photo de rue (partie 2)

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