La dernière série achevée d'Amélie Labourdette, "Empire of dust" (2015), qui lui a valu la Première Place aux Sony World Photography Awards 2016 dans la catégorie Architecture, raconte une histoire tumultueuse des hommes et des territoires. Elle montre dans l'Italie du Sud des constructions inachevées, apparaissant comme des totems absurdes dans une nature qui reprend ses droits. La photographe réussit ce tour de force d'extirper l'imaginaire du spectateur en le confrontant à une réalité brutale et sans sens. Entretien avec une artiste.

Photo Amélie Labourdette, série Empire of dust (2015)
Empire of Dust # 08, Riace Marina, Calabria. © Amélie Labourdette

Focus Numérique – Dans cette série, il y a celle de ce squelette de ciment qui s'étend tout en longueur face à la mer...

Amélie Labourdette – Ah oui ! C'est une photo qui a été prise en Calabre, effectivement face à la mer. Ce devait être un hôtel... Les constructions du sud de l'Italie qui restent inachevées le sont généralement pour deux raisons. Quand il s'agit d'argent public, cela résulte de la gestion désastreuse ou de détournement de fonds européens, majoritairement. Ici, c'est plutôt le fait que cet hôtel a été construit sur des terrains inconstructibles pour cause de préservation du littoral. Un an avant cette série, j'ai travaillé sur le même sujet, mais en Espagne. Là-bas, c'est surtout la crise de 2008 et l'éclatement de la bulle immobilière qui explique toutes ces constructions non finies.

Photo Amélie Labourdette, série Empire of dust (2015)
Empire of Dust # 15 Blufi, Sicily. © Amélie Labourdette

Focus Numérique – Pour ce jeu de l'interview, vous avez choisi une construction de Sicile...

Amélie Labourdette – Oui, je l'ai choisie pour la raison pour laquelle j'avais hésité à l'incorporer à la série : c'est la seule dans laquelle on voit un rayon de soleil. C'est une sorte construction qui devait pouvoir transporter de l'eau et qui, dès sa conception, ne pouvait pas fonctionner en raison d'une mauvaise inclinaison... Ça m'a rappelé les constructions mégalomaniaques, ou le projet City de Michael Heizer, du Land Art, qui construit depuis les années 1970 et encore aujourd'hui, une ville dans le désert du Nevada...

Photo Amélie Labourdette, série Empire of dust (2015)
Empire of Dust # 13, Gravina in puglia, Puglia. © Amélie Labourdette

Focus Numérique – Cette histoire de pente est absurde ! Est-ce que vos images cherchent à dénoncer cette bêtise ?

Amélie Labourdette – Non, pas exactement. Je ne veux pas porter un regard moralisateur. Ni même de dénonciation. Je suis plus dans le constat. Dans le constat que ces constructions, qui datent des années 1950-60, sont reliées à un certain capitalisme qui ne tient pas du tout compte des questions environnementales... mais elles sont sont toujours là, inscrites dans les paysages d'aujourd'hui.

Dessin Amélie Labourdette, série State of possible (2015)
State of possible # 01 (2015), 75 x 75 cm, dessin au graphite sur papier. © Amélie Labourdette

Focus Numérique – En 2015 toujours, vous avez initié une nouvelle série, "State of possible", sur le même thème mais en Abkhazie et uniquement constituée de dessins au crayon...

Amélie Labourdette – Oui : je voulais photographier des sanatoriums construits sous l'Empire soviétique, mais dont la chute a empêché l'entière réalisation. Aujourd'hui, l'Abkhazie est un pays qui a proclamé son indépendance face à la Géorgie, mais qui n'est pas reconnu. Les autorités locales ne m'ont pas permis de me rendre sur place pour ce projet, alors j'ai dessiné ces bâtiments à partir d'images Google. Pour moi, le dessin fait appel à un imaginaire, à un regard que l'objectivité photographique n'apporte pas. Le dessin ne demande pas grand-chose : un papier, un crayon... C'est beaucoup plus de liberté que la photo, par exemple. Il n'y a pas besoin d'autorisation. Ces territoires proviennent alors de l'imaginaire de l'artiste...

Photo Amélie Labourdette, série Empire of dust (2015)
Empire of Dust # 18, Palermo, Sicily. © Amélie Labourdette

Focus Numérique – Vous avez fait les Beaux-Arts de Nantes. Est-ce là que vous avez choisi la photo comme medium ?

Amélie Labourdette – En fait, là-bas, j'ai fait du dessin, de la photo et du son. J'ai fait surtout beaucoup de son et du cinéma... La photo, en fait, j'en faisais même avant de faire les Beaux-Arts. C'est le medium qui correspondait le plus à ma recherche, sur le rapport au réel, le rapport entre le documentaire et la fiction...

Focus Numérique – Avez-vous des projets d'édition pour cette série ?

Amélie Labourdette – J'aimerais beaucoup, mais tout est encore au stade de la réflexion. Je reviens d'Arles ; les contacts ont été très bons...


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