S'il est venu à la photographie par hasard, pour les besoins de son activité de graphiste illustrateur, Stéphane Hette a rapidement développé un style singulier, en photographiant des insectes sur fond blanc dans un esprit épuré rappelant l'art floral japonais, l'ikebana. Une discipline qui demande rigueur et patience, dont il a accepté de nous parler pour notre dossier spécial macro.

Stéphane Hette Écaille tigrée
Écaille tigrée. Photo Stéphane Hette

Focus Numérique – Pourriez-vous nous parler de cette première photo faite sur fond blanc et du moment où vous avez décidé d'en faire votre spécialité ?

Stéphane Hette – C'est une photographie d'écaille prise par hasard qui fut le déclencheur. Cette image, réalisée simplement en plaçant une feuille de papier derrière le sujet, me plaisait énormément. Il m’était impossible à l’époque d’imaginer que cette simple image, sans doute imparfaite techniquement, allait induire un tel bouleversement dans ma vie et initier ma passion pour le vivant. Cette première photographie a été utilisée par Canson Infinity à travers le monde pour faire la promotion de sa gamme Fine Art...

Stéphane Hette coulisses

Focus Numérique – Vous réalisez certaines de vos images en studio et d'autres en extérieur. Qu'est-ce qui conditionne le choix d'un environnement plutôt qu'un autre ?

Stéphane Hette – Honnêtement, il s'agit là de questions pratiques. Je pourrais réaliser la quasi-totalité de mes images en extérieur, mais ce serait pour prouver à d'éventuels détracteurs que c'est faisable plutôt qu'une réelle nécessité. En pratique, ce qui fait que je travaille ou non in situ est assez simple : si l'espèce est protégée ou qu'une capture au filet risque de nuire à la bestiole, c'est toujours in situ. Comme toujours dans mon travail, le bon sens et le respect de l’intégrité du sujet photographié prévalent ; je ne vais pas par exemple attraper des oiseaux ! Mais il m’arrive aussi de me balader sur le terrain avec du matériel et de saisir une occasion, comme pour cette libellule.

Libellula quadrimaculata - seitan, Stéphane Hette
Libellula quadrimaculata - “seitan”. Photo Stéphane Hette

Focus Numérique – Vous êtes celui qui appuie sur le déclencheur, mais vous soulignez régulièrement que vos photos sont le fruit d'une équipe. Pourriez-vous nous parler de votre entourage et du rôle qu'il joue dans votre travail ?

Stéphane Hette – En ce qui concerne la prise de vue, je peux me débrouiller seul pour un grand nombre d'espèces. Mais Cathy, mon épouse, ou l'un de mes deux fils, Robin et Théo, me donnent fréquemment un coup de main. Le plus souvent, il s'agit de tenir un flash à un emplacement précis mais il peut également être question d'une aide plus importante. Cathy fourmille d'idées sur les plantes et m'apporte régulièrement des fleurs au bureau, car elle sait ce qui m'intéresse, notamment graphiquement.

Il y a aussi les amis, des scientifiques à la fibre naturaliste, comme Samuel Jolivet, le directeur de l'OPIE [Office pour les insectes et leur environnement, NDLR],  qui m'aide sur certaines identifications, ou André Joyeux, naturaliste écologue, qui relit et corrige l'aspect scientifique de mes articles pour le magazine Nat'images et a aussi entièrement relu mon livre 4 m² de nature. Mes amis Marie et Patrick Blin sont mes agents et diffusent mes photographies dans leurs galeries. Pascal Bourguignon a quant à lui édité mes deux premiers livres (Les Ailes du désir ou la vie rêvée des papillons et 4 m² de nature), sans oublier Emmanuel Fery, Marcello Pettineo, François Lasserre, avec qui j'ai travaillé sur différents ouvrages, Marie et Guy-Michel Cogné, avec qui je collabore à la rédaction de Nat'Images, ou encore Pascal Quittemelle, qui s’investit sans compter pour le droit des photographes professionnels et m’a donné l’occasion d’exposer dans des festivals comme celui de Dax ou de l’abbaye de l’Épau, dans la Sarthe. Chacun à leur manière parviennent à m’aider et me permettre de vivre de ma passion.

La réussite d’une image peut être ponctuellement le fruit d’un travail long solitaire, mais pas la réussite d’une carrière. C’est un cocktail de chance, de talent, de travail et de rencontres : un véritable travail d’équipe, en somme, à qui je dois notamment cette série de "Pimprenelle réticulée et syrphe".

Poterium sanguisorba subsp & Eupeodes corollae “jufun” Stéphane Hette
Poterium sanguisorba subsp & Eupeodes corollae “jufun”. Photo Stéphane Hette.

Focus Numérique – Pour décrire votre démarche, vous parlez de "narration naturaliste". Pourriez-vous nous expliquer ce que signifie cette expression pour vous ?

Stéphane Hette – J’aime plancher sur des séries complètes et même si je ne montre généralement que quelques images d’une espèce, j’ai bien souvent tout le cycle complet, un peu comme les gravures naturalistes du XVIIe siècle.

Ce qui m’intéresse, ce sont les interactions : montrer que tout est lié, que l’ensemble du monde s’inscrit dans un cycle. Raconter des histoires est ma meilleure solution. Mes textes mêlent humour, science et je l’espère poésie. Je travaille avec Marcello Pettineo tous les deux mois, dans l’esprit cabinet de curiosité de 4 m² ; c’est d’ailleurs aussi grâce à la carte blanche que m’a laissée Guy-Michel Cogné pour cette rubrique dans Nat’images que j’ai pu développer et affiner le style "4 m”.

Je suis assez fier du travail que nous faisons avec Marcello. Nous avons tous deux passé l’âge ou le stade, appelons ça comme nous voulons, de la guerre des égos et nous mettons notre savoir-faire au service de l’histoire que nous voulons raconter sur les bestioles ou les plantes.

C’est sans doute également aussi parce que j’ai fait des études de bande dessinée à Bruxelles, et que j’aime toujours autant en lire, que j’ai envie de raconter des histoires de nature et peut-être de manière plus profonde de partager ce que j’apprends, pour que ce que je découvre et qui m’émerveille ne disparaisse pas avec moi.

Nat'images stéphane Hette
Un article réalisé avec Marcello Pettineo pour Nat'Images.

Focus Numérique – Comment choisissez-vous d'associer certains végétaux avec certains insectes ?

Stéphane Hette – Lorsque je travaillais sur La Vie rêvée des papillons..., il était plus question de graphisme que de naturalisme, même si des connaissances naturalistes étaient indispensables pour mener à bien ce projet.

Petit à petit, je me suis focalisé sur des espèces plus proches de moi, en essayant de les associer aux plantes sur lesquelles je les avais vues. C’est bien de “safariser” dans son jardin ; on y découvre des merveilles. Le beau n’est pas forcément lointain et inaccessible : la nature commence à notre porte et nous oublions bien souvent que nous en faisons partie nous-mêmes. À mon avis, il est plus simple de dire aux gens : “Préservons ce qui nous entoure” pour les amener à aimer ce qui est lointain et qu’ils ne verront probablement jamais.

C’est pour ces raisons que j’ai décidé de parler de ma région. Aujourd’hui, pour moi, la bonne solution est la plante hôte ou des plantes proches du biotope de l’animal, ce qui n’exclut pas des recherches graphiques sur ces bases.

Mononychus pseudo-acori “hana”- Charançon des Iris galopant sur sa plante hôte Stéphane Hette
Mononychus pseudo-acori “hana”- Charançon des Iris galopant sur sa plante hôte. Photo Stéphane Hette.

Focus Numérique – Quels type de matériel utilisez-vous pour vos photos ? Est-ce le même en extérieur qu'en intérieur ?

Stéphane Hette – Après plusieurs essais de focales différentes pour la quasi-totalité de mes images "fond blanc", je n’emploie plus que deux objectifs : un 60 mm Micro Nikkor AFD et un 50 macro Planar Zeiss couplé à mon D3x.

Pour l’éclairage, j’emploie le kit flash macro Nikon R1C1 auquel j’ai ajouté quelques flashs supplémentaires au fur et à mesure de mes besoins. J’ai également un tas de bricoles, comme des bras articulés achetés chez Jama et quelques astuces que je garde pour moi.

Quant à la barrière infrarouge, je m’en sers principalement pour les oiseaux, car il ne me viendrait pas à l’idée d’essayer de les capturer. Beaucoup d'espèces sont protégées, et puis c’est bien mieux de les avoir en mouvement. Si je concède ne pas être un photographe naturaliste mais un photographe qui travaille avec la nature pour sujet, cela ne signifie pas pour autant que je n’ai pas une conscience et quelques compétences naturalistes. Je ne fais pas n’importe quoi et je ne veux pas une image à tout prix : le respect de l’intégrité du sujet prime.

Aglais urticae yukizora – Petit tortue dans un des arbustes de mon jardin Stéphane Hette
Aglais urticae “yukizora“ – Petit tortue dans un des arbustes de mon jardin. Photo Stéphane Hette.

Focus Numérique – Il est assez spectaculaire de voir certains animaux rester immobiles pendant que vous faites vos photos. Comment est-ce possible ? Est-ce envisageable avec tous ?

Stéphane Hette – Les animaux ont tous des périodes de calme plus ou moins longues. Parfois c’est la galère, il faut cent fois aller rechercher la mouche ou le papillon. Dans ces cas-là, le renoncement est préférable. De plus, "immobile" est un bien grand mot : ce qui ne bouge pas sur la photo bougeait en fait plus ou moins vite.

Il y a souvent beaucoup de différences entre la photo vue dans l’œilleton et celle réalisée. C’est pour cette raison que j’ai conservé mon vieux D3x, moins défini mais bien plus rapide que le D800E. Et puis le mouvement induit par la vie ajoute une tension dans l’image : il se passe quelque chose, la vie est là !

Ce que n’ont pas compris un certain nombre de photographes qui copient, c’est qu’il ne s’agit pas d’une recette, mais de capter et transmettre l’émotion qui me traverse au moment du déclenchement. C’est très différent par exemple lorsque je travaille à la barrière, où j’ai plus le sentiment de récolter ce que j’ai semé. Je pense que le temps est le facteur primordial à toute image un peu délicate à réaliser. Si vous êtes prêt à y passer le temps nécessaire, il me semble que rien n’est réellement impossible.

Orthetrum cancellatum keishoku – partie de chasse Stéphane Hette
Orthetrum cancellatum “keishoku” – partie de chasse. Photo Stéphane Hette

Focus Numérique – Y a-t-il des espèces que vous aimez particulièrement photographier et si oui, pourquoi ?

Stéphane Hette – Les insectes en tout genre et bien sûr les papillons ont ma préférence. Ce qui est passionnant avec les insectes, c’est que chacun a une fonction et une spécialisation précise et que toutes ses capacités physiologiques sont orientées dans ce sens. Il y a aussi les nombreuses métamorphoses, des instants assez magiques et le plus souvent d’une beauté bouleversante. Je me passionne généralement pour des choses dont la plupart des gens se moquent, enfin je crois, et cela m’amuse de les intéresser à ce qui a priori ne les touchait pas.

J’apprends toujours énormément à chaque nouvelle espèce photographiée et il est essentiel que mes photographies servent un discours pro-nature. C’est d’ailleurs pour cela que je refuse que mes images servent à faire la promotion des produits qui leur nuisent. C’est également pour cela que je suis engagé aux côtés de l’OPIE depuis plusieurs années. Faire de belles images est pour moi insuffisant : il faut encore qu’elles servent à quelque chose. Je ne fais aucun prosélytisme : à chacun de faire avec ses propres convictions, mais il me semble compliqué d’aimer la nature et de ne pas se sentir concerné par sa protection.

Cicada orni higurashi : fin d’une émergence de cigale grise dans le Gard. Stéphane Hette
Cicada orni “higurashi” : fin d’une émergence de cigale grise dans le Gard. Photo Stéphane Hette.

Focus Numérique – Quelles sont les photos les plus difficiles à réaliser ?

Stéphane Hette – Pour réussir une image, il faut plusieurs ingrédients : un sujet, déjà, et puis comme je le disais précédemment, il faut aussi qu’il se passe quelque chose.

Lorsque vous faites du studio, c’est à vous de scénariser et de faire en sorte que ce quelque chose se produise. Le mieux, c’est de ne pas le provoquer mais d’attendre qu’il se produise. Les scènes d’émergences de papillons ou de libellules, comme celles de reproduction d’insectes, donnent des résultats probants mais nécessitant parfois une très longue attente, qui se solde possiblement par des échecs. Vous attendez toute une nuit que la larve de libellule montée sur la tige à 20h émerge, et elle replonge à l’eau à 6h du matin ! Ou au bout de 5 heures d’attente, vous vous résignez à soulager votre vessie et lorsque vous revenez, le papillon est sur la chrysalide... C’est comme ça, ça fait partie du boulot.

Je ne mesure pas le temps dans mon travail. Mes 5 minutes peuvent correspondre à plusieurs heures dans la réalité. Non pas que je sois parvenu à modifier l’espace-temps, mais j’ai un tel niveau de concentration lorsque je photographie que le temps n’existe plus vraiment. Tout ça pour dire que la complexité d’une image est relative. Ce qu’il faut, c’est la réaliser. Du coup, les moyens déployés et le temps nécessaire n’ont pour moi que peu d’importance. Je suis capable de passer plusieurs jours pour capter le mouvement des cils natatoires d’une crevette d’eau douce ou celui des élytres lors de l’envol d’un coléoptère. Vous dîtes ça à n’importe qui, on vous prend pour un dingue !

atrophaneura semperii kurisu Stéphane Hette

Atrophaneura semperii “kurisumasu”. "Le plus compliqué fut sans doute de 'gérer' la dispersion de paillettes d’or déposée sur le dos du papillon... Un truc qui dépendait en fait totalement du hasard !" Photo Stéphane Hette

Cathy m’aide en tenant la plante sur laquelle se trouve des Siproeta steneles... Stéphane Hette
Cathy m’aide en tenant la plante sur laquelle se trouve des Siproeta steneles... Photo Stéphane Hette.

Focus Numérique – Y a-t-il des espèces que vous n'avez pas réussi à photographier et que vous projetez de faire ?

Stéphane Hette – Oui, je devais aller photographier Coenonympha oedippus (le fadet des laîches), un petit papillon protégé du Sud de la France, mais après plus de trois années d’échanges, la personne a fini par me dire de me débrouiller tout seul pour les autorisations. Le projet est donc repoussé le temps de trouver des interlocuteurs plus motivés, ce qui devrait être de l’ordre du possible...

J’ai également envie de m’intéresser plus au règne végétal. Actuellement, je travaille avec mon ami Frédéric Hendoux (directeur du Conservatoire botanique national du Bassin parisien/Muséum national d’histoire naturelle) sur un livre qui devrait paraître fin 2017. J’invite ceux qui découvrent mes photographies à les voir en vrai en grand format, car bien qu’Internet soit un merveilleux outil de diffusion, je persiste à penser que le tirage d’art n’est pas substituable.

Aubépine sauvage hana Stéphane Hette
Aubépine sauvage “hana”. Photo Stéphane Hette


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